Ntoutoume Nkoghe pour une meilleure formation des journalistes et une désescalade dans les sanctions

Raphaël Ntoutoume Nkoghe, président de la HAC © D.R

Nommé le jeudi 31 mai 2018, président de la Haute autorité de la communication (HAC), Raphaël Ntoutoume Nkoghe assisté de 8 conseillers membres est chargé de réguler le secteur de la communication et de l’audiovisuel au Gabon en remplacement du Conseil national de la Communication (CNC). Dans une interview exclusive accordée à Gabon Media Time le premier responsable de cette institution revient  longuement sur son bilan à la tête de cette institution, les sanctions récurrentes infligées à des médias nationaux et internationaux, et plus récemment à l’encontre de l’Union nationale mais aussi les perspectives liées à son fonctionnement et à la défense de la liberté de la presse au Gabon.


GMT: Vous avez été nommé il y a quelques mois président de la Haute autorité de la communication (HAC), organe chargé de réguler le secteur de la communication et de l’audiovisuel au Gabon en remplacement du Conseil national de la Communication (CNC). Quel bilan faites-vous de votre présence au bout de 6 mois à la tête de cette institution ?

RNN: C’est toujours difficile de faire son propre bilan. En tout cas, chacun des acteurs du secteur de la communication est libre de le faire. Ce qu’il faut par contre retenir, c’est qu’au-delà de la régulation à proprement parler, la HAC peut se féliciter du travail abattu pour la couverture médiatique durant les récentes échéances électorales. C’est un défi que nous avons pu relever et je ne pense pas qu’il y ait un seul acteur politique de ce pays qui puisse sincèrement le renier. Il fallait le faire et nous l’avons fait.

Le Gabon est depuis un certain temps sous le feu des projecteurs, plusieurs organisations internationales accusant le pays de violation des droits des journalistes. Quel rôle joue la HAC aujourd’hui en faveur de la préservation de la liberté de presse ?

Il n’y a pas « plusieurs organisations internationales ». Il y a uniquement Reporter Sans Frontière qui mène une campagne mensongère et de dénigrement à l’endroit de la HAC. Cette organisation se comporte comme une véritable officine d’une certaine classe politique gabonaise. En plus d’une appréciation très condescendante, si ce n’est raciste, à l’endroit de la HAC. Je m’explique.


Depuis que la HAC est en fonction, nous avons, et moi personnellement, fait libérer pas moins de trois journalistes des commissariats. Sans parler d’autres litiges qui relèvent purement du droit commun impliquant directement des journalistes. C’est la HAC qui a payé et non RSF. Cela parce nous nous sommes fixé pour objectif: aucun journaliste en prison pendant notre mandat. Je ne connais pas les objectifs de RSF en ce qui concerne le Gabon, mais les nôtres sont limpides à ce propos. Et nous comptons bien les atteindre. Sans mégaphone. Ni tambours.


C’est vous dire que l’irresponsabilité et l’inconscience de RSF sont sans pareil. Je ne peux pas comprendre qu’une organisation de référence mondiale comme RSF puisse diffuser des communiqués de presse rédigés sous la dictée. C’est tout simplement scandaleux, petit, bas et proprement mesquin.
La séquence est toute récente. A la suite de la suspension du journal « L’Aube », pour des raisons qui relèvent de l’éducation de son responsable et sur lesquelles je ne reviendrai pas ici, RSF s’est fendu d’un communiqué de presse truffé, comme d’habitude, de mensonges. J’ai tout de suite appelé RSF pour attirer leur attention sur le fait que leur source n’était pas fiable. Et voilà que le bon Monsieur que j’avais au bout de la ligne, s’est mis à me faire, à moi le Président de la HAC, un cours de droit sur le Code de la communication de mon pays. Poussant l’arrogance jusqu’à me dire qu’il n’existe, dans notre Code de la communication, aucune disposition permettant de sanctionner à titre personnel, un journaliste. Il a fallu que je leur envoie par mail, le Code de la communication de mon pays et les convier à parcourir les dispositions des articles 183 et 187 de cet édit, pour qu’ils puissent enfin corriger leur calembredaine.


Or, il se trouve qu’entretemps, l’AFP avait déjà rédigé et publié un article en s’appuyant sur ce mensonge. Convoqué à la HAC, le responsable de l’AFP à Libreville a reconnu que l’agence a été désinformée par le communiqué de RSF. Est-ce vous trouvez cela sérieux? Une telle attitude de RSF est-elle vraiment responsable?


Cette affaire nous a par contre édifié sur l’opinion de RSF à l’égard des pays africains. En refusant de croire à ce que je leur affirmais au téléphone, RSF était en train de me faire comprendre que pour eux le Gabon n’est pas un état de droit et que nous sommes capables de prendre une décision qui ne repose sur aucun support juridique. Imaginez-vous un tel comportement de RSF à l’endroit de la France, de la Belgique, de l’Allemagne, de l’Angleterre, des USA? Evidemment, non. Et c’est en cela que la position de RSF vis-à-vis de nos pays, va au-delà de la simple condescendance. Elle est d’abord raciale. Il faut le dire, pour le dénoncer.

Depuis sa prise de fonction l’institution dont vous avez la charge communique très peu, sinon elle ne le fait que pour annoncer des sanctions à l’encontre de certains médias dit libres. Des réformes sont-elles prévues au sein de la HAC dans les mois à venir ?

Comme je viens de vous le dire, nous travaillons sans mégaphone. Nous allons bientôt revoir l’ordonnance qui crée la HAC ainsi que le Code de la communication. Le but est de réintroduire la mise en demeure comme premier palier de l’échelle de sanctions afin d’éviter d’aller directement à la sanction, comme c’est le cas actuellement. Il faut savoir faire la distinction entre les grandes et les petites infractions.

Au regard des sanctions régulières infligées à la presse dite libre, l’Organisation Patronale des Média (OPAM) a dénoncé récemment dans un communiqué « l’arbitraire » et « la destruction » d’un pôle qui assure « la vitalité d’une démocratie » que leur répondez-vous ?

L’OPAM se disperse pour faire dans l’amalgame. Combien d’organes de presse sont membres de cette organisation? Pourquoi ce sont toujours les mêmes groupes? Pourquoi les sanctions ne frappent que les organes dirigés depuis Paris? Il faut tout simplement répondre à ces questions. Je vois toujours la détresse lors des auditions de leurs représentants de Libreville.

Le constat est là et c’est une vérité implaccable: si vous observez bien, vous relèverez que deux rédacteurs de Paris d’un même groupe ont été candidats à des élections politiques et je crois même que l’un des deux a porté un mandat sous la bannière d’un parti politique. Que sont-ils en réalité? Des acteurs politiques ou des journalistes?
Quant à l’autre groupe, je ne vous apprends rien en vous parlant d’une violente opération de règlements de comptes… Il est temps pour eux de se ressaisir.

La HAC a récemment interdit de parution le journal L’Aube pour une durée de trois mois et son rédacteur en chef pour une période de 6 mois. Si la sanction d’un organe est habituelle, celle du rédacteur en chef suscite des interrogations quels explications pouvez-vous apporter à ce propos, notamment après que Reporters sans frontières ait pris fait et cause pour le journaliste ?

Je me suis déjà exprimé sur ce sujet et je ne compte pas en rajouter une goutte de plus.

Parmi les missions dévolues la HAC il y a la formation que prévoyez-vous au cours de votre mandat à faveur des journalistes ?

En 2020, nous comptons signer un partenariat avec l’Institut des sciences de l’information et de la communication de l’UOB. L’objectif sera de former les journalistes. Une formation pratique encadrée par des professionnels à l’expérience avérée et reconnue.

La question de l’accès à la publicité institutionnelle qui n’est l’apanage que de certains confrères constitue-t-elle une des priorités de la HAC ?

Nous l’avons annoncée lors de notre première rencontre avec les responsables des médias. Nous attendons la mise en place du futur gouvernement pour commencer à travailler car c’est un vaste chantier qui implique plusieurs acteurs. C’est un projet complexe.  

La HAC a piloté au cours des dernières élections couplées l’accès équitable aux médias publics élargi à la presse privée de tous les candidats. Quel bilan faites-vous de ce processus au terme des deux scrutins ?

Comme on dit: nous avons fait le job. En plus des émissions qui existaient déjà, nous avons ajouté trois nouvelles: le journal de la campagne, pour permettre à tout le monde de bénéficier de son temps d’atenne; le grand débat, pour permettre à l’opposition et à la majorité d’exposer, dans une discussion contradictoire, leurs offres politiques; le décryptage, pour permettre à la population de mieux apprécier les grands enjeux des résultats des scrutins.  

Dans une décision datée du 21 novembre 2018 la HAC a interdit de passage sur les médias publics le parti d’opposition Union Nationale pour une période trois mois, la loi permet-elle cette sanction ? Si oui laquelle et ne pensez-vous pas qu’il s’agit d’une atteinte au pluralisme démocratique consacré par la Constitution et fruit de plusieurs années de lutte ?

Il s’agit de l’article 50 de l’Ordonnance qui crée la Hac. Voici, texto, ce que dit cet article:  » Peut être suspendue des médias publics pour une durée n’excédant pas trois mois, toute personne physique ou morale qui contrevient au cours d’une émission, dans un article de presse, aux dispositions de la présente ordonnance « .

Je ne sais pas si vous avez bien compris le sens du communiqué de presse de l’Union nationale. En tout cas pas nous. C’est pourquoi, nous avons convoqué ce parti afin de nous édifier sur le sens de son message. Du moins sur ses sous-entendus. Mais le clan qui dirige ce parti, a estimé qu’il n’avait pas à déférer à la convocation d’une juridiction administrative. Ce qui est son droit. Tout comme il était du nôtre d’en tirer les conséquences et de sanctionner ce parti. Il faut juste préciser que la sanction n’était pas notre objectif de départ. Mais nous manquer de respect est proprement intolérable.

« Atteinte au pluralisme démocratique »? Je ne crois pas. Et au demeurant, je ne pense pas que ce parti soit aujourd’hui le mieux placé pour vouloir s’approprier ou incarner les valeurs démocratiques tant le passif autocratique et dangereux de certains de ses leaders est imprescriptible, parce que relevant justement du crime, de la trahison et de l’antipatriotisme. Ne serait-ce qu’en qui vous concerne, vous les journalistes. Posez un peu la question à vos aînés de savoir quel est cet ancien ministre de l’Information qui est allé livrer, poings et mains liés, votre confrère Samy Ondo aux plus hautes autorités congolaises. Ou encore un journaliste d’Africa n°1 aux dirigeants camerounais. Lorsqu’on a posé de tels actes, on ne peut sérieusement se poser en donneur de leçons en matière de démocratie. Par essence, on ne devient pas démocrate. On naît démocrate.

Pour revenir à cet article 50, il y a intérêt à se poser la question de savoir ce qui conduit le législateur à favoriser une telle disposition. Je crois que le souci des parlementaires, était d’alléger les charges du journaliste pour les faire partager avec le politique, personne physique ou morale. Car très souvent le politique a toujours cru bon de dire ou publier tout ce qui pouvait lui passer par la tête, en se disant que de toute façon, en cas de délit, c’est le diffuseur qui en répondra devant les juridictions. Ce qui relève du cynisme et de l’irresponsabilité. Il était donc normal de responsabiliser l’auteur de la matière de l’infraction. Les politiques sont désormais face à leurs responsabilités. C’est une évolution importante et nous la saluons en ce qu’elle protège le journaliste.

Des journalistes sont souvent arrêtés par des forces de sécurité et de défense à l’occasion de manifestations publiques, qu’est-ce que le régulateur prévoit pour mettre un terme à ces arrestations ?

Je vous dirai tout simplement qu’au-delà de la bonne collaboration que nous avons avec le nouveau commandement en chef de la police et avec celui de la gendarmerie, il y a une initiative en cours. Comme elle est d’origine policière, je ne peux pas en parler pour l’instant. Mais je peux vous assurer qu’elle viendra régler définitivement ce problème.

Depuis près de trois ans la commission en charge de la délivrance de la carte de presse ne siège pas. Quelles sont les mesures que votre institution entend prendre pour y remédier ?

Je suis mal placé pour répondre à cette question car elle ne rentre pas dans le cadre de mes prérogatives.

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