Pour sortir de la guerre permanente

Alphonse Ongouo, Guy Pierre Biteghé, Noël Bertrand Boundzanga et Désiré Ename © D.R/GMT

Depuis l’indépendance, le Gabon notre pays n’est pas parvenu à se doter d’une démocratie à l’endroit ; parti unique et dynastie se succèdent sous la barbe du colonisateur qui, habilement, manipule, telles des marionnettes, les acteurs politiques gabonais. L’histoire nous enseigne comment les forestiers français ont réussi à mettre le chef de Canton Léon Mba au pouvoir face au député Jean Hilaire Obame. Le rôle joué par la puissance coloniale lors du coup d’Etat de février 1964, l’intronisation d’Albert Bernard Bongo qui va prêter serment à l’ambassade du Gabon en France, en 1967, et l’extinction du multipartisme en 1968 sous-prétexte de lutter contre l’ethnisme et le régionalisme…, 58 ans après l’indépendance et 28 ans après le retour au multipartisme, l’histoire semble balbutier.

Le temps inerte, la persécution permanente

Après les assassinats politiques du parti unique, les plus emblématiques étant ceux de Germain Mba et Ndounah Dépenaud, un groupe de barbes blanches sort du silence après la rédaction d’un livre blanc en février 1981 pour exiger le retour au multipartisme. Simon Oyono Aba’a et ses amis bravèrent la quiétude du régime d’Omar Bongo en créant le Mouvement de redressement nationale (Morena) et en organisant la mémorable marche de la Gare routière. N’ayant ni arme, ni munition, le régime va se montrer intraitable en procédant de manière spectaculaire et humiliante, aux arrestations des acteurs de ce mouvement qualifié de mort-né. Dans leur naïveté, les pères fondateurs du Morena avaient cru que le retour de la gauche au pouvoir en France, grâce à l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, allait avoir une incidence en Afrique francophone et pouvait inquiéter les dictateurs en place. Ils en firent l’expérience, malheureusement à leurs dépens. Même si c’est le même Mitterrand qui, lors du sommet France-Afrique de La Baule, en juin 1990, va pousser les dictateurs africains à instaurer la démocratie et à s’ouvrir au multipartisme. Réponse mitigée des dictateurs : « Oui au multipartisme ; mais pour la démocratie, on va encore attendre ». Tel  est du cas du Gabon notamment.

D’ailleurs, il aura fallu les émeutes de l’UOB en 1990 pour que le régime consente à convoquer une Conférence nationale. A la suite de cette dernière, les Gabonais vont croire que l’heure du changement avait sonné. Erreur ! A la suite des législatives de cette année-là, le PDG se taille la part du lion et laissait déjà entrevoir ce qu’allait être les futures élections.

En 1993, lors de la présidentielle, les Gabonais inondent les urnes pour sanctionner le PDG et son candidat naturel Omar Bongo. Le père Paul Mba Abessole remporte le vote, Omar Bongo refuse sa défaite et sort les chars dans la rue. Les émeutes qui vont s’en suivre causent de nombreux morts à Libreville, Port-Gentil, Lambaréné et Oyem. La Cour constitutionnelle et Paris viennent au secours du régime et imposent Omar Bongo aux Gabonais. Et pour couronner le tout, la classe politique nationale est invitée à Paris pour nouer des accords de partage du pouvoir. Les morts de 90, celles de Joseph Redjambé et Martine Oulabou, passent en pertes et profits.

Lorsqu’Omar Bongo décède à Barcelone, en 2009, l’histoire se répète. Son fils Ali usurpe le pouvoir avec l’appui de Paris. Sarkozy se tape le luxe de venir humilier les opposants gabonais à Libreville. Ali Bongo prend conscience que Paris vient de lui donner un chèque à blanc. Il va alors instaurer un véritable climat de terreur dans le pays et principalement à Libreville. L’Union nationale est dissout ; la moindre marche citoyenne est dispersée, parfois dans le sang avec en prime, des arrestations.

En 2016, Ali Bongo organise sa deuxième présidentielle. Il est tellement certain de sa victoire qu’il fait venir lui-même une mission de l’Union européenne pour observer ces élections. Une fois encore, une fois de plus, les Gabonais expriment dans les urnes le rejet d’un homme, d’un parti et d’un système. Comme son prédécesseur, Ali Bongo refuse sa défaite et sort l’artillerie lourde, sous la barbe de la MOE Mission d’observation européenne) abasourdie. Paris ferme pourtant les yeux à nouveau. Macron n’adoube pas Ali Bongo certes, mais il ne le boude pas non plus. Les morts de 2016 vont susciter un climat d’indignation qui fait en sorte que, jusqu’à ce jour, le pays se trouve dans un climat de ni guerre ni paix, mais tout le monde sait que ça peut exploser à tout moment, pire encore aujourd’hui avec l’incertitude sur la santé d’Ali Bongo. Car, les Gabonais se sentent humiliés dans leur dignité du fait qu’à chaque élection, leur volonté a toujours compté pour quantité négligeable. Pire, le peuple a souvent payé le prix le plus fort sans que cela ne produise le moindre frémissement. Et que dire des prisonniers politiques ?

Chez nous, une érosion de la gabonité

Jusqu’alors, notre action collective a cherché des points d’accord. Ce fut, peut-on dire abusivement, l’âge de la sagesse. Historiquement, du moins à partir de l’accession du Gabon à la souveraineté nationale en 1960, cela se justifie. L’union nationale signée entre Léon Mba et Jean Hilaire Aubame, en 1961, est confirmée en 1994 avec les Accords de Paris, et en 2005 avec les Accords d’Arambo mettant aux prises respectivement Omar Bongo et Mba Abessole, Agondje Okawè, puis Omar Bongo et Pierre Mamboundou.

Aujourd’hui, le temps s’est inversé et notre action collective s’est étiolée pour n’être plus qu’une action unilatérale. Le dialogue s’en est trouvé rompu.

Il y a, dans notre temps, une érosion de la gabonité, quelqu’un écrirait une érosion de l’humanité. Le problème avec cette érosion de la gabonité, c’est qu’elle est parallèlement une déclaration de guerre. Or, quand on dit déclaration de guerre, cela signifie la présence au moins de deux ennemis. Sommes-nous devenus ennemis des uns et des autres, ennemis de nous-mêmes ?

La tendance régulière des forces de police à gazer toute manifestation même pacifique de la société civile est symptomatique d’une société qui développe une intolérance non seulement dans les idées, mais aussi dans la possibilité même du vivre-ensemble. Et c’est ici que se décline au mieux cette notion d’ennemis. Parce que, quelques compatriotes détenant le pouvoir d’Etat envisagent désormais de mener les affaires publiques sans « les autres ». Ils interdisent à ces autres d’exister en tant que citoyens, orchestrant contre eux un meurtre qu’ils croient symbolique. Or, le meurtre est bien réel, il est à la fois physique et symbolique. Ils en sont conscients, ils le savent.

Le régime de l’interdit qui sévit au Gabon a donc fait le partage entre les citoyens de droit et « les autres », qui n’ont ni droit d’opinions ni droit d’exister sur la place publique. Le droit de grève s’en trouve ainsi interdit. Dynamique unitaire, la plus grande organisation syndicale du pays, est interdite de marcher pacifiquement sur la voie publique. Jean Eyeghe Ndong, avec la Coalition de Jean Ping, est  banni de cet espace public, impossible pour lui d’y tenir un meeting. Il n’est pas jusqu’à la Haute autorité de la Communication qui n’ait son mot à dire pour régenter les libertés publiques, notamment la liberté d’opinions et d’information. La Loupe, Echos du Nord et L’Aube, presse d’opinions, sont frappées à l’emporte-pièce avec pour seul objectif le maintien de la pensée unique et unilatérale. Cette pensée a connu un développement des plus dangereux avec la réécriture de la Constitution par les juges constitutionnelles, le 14 novembre dernier, sans que le contexte n’ait enfanté la nécessité, pour les juges constitutionnels, de créer la loi et de se substituer au Parlement et au Président de la République. L’Etat de droit, déjà en souffrance dans le temps inerte qui nous ruine, en meurt littéralement. La Cour constitutionnelle, en méprisant la volonté des législateurs, a purement installé un Etat anarchique qui prive le Gabon d’une possibilité d’Etat de droit. Un grave détour pour contourner la vacance du pouvoir que la loi prévoit et qui est cohérente avec le contexte politique actuel.

L’Etat pris en otage, la défaite de la politique

Dans la Constitution, il est écrit qu’il est un droit et un devoir pour un citoyen de défendre la Constitution et la Patrie. Comment le citoyen peut-il défendre la Constitution sans utiliser l’espace public ? Comment le citoyen le peut-il face à une Cour constitutionnelle qui ne reconnaît pas l’autorité de la loi ? L’institution d’un ennemi intérieur a permis ce renoncement continu au droit et au bien commun. Une famille et un clan, soutenus par des réseaux français, ont décidé de faire du Gabon leur patrimoine. Tous ceux qui remettent en cause cette logique sont placés sur l’axe du mal, ils sont ennemis d’intérieur. Les querelles sur une « démocratie meurtrière » n’ont rien enfanté que l’installation d’un régime dur, pour ne pas dire une dictature. Dans ces diverses formes de violences contre les populations, certains sont enclins à penser qu’il s’agit d’une violence légitime pour défendre l’Etat. Ce qui signifie que le peuple indigné serait un ennemi de l’Etat engagé dans l’instauration de l’anarchie. Il n’en est rien. L’ennemi de l’Etat se trouve au sommet même de l’Etat et confond son identité à celle de l’Etat. Lutter contre eux, c’est défendre l’Etat pris en otage.

Si donc il y a une déclaration de guerre, c’est qu’il y a un évident échec à faire de la politique. Ayant ainsi semé la peur dans l’esprit des gens, le régime assume que le peuple ne se parle plus ; il encourage les citoyens à se désintégrer et à ne se préoccuper que de leurs seules vies sans faire attention à cette notion fictionnelle qui est paradoxalement la réalité de l’Etat. Et ici et là, le peuple murmure, s’indiffère et s’éloigne de la propreté à mettre sur la cour publique. « Que cette cour soit sale, pourvu que la mienne soit propre ». Honteuse erreur que cet individualisme qui n’apporte ni le salut de soi ni le salut de la collectivité. Car, en dispersant ainsi les individus, le régime s’assure de leur vulnérabilité ; en coupant leurs liens de solidarité, le régime se satisfait du progrès de l’égoïsme disséminé dans l’esprit des gens. Il n’y a meilleur maître que celui qui sait diviser pour assurer son règne. Alors, dans le peuple, il n’y a plus de Peuple, mais seulement des groupuscules et des clans minuscules que l’on tient pour des associations de malfaiteurs, pour des brigands opérant en bande organisée. Toute revendication citoyenne en devient un trouble à l’ordre instauré par le régime. Une confusion des langages et des positions !

Conjurer l’Etat anarchique

Pour conjurer cette fragmentation du Peuple et sa dilapidation, il convient de restaurer le langage qui institue le dialogue entre citoyens. A défaut d’avoir des figures historiques communes comme des repères pour fédérer, il faut viser le même objectif. Ce qui signifie qu’il faut vraiment savoir ce que l’on veut. Or, à nourrir trop de discordes dans les rangs du peuple opprimé, on se discrédite, on discrédite l’objet de l’indignation et de l’engagement ; on s’affaiblit tandis qu’on renforce l’oppresseur.

Devant nous, s’amuse une communauté internationale qui vend des armes à des tyrans évidemment indifférents aux chartes et autres trucs de droits de l’homme. On se croit souverain, on fait miroiter cette souveraineté. La vérité est que les combats de libération des anciennes colonies françaises sont encore un sujet brûlant dans l’ordre du jour de l’actualité. L’Union africaine a montré quelques frémissements demandant aux bourreaux du peuple gabonais de respecter la Constitution qu’ils ont eux-mêmes écrite. Entre amis de l’incivilité, il est facile de s’envoyer balader. A Libreville, la langue diplomatique a été, sans surprise, une langue de bois. Comment aurait-il pu en être autrement ? Inutile de prévenir les conflits au Gabon, toute explosion sociale ne ferait tout au plus qu’une dizaine de morts. Ce n’est pas suffisant pour intervenir et s’obliger le droit d’ingérence. Après tout, les Bongo sont quand même puissants en Afrique !

Pour conjurer cette indifférence de la communauté internationale sans lui rappeler les chartes et déclarations qu’elle maîtrise sur les bouts de doigts, les peuples oubliés doivent prendre conscience de leur oubli. Pourtant, ils doivent aussi apprendre à recourir au langage diplomatique nécessaire dans la mondialisation où les conflits intérieurs sont aussi des conflits internationaux. Il y faut de la résilience. Parce que si le vote ne démet pas les tyrans, si les marches sont sévèrement réprimés ou avortés, si la communauté tourne en rond, et que le fouet du tyran fait toujours mal, alors il faudra crier jusqu’à faire péter le tympan des tyrans et qu’au moment où ils protègent leurs oreilles, le peuple ait des mains pour les vaincre. Du temps de la sagesse, au temps de la guerre, nous aurons alors forcé le temps d’un véritable Etat de droit. On remplira ainsi les vides causés par l’érosion de notre humanité pour se bâtir un nouvel avenir comprenant enfin l’union, le travail et la justice qui nous manquent tant. Prendre conscience de notre situation d’oppression et s’unir dans l’absolu pour se libérer. Là est l’œuvre du vrai consensus.

*Guy Pierre Biteghé, directeur de publication du journal le Mbandja, président de l’Opam

*Noël Bertrand Boundzanga, Maître de Conférences à l’UOB, membre de la société civile

*Désiré Ename, directeur de publication du journal Echos du Nord

*Alphonse Ongouo, promoteur de presse, fondateur du groupe Oloumambé dont les titres La Loupe, l’Aube, Moutouki et Antsia.

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