jeudi,1 octobre 2020
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Pr. Steeve Robert Renombo: «Diplomatie et culture : un mariage de cœur et de raison»

« Professeur, toute proportion gardée, je tenais à vous confier que j’ai rarement rencontré d’ambassadeur africain qui soit si préoccupé de culture ». C’est ainsi que s’adressait à moi, Marc Guillaume, Professeur émérite, auteur de plusieurs ouvrages d’économie et de sciences humaines devenu éditeur, à l’occasion d’un déjeuner de travail, dans un restaurant du XVIe arrondissement de Paris, au cours de l’hiver 2018.

Alors que Flavien Enongoué, ambassadeur haut représentant du Gabon en France et Représentant permanent auprès de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) s’apprête à quitter le 26 bis avenue Raphaël, pour certainement horizonner vers d’autres cieux professionnels, me revient  cette conversation qui, à la manière d’un révélateur, permet de mettre en relief le sens de l’agir diplomatique de cet universitaire qui aurait pu s’approprier ces paroles de Daniel Rondeau, romancier naguère promu ambassadeur de France à Malte et qui y séjourna aussi trois ans: « Le destin m’a jeté dans une carrière qui n’était pas la mienne. Accroché au rocher maltais par mes lettres de créance, ouvrier de la diplomatie française sur une île perdue au milieu des eaux et du temps, j’ai vu tourner les saisons et fleurir trois fois les orangers ». 

Aussi peut-on se demander, in fine, de quoi cette séquence diplomatique entamée en juin 2017, aura-t-elle été le nom ? En quoi cet enseignant-chercheur de philosophie, spécialisé notamment dans l’étude des Relations internationales, aura-t-il-été, quant à son action diplomatique globale, l’initiateur sinon l’augmentateur ?

Je ne voudrais pas m’attarder sur des succès diplomatiques, bien que notables, relevant de domaines pour ainsi dire conventionnels des missions d’un diplomate, comme la dynamisation des relations diplomatiques, la relance de la coopération économique ou le renforcement du rôle du Gabon au sein de l’OIF, pour n’insister que sur une valence beaucoup moins investie dans ce secteur d’activités : la diplomatie culturelle et scientifique qui consiste, notamment, « à promouvoir la communauté des chercheurs sur la scène internationale, et à faciliter la coopération avec d’autres pays : les ambassades ont traditionnellement pour mission d’accompagner les chercheurs, en apportant par exemple un soutien matériel et financier à la mobilité. A l’échelle multinationale, les diplomates de pays différents s’entendent à favoriser la création d’infrastructures internationales de recherche ».

En dépit du caractère indiscutablement canonique de ces missions de coopération scientifique et culturelle, innombrables furent les incompréhensions dans la réception, jusques et y compris chez certains universitaires,  à propos de la part accordée à la Culture et la Science dans le travail de l’ambassadeur. Pourtant, la simple prise en compte de la déontologie en matière de représentation diplomatique aurait pu opposer aux sceptiques un argument d’autorité, à savoir que nul ambassadeur ne développe d’autre politique diplomatique que celle que lui commande  son mandant, en l’occurrence, le président de la République. Sous ce rapport, la désignation d’un universitaire comme ambassadeur du Gabon en France consistait évidemment à considérer cette composante de la mission comme essentielle : faire la promotion d’un Gabon culturel et scientifique car, c’est bien connu, là où la politique peut encore ériger des murs, la culture, par sa vocation universaliste, s’emploie plutôt à jeter des ponts… 

Pour réfuter ce procès de l’incompatibilité supposée de la science et de la matière diplomatique, j’ai consacré récemment une préface (« La figure de Léon MBA saisie par l’université ») à l’ouvrage coordonné par Flavien Enongoué, sur le Primus inter pares des présidents du Gabon.

La puissance géopolitique d’une nation n’est donc pas seulement fonction de la taille de son armée ou de la valeur de son PIB, mais aussi, plus authentiquement et plus durablement  de ce soft power, ce capital symbolique inépuisable que constituent la Culture et la Science. C’est par la Culture qu’une Nation se singularise au milieu des autres et révèle la qualité du métal dans lequel l’Esprit de son peuple est forgé. C’est ainsi au rayonnement de ce Gabon-là que l’ambassadeur Enongoué se sera continûment consacré, et non sans résultats substantiels.   

L’acte inaugural d’implémentation de cette diplomatie culturelle fut la création d’une bibliothèque – bibliothèque de l’Ogooué – au sein du service culturel de la Chancellerie, riche d’un « fonds Gabon » de plus de 1000 titres, que de nombreux chercheurs viennent régulièrement consulter. Par ailleurs, le cadre de cette bibliothèque a souvent servi de théâtre pour la présentation d’ouvrages ou de conférences : des enseignants-chercheurs à, la notoriété internationale établie, comme Bertrand Badie, Patrick Mougiama-Daouda, Sylvère Mbondobari, Marina Ondo, ainsi que la célèbre Cheffe Anto, ambassadrice de la cuisine gabonaise et africaine en France,  et la talentueuse cantatrice Annie Flore Batchellilys, furent au nombre des nombreux invités. Dans le cadre de la promotion des arts culinaires gabonais, « un festival itinérant de gastronomie » devrait être lancé prochainement, sous la supervision du Cheffe Anto, à travers plusieurs villes françaises.

Ensuite, à l’occasion du cinquantenaire de la mort du premier président gabonais, une exposition suivie d’un colloque international pluridisciplinaire de grande envergure eurent lieu, du 27 novembre au 2 décembre 2017, autour du thème « Léon MBA : 50 ans après ». Il en a résulté un ouvrage somme, réunissant des universitaires prestigieux aux côtés des membres de la famille : Léon Mba : une autre histoire franco-africaine, dont la récente publication a symboliquement coïncidé avec la célébration de l’an 60 de l’indépendance du Gabon.

Au compte des contributions aux débats sur la Francophonie, à la fois institutionnelle et linguistique, l’ambassadeur Enongoué publiera en 2018, en collaboration avec le Pr. Patrick Mouguiama-Daouda, un ouvrage rassemblant les positions scientifiques de quelques universitaires gabonais : La Francophonie en débats : quelques pièces gabonaises du dossier, ouvrage préfacé par le Professeur Bonaventure Mvé Ondo. Toujours en lien avec la promotion des Lettres gabonaises, peut être évoquée la présence du Gabon au prestigieux Salon du livre de Paris (mars 2018) et la prise en charge par l’ambassade du Gabon d’une dizaine d’écrivains, journalistes et éditeurs gabonais.

Mais cette entreprise au longs cours, visant à promouvoir le Gabon à l’extérieur n’était pas prête de s’arrêter. En effet, soucieux de donner suite au projet initié par le président Macron et consistant à faire de l’année 2020, « l’année de l’Afrique », le projet d’un nouvel ouvrage germa dans l’esprit inventif du diplomate, et qui fut publié en 2020 sous le titre : Le Gabon en France. Une présence culturelle. Dans cette étude à fort coefficient documentaire, des universitaires et hommes de culture, Gabonais, Africains et Français, ont réfléchi sur les domaines variés de la présence du Gabon dans l’espace et l’histoire de France à travers la musique, le cinéma, la littérature, la statuaire, la toponymie, l’histoire militaire, et l’archéologie. Comme pendant à cet ouvrage, un chantier supplémentaire fut ouvert sur la thématique de « L’Afrique dans la chanson gabonaise », aux fins de pointer dans l’imaginaire des artistes gabonais, l’acuité d’une conscience non pas nationaliste, mais tout autrement panafricaine. 

Le dernier acte de cette « défense et illustration » de la culture et de l’histoire gabonaises, mais qui aurait tout aussi bien pu figurer en première place, concerne le travail mémoriel autour de la geste exemplaire du preux chevalier gabonais, le Capitaine Charles N’Tchoréré ; travail de mémoire auquel l’ambassadeur me fit l’honneur d’être séquentiellement associé.

Tout commence en juin 2018, lorsqu’avec une forte délégation de la chancellerie, nous nous sommes rendus à Airaines en Picardie, participer aux commémorations des batailles de la Somme. Au cours de ces célébrations solennelles, une cérémonie particulière est systématiquement réservée à la mémoire du Capitaine N’Tchoréré, mort héroïquement pour défendre cette ville. Ce séjour à Airaines nous ébranla littéralement de l’intérieur, et tissa un lien quasiment spirituel entre le Capitaine N’Tchoréré et nous. Ainsi, chaque année, l’ambassadeur Enongoué mobilisait une importante délégation, au mois de juin, pour accomplir ce qu’il désignait désormais : « le pèlerinage civique d’Airaines », c’est-à-dire la participation à une sorte de « fabrique du patriotisme ». Et, c’est baignés dans l’ambiance créée par l’« aura » du Capitaine N’Tchoréré, qu’il m’incita vivement à produire un roman historique sur le héros gabonais ; roman qui fut publié en 2019 sous le titre Remember Charles.

 En mars 2020, je fus invité au Prytanée militaire Capitaine N’Tchoréré de Saint-Louis au Sénégal, pour y présenter mon roman historique,  et je fus accompagné et soutenu par les ambassadeurs Régis Onanga Ndiaye en poste à Dakar et Flavien Enongoué. La somme des informations glanées durant ce séjour fort riche permit à l’ambassadeur Enongoué de coordonner dans le quotidien L’Union du lundi 8 juin 2020, un dossier sur le Capitaine N’Tchoréré, à l’occasion des 80 ans de sa disparition. C’est la substance de ce dossier, auquel participèrent entre autres autorités son Excellence Philippe Autié, Ambassadeur Haut représentant de la République française au Gabon, et le Ministre d’Etat en charge alors des Affaires étrangères, Alain-Claude Bilie-by-Zé, qui devrait conduire à la publication en 2021 de l’ouvrage: Charles N’Tchoréré, le passé d’un avenir. 

Voici donc, sans prétendre à l’exhaustivité, ce dont le travail de Flavien Enongoué dans le domaine de la diplomatie culturelle et scientifique aura été le Nom, pour le seul bénéfice du rayonnement du Gabon éternel… La parenthèse diplomatique parisienne est en train de se fermer, comme dans le livre de Sartre et Beauvoir, c’est « la cérémonie des adieux ». De toutes les représentations diplomatiques gabonaises et amies, affluent des messages de congratulations ; quant aux collaborateurs, leur sourire est mitigé face au départ d’un homme affable qui leur avait modestement enseigné qu’en réalité, on n’est véritablement riche que de sa Culture, et qu’il n’y a pas meilleur commerce que celui des idées… Mais si aujourd’hui se ferme le Grand Livre de Paris, c’est peut-être pour que s’ouvre demain un tout-autre, pour faire davantage découvrir au monde les trésors de la Culture gabonaise et la force de ses savoirs…

 Si donc « la diplomatie n’est pas un diner de gala », elle se déploie par contre tel un interminable récit nécessitant des ambassadeurs-philosophes, comme le furent naguère Leibniz, Henri Bergson, François de Raymond, Bonaventure Ndong Ekomie, et tant d’autres, ou des ambassadeurs-écrivains, comme le furent en Afrique les Français Jean Christophe Rufin (Prix Goncourt), Daniel Rondeau (Grand Prix de l’Académie française), et, à Paris, le grand écrivain congolais Henri Lopes, et depuis quelques mois l’Ivoirien Maurice Bandaman. 

C’est peut-être, pour finir, ce grand mariage de cœur et de raison entre la diplomatie et la culture, dont l’indissolubilité du lien se traduit parfaitement dans une dialectique de la diplomatie du livre et par le livre, qui fait résonance dans cette citation de Sartre que prononça Flavien Enongoué, le 4 juillet dernier, dans l’enceinte d’une paroisse parisienne, pour dire adieu à un grand diplomate gabonais qu’il avait bien connu, et qui aura, lui aussi, vécu à l’ombre des livres : « J’ai commencé ma vie, comme je la finirai sans doute, au milieu des livres ». 

Alors, Excellence Monsieur l’Ambassadeur, cher collègue et ami, où que vous alliez, qu’à jamais les livres vous accompagnent…

 Pr. Steeve Robert RENOMBO,

Vice-Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, chargé des Langues, Lettres et Arts (Université Omar Bongo).

 

 

 

 

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