Président de la République: «C’est le temps»

Hyacinthe M’ba Allogho, Journaliste © D.R

Le temps joue de défaveur du pouvoir. Des actes de très haute portée républicaine doivent être posés dans les tout prochains jours. Ils ne peuvent l’être que par le président de la République dont on sait aujourd’hui qu’il est en grande difficulté, au moins pour les endosser. Sauf à vouloir chipoter inutilement, les dernières images officielles d’Ali Bongo nous ont montré un homme qu’on a refusé de filmer de face, dont on ne voit qu’un côté d’un visage au regard vide, un œil droit exagérément exorbité, qui ne bouge que le bras gauche, le droit n’esquissant que de très furtifs mouvements des doigts en restant immobile sur la cuisse. Des images pour montrer simplement qu’il est vivant, mais qui sèment un doute encore plus épais sur sa capacité réelle à diriger le pays.

Le Premier ministre aura beau jeu, sans être médecin, de « témoigner auprès du peuple gabonais que le président est bien en vie et que sa rééducation se fait correctement… qu’il est conscient, reconnaît ses interlocuteurs, voit bien, parle bien et que sa modulation de ton est bonne« , le vice-président de la République aura beau se contorsionner dans son affirmation de l’avoir vu en forme encourageante et asséner que le président lui a même tendu la main.  Toutes ces affirmations sèment encore plus le doute. Si tendre la main est devenue une performance pour un convalescent, s’il faut en arriver à constater qu’il reconnaît ses interlocuteurs et qu’il parle bien, si on est contraint de soupeser sa modulation de ton, c’est que son cas est véritablement lourd.

Dans le même temps pourtant, le pays doit continuer à vivre et les institutions autres que le président de la République à fonctionner. Dès le 31 décembre prochain, le Gabon n’aura plus de parlement. Le mandat des députés, illégalement prolongé une première fois par la Cour Constitutionnelle, a été interrompu et les compétences de l’Assemblée Nationale encore plus illégalement transférées au Sénat (rien dans notre constitution ne le permet).

A la suite de quoi les 6 et 27 octobre derniers, les deux chambres du Parlement ont été renouvelées par un vote dont il va falloir désormais officialiser les résultats. Premier problème ! Le PDG qui a encore acquis sa majorité pourra certes composer le bureau de l’Assemblée nationale sans devoir en référer à son Distingué Camarade Président et le soumettre au vote des pairs. Ce qui constituerait un précédent… excusable. Mais dès constitution de ce bureau, le premier ministre devra remettre la démission du gouvernement au… président de la République qui devra l’accepter. Le même président de la République devra tout de suite choisir un nouveau chef du gouvernement dans la nouvelle majorité.

Ce dernier lui présentera alors une équipe dont les membres devront personnellement lui faire allégeance. Ces missions sont à la fois incompressibles et incessibles. Comme l’est le rendez-vous immanquable du 31 décembre au soir pour le traditionnel discours à la Nation. Rien de toutes ces charges ne peut être ni cédé, ni délégué. Pourra-t-il les assumer ? Comment va-t-il les assumer ? Où va-t-il les remplir ?

Nous voilà de plain-pied dans le sujet qui alimente le débat politique aujourd’hui. Le président de la République peut-il diriger le pays depuis l’étranger ? Une ambassade est-elle une enclave de territoire d’un pays dans un autre pays ? Autrement dit, le président de la République peut-il poser à notre ambassade de Rabat ces actes de portée nationale et leur donner la même valeur légale, la même solennité, la même respectabilité républicaine et la même coloration souveraine que s’il l’avait fait à Libreville ? A cette question se greffent deux autres. Quel est le statut réel d’une ambassade ? Est-elle une portion de territoire d’un pays à l’étranger ou non ?

A l’évidence, il est faux de considérer qu’une ambassade fait partie du territoire national du pays qu’elle représente. La Convention de Vienne qui régit les relations diplomatiques entre les pays depuis 1961 ne le prévoit pas. Notre ambassade à Rabat est bien soumise à la législation marocaine. En clair, un enfant qui y naîtrait ne bénéficiera pas de la nationalité gabonaise par le droit du sol. Il serait marocain parce que né à Rabat. Un délit y posé ne peut et ne doit être réglé que par les juridictions chérifiennes, que notre ambassadeur s’y oppose ou pas. Car il le peut au nom de l’inviolabilité des missions diplomatiques.

Cela signifie simplement que le Maroc s’assure et prend les dispositions nécessaires pour que les locaux ne soient envahis ou endommagés. Les forces de l’ordre et tout autre autorité marocaine ne peuvent donc y entrer ni y perquisitionner, à moins d’y être invitées par l’ambassadeur. Ce qui se passe en Turquie aujourd’hui est assez édifiant à cet égard. Un journaliste a été assassiné dans les locaux du Consulat d’Arabie Saoudite. Les Turcs ont joué des pieds et des mains, ont insisté pour que leur police puisse enquêter. C’est leur droit. Comme ce fut le droit des Saoudiens de s’opposer dans un premier temps à une intrusion de la police turque dans les locaux de leur représentation diplomatique, par le principe de l’inviolabilité avant de finalement en ouvrir les portes, se pliant ainsi la règle de compétence de la juridiction d’accueil.

Il n’y a donc aucune confusion possible entre les deux notions que l’on décline par l’extraterritorialité et l’inviolabilité. Comme toutes les ambassades du monde, notre représentation diplomatique au Maroc n’est pas un bout du Gabon au bord de la Méditerranée. C’est un lopin de terre marocain sur lequel le Gabon a posé une administration sous protection du Maroc avec des missions prescrites de relations politiques, économiques, de commerce et d’Etat-Civil, parce qu’en même temps consulat et ambassade. C’est cet écheveau fictif aux limites pourtant précises que le Pr Rossatanga est venu démêler en affirmant que le président de la République peut valablement recevoir le serment des ministres et prendre des décrets dans l’enceinte de l’ambassade à Rabat. Il le ferait non plus par le principe de l’extraterritorialité, mais par le fait de l’inviolabilité.

Une sortie d’équilibriste qu’il a pris le soin d’encadrer en reconnaissant que l’ambassade n’est pas un prolongement du Gabon, comme pour ne pas afficher son embarras et retirer à ses camarades pédégistes la planche de salut qu’ils comptent exploiter pour gagner du temps. Personne ne lui a cependant demandé ce qu’il adviendrait de la souveraineté du Gabon si son chef de gouvernement devait aller prêter serment dans un pays étranger. Dans tous les cas, ce serait risible. Comme si le Gabon devenait une province du Maroc. Comme si le peu de respectabilité qui nous reste devait être dissout en déplaçant l’Etat vers un individu qui lui serait supérieur, malade ou pas.

Par Hyacinthe M’ba Allogho,

Journaliste

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