Rencontre avec Eva Rogo-Lévénez,  créatrice et fondatrice de la marque  Ler Ligisa, mais pas seulement

Venue au monde à Kisumu, sur les rives du lac Victoria, Eva Rogo-Levenez est née avec le Luo comme langue maternelle et le Kiswahili comme langue nationale. Dans ce pays Anglophone qu’est le Kenya, c’est plus tard motivée par son amour pour les mots notamment de Voltaire qu’elle décide de venir en France et d’apprendre la langue de Molière. C’est une femme pleine de surprises que nous avons rencontré dans un café du quartier de Montparnasse pour un entretien dans lequel elle nous fait découvrir son univers créatif.

Comment êtes-vous devenue styliste?

Petite, j’adorais pédaler sur la machine à coudre « Singer » de ma mère mais je dois avouer que parfois, j’ai été bercée par le bruit qui sortait de cet engin. Mes proches m’ont toujours dit que je suis celle qui a vraiment hérité le perfectionnisme de mon grand-père maternel que je n’ai pas connu.  Il était un couturier bien connu dans la région du Lac Victoria, située à l’Ouest du Kenya et sa fille aînée, ma mère donc, habillait toute la famille merveilleusement  tout en pratiquant sa profession d’enseignante. C’est d’elle que  j’ai appris  les secrets des coupes bien taillées ainsi que le goût de design naturel  mais efficace. Jusqu’aujourd’hui, je suis restée fidèle à la tradition familiale et j’aime dessiner avec passion pour mettre le corps de la femme en valeur en traçant des lignes simples et épurées. La coupe est ajustée pour allonger le corps et affiner la taille. Déjà étudiante, à la Faculté des Beaux-Arts  de l’Université de Nairobi, je fabriquais mes  robes moi-même  et aussi celles de mes nièces et de  mes sœurs. Puis, à la naissance de ma fille ici à Paris jusqu’à ses dix ans je ne confectionnais des vêtements que pour elle. Quelques années plus tard cette envie de toucher de sentir et de créer, c’est-à-dire, revenir à la passion de mon grand-père et de ma mère m’a rattrapé. Je me suis lancée mais en n’utilisant que les tissus traditionnels locaux du Kenya : le khanga, le kikoy et le tissu massaï.

Pourquoi ce choix?

C’est l’envie farouche d’apprendre la langue française qui m’a attiré vers la France. Bien sûr,  j’ai étudié des ouvrages de William Shakespeare, John Steinbeck, Thomas Hardy, Chinua Achebe parmi  tant d’autres, pendant ma scolarité au Kenya.  Au lycée, j’ai eu mon premier contact avec la France le jour où j’ai découvert Candide ou l’optimisme de Voltaire. Cette œuvre française traduite en anglais m’a ouvert les yeux sur un nouveau monde, une nouvelle pensée ayant pourtant dominée la culture française au XVIIIe siècle. En effet, cette liberté, cette manière de penser tellement différente, bizarre même, était difficile à saisir, même si je souhaitais la comprendre. Le temps et ma force de caractère aidant, j’ai fini par découvrir qu’en dehors de la culture anglo-saxonne dans laquelle je baignais jusque-là, il y avait le monde francophone… J’acceptais enfin de regarder vers d’autres horizons.

Donc vous êtes arrivée en France et avez appris la langue et commencé l’écriture?

Non, les livres sont arrivés plus tard. C’est ce désir d’écriture, associé à la connaissance de la langue française, qui m’a mené plus tard, à la traduction. Quand Heinemann, une maison d’édition anglaise basée à Oxford,  très connue en Afrique pour sa collection m’a proposé de manière inattendue la traduction de 21 livres de contes, puis 24 de la collection d’Auteurs Africains Junior VIH/Sida, la perfectionniste que je suis, a eu peur. Je craignais de décevoir l’éditeur et la jeunesse à qui ces œuvres s’adressent, au cas où mon travail ne correspondrait pas à leurs espérances. Mais très vite je me suis ressaisie et m’y suis plongée de toute mon âme. C’était l’occasion inespérée de me rapprocher de mon rêve, devenir écrivain. La traduction allait m’y aider.. 

A cette époque, très peu de malades avaient accès aux soins en Afrique pour le sida, faute de moyens financiers. Depuis septembre 2003, j’ai participé à au moins cinq Conférences internationales sur le sida et les IST en Afrique, la plus grande Conférence Africaine sur le SIDA avec la Collection Auteurs Africains Junior VIH/SIDA

Comment vous êtes partie de l’écriture pour revenir au stylisme?

Je n’ai jamais arrêté d’écrire pour les enfants. En fait,  la sortie de mon nouveau livre, « Le village qui a sombré à jamais » est prévu avant Noël. Je suis pourtant  issue d’une famille naturellement passionnée par les langues nouvelles, et ouverte sur l’avenir. Ainsi mon père était un éducateur respecté et apprécié au pays. Il disait que quand on a choisi une profession, il faut travailler, être fidèle à son choix, donner le meilleur de soi-même. La cuisine aussi  parce que c’est ma mère, qui m’a transféré l’amour de cuisiner. Pour moi,  elle était, un cordon bleu, une cuisine très raffinée, des cakes tellement moelleux, ses tartelettes au citron et sa marmelade d’orange..…  

Vous savez, le Kenya est connu et reconnu pour ses marathoniens des hauts plateaux et pour ses paysages magnifiques où on pratique le safari mais pas dans le milieu international de la mode. C’est l’une des raisons qui m’ont poussé à fonder une marque en n’utilisant que le khanga, le kikoy et le tissu massaï. La marque Ler Ligisa, c’est aussi l’envie de faire connaitre les belles étoffes du Kenya  et de l’Afrique de l’Est, ainsi que de montrer un visage séduisant de cette région.

Ler, est un mot qui signifie la beauté, la vérité, la propreté dans ma langue maternelle, le luo, mais c’est aussi l’anagramme de mon nom

Ligisa est une coiffe traditionnelle que portait la première épouse dans la tradition Luo, il y a longtemps.

Vous utilisez quoi comme tissus?

Je ne peux qu’apporter aux femmes un produit que je connais.

Je n’utilise que les tissus locaux, fabriqués au Kenya.

Le kikoy  peut être uni ou avec  des rayures mais il y aura toujours une bordure, alignée avec une ou deux  couleurs différentes.

Le khanga est le pagne pour les femmes en Afrique orientale. Ce  tissu traditionnel est toujours utilisé par les femmes sur les robes autour de la taille pour celles qui travaillent au champ, au marché ou encore pour faire le ménage mais aussi dans les fêtes de mariage. Elles se sentent à l’aise  en khanga après une longue journée du travail. Moi, j’ai décidé de les utiliser pour des tenues plus sophistiquées.

Comment ces tissus deviennent des robes? Quel est le processus de création?

N’importe quelle créatrice de mode ne peut pas négliger les tendances. J’aime bien de trouver les tissus avant de me lancer dans la conception de modèles J’ai toujours trouvé l’inspiration partout, une chose qui m’a toujours aidé pour le choix des étoffes. Ensuite, je prends de temps de dessiner toutes ces idées dans ma tête sur papier avec un crayon. Il faut un style qui correspond à chacun des tissus choisis, soit le khanga, le kikoy ou le tissu massaï Créer le prototype d’un vêtement est très important  parce qu’il deviendra une base à utiliser pour confectionner la première robe.  L’essayage et l’ajustement sont aussi faits à cette étape

Je suis très exigeante sur les finitions de  mes  créations. Ma mère avait coutume d’affirmer « qu’aucune femme ne peut décemment porter une robe dont les finitions ne sont pas cousues main ». C’est une chose très important pour moi.

Qu’est-ce qui motivent vos créations?

J’aime bien mettre en valeur le corps de la femme en traçant des lignes simples et épurées,  avec une coupe bien ajustée pour affiner la taille mais  tout en évitant de plonger dans la vulgarité. Je cherche toujours cette élégance qui vient d’ailleurs. Amener l’élégance de ma mère, sereine, pure mais très chic… Je préfère créer l’émotion plutôt que de provoquer les esprits.

On voit dans vos créations que la femme a un corps mais le corps reste suggérer en effet. Une élégance à la française on pourrait dire?

Oui c’est cela. L’élégance à la française, c’est de rester simple et pas chargé. On peut mettre des vêtements simples et rester très élégant. Rester sobre et classe.

Qu’est que vous pourriez dire aux jeunes africains qui vont lire cet entretien?

Je pense que le plus important c’est de croire en soi, de croire que l’on peut y arriver et il faut travailler dur. Il ne faut pas penser tout de suite qu’au succès, le chemin est long. Le succès il ne peut pas arriver du jour au lendemain. C’est vrai, quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas un mot de la langue française mais je voulais de toute ma force,  me  l’approprier. La découverte d’un nouveau lieu, d’un nouveau peuple, d’une nouvelle culture n’est jamais facile, voire impossible sans la possession de la langue du pays hôte. Ce chemin est long et périlleux mais avoir un caractère solide m’a aidé à tenir debout sans renoncer à mon rêve d’enfant. Réussir est un mot très important pour moi. Aux jeunes africains, tenez bien fort  vos rêves.

Bibliographie :

Mon site officiel : www.evarogo-levenez.com :
Bibliographie
– Collection Auteurs Africains Junior publiée par Heinemann, une marque de Pearson.
– Collection Auteurs Africain Junior – VIH / Sida
– Collection Apprendre sur le VIH et le Sida pour la République du Congo
– Ouvrages bilingues français / anglais
Ler Ligisa : www.ler-ligisa.com   / Instagram / Facebook / Tumblr.

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