Quels sacrifices opérer pour accéder aux données au Gabon ?

Vous qui lisez cet article, savez-vous quel est le taux de chômage au Gabon au premier trimestre 2017 ? D’accord. Facilitons-nous les choses. Savez-vous à combien il était en 2016 alors ? Non ? Pas évident de le savoir. La plupart d’entre vous avez certainement répondu non. Ne vous en voulez pas trop, c’est normal. La raison est toute simple : nous n’avons pas accès aux données sur notre propre pays. Personne ne sait rien.

Bien souvent, on nous ressort les chiffres de 25 voire 26% et de 30% chez les jeunes. D’une part, ces chiffres datent de 2013 et de deux on les doit à la Banque mondiale. Autrement dit, les chiffres sur l’emploi au Gabon sont non seulement obsolètes mais on été publiés par un organisme tiers. Il a toujours été ainsi. Les rares chiffres sur l’état du Gabon ont toujours été publiés par des organisations telles que la Banque mondiale, la Banque Africaine de Développement, l’Organisation Mondiale du Commerce et bien d’autres. Pourtant, il existe au Gabon une Direction générale des statistiques dont le rôle est justement d’effectuer des études socio-économiques afin de fournir le pays en informations actuelles et exploitables, nécessaires à l’évaluation du pays. Ladite direction s’est dotée en 2017 d’un site internet (stat-gabon.org) avec pour objectif de diffuser ses données. Ne vous réjouissez pas trop vite. Lorsqu’on y jette un œil, les données fournies datent pour la plupart d’il y a plus de dix ans ! Pourtant le site est récent. C’est à se demander à quoi sert véritablement cette institution lorsque les résultats de ses recherches ne sont diffusées que lorsqu’ils ne collent plus à la réalité économique.

Le Gabon est l’un des derniers de la classe en ce qui concerne la diffusion des données, ou Open Data, au monde. En Afrique subsaharienne, de nombreux pays ont emboîté le pas dans le processus d’ouverture des données. On peut citer des exemples tels que le Cameroun avec U-Report en plus du site gouvernemental de la statistique, le Ghana avec Accramobile, la Côte d’Ivoire avec OpenStreetMap et d’autres pays comme le Burkina Faso avec des initiatives gouvernementales telle que la plateforme en ligne OpenData Burkina Faso. Il y aussi le Kenya, le Maroc, le Sénégal, l’Afrique du Sud et la Sierra Leone qui font figure de bons élèves.

L’absence de données sur notre pays n’est pas anodin, détrompez-vous. En général, plus un pays est sous développé, moins les gouvernants ont intérêt à diffuser les données. Qui se plairait à diffuser les chiffres de son incompétence ? Parce que c’est cela que les statistiques gouvernementales révèlent en réalité. Si nous avions des données récentes sur l’état actuel de notre situation socioéconomique, la grogne n’en serait que plus vive. L’année 2016 est l’une des plus éprouvantes de cette décennie pour notre pays. Mais on ne saura jamais à quel point. On ne saura sans doute jamais combien d’entreprises ont fermé, combien de compatriotes ont perdu leur emploi suite à la crise du secteur pétrolier, combien ont coûté les projets avortés de la Marina, combien l’axe PK5-PK12, juste 7 km de routes, a déjà englouti en milliards de nos francs depuis 10 ans, pareil pour le stade omnisport Omar Bongo, ni le coût officiel de la dernière Coupe d’Afrique des Nations, etc. Nous ne pouvons que grappiller quelques chiffres ici et là et tenter par nous-mêmes de déduire les informations recherchées. Même les Autorités elles-mêmes quand elles doivent en parler, utilisent des termes comme “environ…” et “autour de…”.

Le problème avec les chiffres est qu’ils quantifient notre misère. À l’heure actuelle, notre sous-développement est une notion presque fictive. Nous la côtoyons certes au quotidien mais nous ne l’avons pas encore réellement évalué. Nous ne savons pas à quel point l’on souffre et la gangrène nous a atteint. Des chiffres officiels sur la pauvreté, l’éducation, l’emploi, le chômage, et autres agrégats économiques viendraient nous ouvrir les yeux. Sauf que c’est trop dangereux.

On parle quand même du pays où les salaires officiels des plus hautes autorités ne sont pas connus. Que ce soit le salaire du Président, des ministres, des députés… Où les candidats aux présidentielles ne sont pas tenus de déclarer leurs patrimoines. Pourtant, cette démarche, gage de transparence, permet justement de prémunir des histoires comme celle des “biens mal acquis”.

L’information est cloisonnée au Gabon et cela rend encore plus difficile le métier de journaliste. Allez dans n’importe quelle administration publique gabonaise demander une information pour illustrer ou référencer un article ou un reportage, on vous fera balader d’un bureau à l’autre. Les gens ont peur de vous informer car ils ne savent pas si la diffusion de l’information en question va porter préjudice à un tel, à défaut de l’ignorer tout simplement. Du coup, l’accès à l’information, même anodine, est devenu protocolaire. Cela conduit aussi à une certaine pauvreté intellectuelle. Puisqu’il n y a pas de sources documentaires nécessaires pour produire des études sérieuses sur notre propre pays. C’est la raison pour laquelle bien de manuels, thèses, mémoires et autres outils académiques sont référencés avec des chiffres étrangers, principalement de l’INSEE, organisme français.  

L’autre conséquence est qu’aujourd’hui quand on débat de l’état actuel du Gabon, les différentes interventions sont pleines de conjectures. Dans un pays où il n’existe même pas de bibliothèque nationale, c’est tout à fait normal. Le débat public est parsemé d’inexactitudes, d’arguments fallacieux et de propos vides d’illustrations.

La réalité socioéconomique de notre pays est ainsi peu connue. Cela arrange bien les affaires de nos dirigeants qui n’ont plus à se justifier d’un fait ou d’un autre. Nous sommes ainsi condamnés à ne recevoir comme informations que le nombre d’emploi que la Zone Économique Spéciale de Nkok, la filière Bois et l’usine de production d’huiles de palmes sont censés créer. En gros, des bribes vantant les projets du Grand Émergent qui, ont le sait tous, ne verront pas le jour. Mais nous ne saurons jamais exactement combien de compatriotes vivent à la belle étoile, combien d’emplois ont été supprimés ou pas, combien d’entreprises ont été créées en 2016, etc.  

En outre, cette situation induit une gestion à l’aveugle du pays. Vu que les dirigeants ne savent pas exactement où se trouve un problème, à quel point il est grave et à combien on l’évalue, ils sont obligés de piloter à l’impulsion. Généralement, ils ne se rendent compte de la gravité d’un problème que lorsqu’il a atteint le niveau critique, celui où la grogne des concernés se fait entendre. Puisque les chiffres nous permettent de mieux visualiser un problème afin d’y apporter les solutions escomptées à temps. Lorsqu’on dit qu’il y a un problème des effectifs pléthoriques au Gabon, ça parle moins que si on dit plutôt :” 34.000 nouveaux collégiens en 2016 n’avaient pas d’établissements où aller”.

L’information c’est le pouvoir. L’information c’est aussi un pas vers la résolution d’un problème. Les données publiques font partie des biens communs d’un pays. Leur libre diffusion et circulation est l’une des conditions préalables au développement du débat public et de l’implication collective à la cause nationale. Nous priver de l’information c’est nous mettre à l’écart des questions d’intérêt général.

Enfin, ce n’est que mon Point de Vue.

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