Ngoyo Moussavou : «Je suis pour toutes les initiatives qui permettent aux Gabonais de se parler»

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L'ancien diplomate gabonais Germain Ngoyo Moussavou © GMT

Pour la première fois dans notre pays – la lourde atmosphère dans la Nation l’impose, peut-être – un compagnon « de la première heure d’Ali Bongo » et surtout « collaborateur de longue date d’Omar Bongo » a accordé une interview à un journal proche de l’opposition. Faut-il y voir un signe de la prise de conscience individuelle et collective face au danger de la partition de fait qui guette notre pays ? Dans tous les cas, pour son retour après six mois de suspension, L’Aube a brisé…un tabou.  


« Ainsi parle cet ancien directeur adjoint de cabinet d’Omar Bongo et « ami de 30 ans » (dixit le journal Jeune Afrique) du chef de l’État actuel. Aujourd’hui retraité, l’ex-directeur du quotidien national « L’Union » occupe ses journées entre Tchibanga, son « village » natal, où il s’essaie à l’agriculture, nullement découragé par le conflit homme-éléphant, et la lecture des journaux chez lui à Angondjé, dans la banlieue nord de Libreville. C’est là, dans une villa sobre des lotissements de la Société nationale immobilière (SNI), qu’il nous reçoit ce vendredi 8 novembre 2019. 

L’homme, à plus de 60 ans (on lui donnerait 10 ans de moins), a une hygiène de vie irréprochable. Réputé casanier, il ne fume pas, un peu d’alcool de temps en temps, pratique régulièrement la marche. « Il est important de nourrir son esprit avec des pensées et des pratiques positives », nous confie-t-il. Bikoko (son petit nom) est fier de son parcours, il a été, tour à tour, journaliste, collaborateur d’Omar Bongo, puis de son successeur Ali Bongo, membre du gouvernement, sénateur président du groupe parlementaire PDG, et ambassadeur haut représentant de la République gabonaise en France.  

Dans l’interview qui va suivre, obtenue au prix de mille difficultés, pour des raisons que chacun peut deviner, l’ancien membre du Mouvement des Rénovateurs du PDG, cornaqué dans les années 1990 par Ali Bongo Ondimba, défend bec et oncle (le contraire nous aurait étonné) le bilan des dix premières années de son mentor à la tête du Gabon. Il donne aussi son avis sur l’appel à la « réconciliation des Gabonais » émanant de certains leaders politiques et qui fait actuellement débat. Croyant fermement à la volonté d’Ali Bongo d’offrir à ses compatriotes un tel environnement, il regrette que l’opposition dite radicale ait boycotté le « Dialogue politique d’Angondjé ». Lecture !   

L’AUBE : M. Ali Bongo Ondimba vient de boucler dix ans à la tête du Gabon.  Tous les thuriféraires du régime rivalisent de propos lénifiants pour nous bassiner les oreilles avec un bilan qu’ils prétendent positif, alors même que la réalité sur le terrain est tout autre. N’est-ce pas une insulte à la misère des Gabonais ?

Germain Ngoyo Moussavou : Doucement, doucement, vous n’avez pas besoin de vous enivrer avec des mots pour vous exprimer. Merci de m’avoir sollicité pour cette interview. Je ne me déroberai à aucune de vos questions. Connaissant la ligne éditoriale de votre journal, je pressens quelles seront totalement à charge. Avant toute chose, je dois dire qu’au moment où le président de la République, SE Ali Bongo Ondimba, boucle la première décennie de son magistère, ceux qui, comme vous, jugent négativement cette période, doivent se pencher aussi bien sur les différents accomplissements, qui ne sont pas négligeables, tant s’en faut, que sur les insuffisances, naturellement, car aucune œuvre humaine n’est parfaite…

Allons-y alors pour des faits concrets…

Encore faut-il que vous me laissiez le temps de terminer mes réponses. Bien, je vais sûrement vous décevoir et avec vous tous ceux qui peignent un tableau sombre de la décennie Ali Bongo Ondimba à la magistrature suprême. Je vais vous donner un exemple simple. Je suis originaire de la province de la Nyanga.  Auparavant, il me fallait douze heures, voire plus, pour aller de Libreville à Tchibanga. Aujourd’hui, quand je quitte Libreville à 6 h du matin, j’arrive au village à l’heure du déjeuner. Entre Fougamou et Mouila, à peine une centaine de kilomètres : savez-vous qu’il fallait deux heures pour rallier les deux localités ? Aujourd’hui on met à peine quarante-cinq minutes. C’est donc dire qu’en matière de modernisation des routes à l’intérieur du pays, des efforts ont été réalisés, des actions spectaculaires ont été menées. C’est le cas de la route dite du Bas Nkomi, entre Port-Gentil et Omboué. Si cela n’est pas un progrès pour vous, alors c’est quoi ? 

Permettez-moi de vous arrêter. Franchement pensez-vous que cet exemple unique suffise pour parler de réussite de l’œuvre, dix ans durant, de votre mentor et pour dire que tout baigne au Gabon ?

Encore une fois, c’est vous qui m’avez interrompu. Souffrez que je vous dise que pendant cette décennie on a bitumé près de 900 kilomètres de route. Des Centres hospitalo-universitaires (CHU) ont été construits, avec des plateaux techniques dignes d’hôpitaux des pays très avancés, à Owendo, Angondjé. A quoi il faut ajouter le Centre hospitalo-universitaire Mère et Enfant Jeanne Ebori, et le Centre hospitalo-universitaire de Libreville (CHUL), dont les bâtiments, datant de l’entre-deux-guerres, ont été entièrement rénovés et équipés. Cet effort dans l’amélioration de l’offre de soins a permis de réduire la mortalité maternelle de 260 à 240 pour 100 000 naissances, et la mortalité infantile de 66 à 56 pour 1000 naissances. La prime de rentrée scolaire pour les familles démunies est passée de 15 000 Fcfa à 20 000 Fcfa. Le revenu minimum mensuel qui était de 80 000 Fcfa est désormais à 150 000 Fcfa pour tous les salariés. La liste est loin d’être exhaustive.

Mais si la politique sociale est celle que vous décrivez, pourquoi le chômage des jeunes diplômés augmente-t-il sans cesse et pourquoi les Gabonais continuent-ils de tirer le diable par la queue ?

Vous êtes journaliste, donc au fait des actualités. Vous savez très bien qu’entre 2010-2014, nous avions une croissance économique de l’ordre de 6 % (5,9 % pour être plus précis), grâce à la bonne tenue du prix du Mandji, le brut gabonais, notre principale source de revenus. Ce qui a permis de financer plusieurs réalisations aux plans infrastructurel et social. Et puis est arrivé le brusque choc pétrolier de 2015, le prix spot du baril de pétrole a fortement chuté, passant de 114 dollars à 50 dollars, soit une diminution de 56 %. Un véritable séisme économique et financier, qui a obéré tous les budgets d’investissements et compromis toutes les mesures sociales en cours. Une stagflation qui a obligé le gouvernement à mettre en place dans l’urgence le PRE (Plan de Relance de l’Economie, ndlr), avec tout ce que cela comporte comme sacrifices pour le pays et pour les Gabonais. Mais depuis 2018, on note un frémissement avec une reprise de la croissance de l’ordre de 3,1 %. Les choses vont aller mieux.

Encore une fois, pour vous, le Gabon d’Ali Bongo c’est le Paradis sur terre. L’état désastreux de la route Ntoum-Kango est une chimère, les entreprises qui ferment à tour de bras sont une invention de l’opposition, tout baigne n’est-ce pas ?

Je crois qu’il faut sortir des émotions épidermiques déprimantes et du déni permanent, si vous voulez que notre échange soit objectif et constructif. Je n’ai pas dit que le Gabon d’aujourd’hui était le Paradis terrestre. Les mesures d’austérité prises suite à la mévente du pétrole – ce que feu le président Omar Bongo Ondimba appelait le « Ramadan financier » – ont fortement impacté le pouvoir d’achat des Gabonais, et engendré une souffrance sociale, avec de nombreuses ruptures de solidarité. Mais il y a un espoir pour que les activités économiques reprennent. J’indiquais tantôt que les indicateurs économiques commencent à sortir du rouge avec une croissance de 3,1 % affichée, qui va sûrement s’améliorer en 2019. Le chef de l’Etat répète sans cesse que son deuxième septennat est celui de la transformation sociale. C’est au Premier ministre Julien Nkoghe Bekale et son gouvernement de tout faire pour retrouver le chemin de la « Tabaski » économique et financière, qui permettra de réaliser des services plus efficaces pour les populations, qui garnira les garde-manger et mettra de la nourriture dans les assiettes des familles.

Nombreux dans les rangs de la majorité se plaignent de ce que M. Ali Bongo Ondimba, président de la République, soit pris en otage par certains de ses collaborateurs qui l’empêcheraient d’avoir plus de proximité avec son peuple. Votre avis ?

Vraiment je ne sais si c’est le cas… si ces récriminations sont fondées. Je suis resté longtemps en mission à l’étranger et depuis mon retour définitif au Gabon, je passe plus de temps au village, où l’on n’est pas toujours au fait de l’actualité librevilloise ou de l’actualité tout court. Si ce qui se dit est avéré je ne pense pas que cela soit une bonne chose. Un chef de l’Etat on ne l’enferme pas, on ne l’isole pas, on ne le coupe pas de son peuple. Un chef dans nos traditions doit écouter les bruits du village, tous les bruits du village. Un chef de l’Etat doit être informé en permanence de toutes les critiques, suggestions et autres avis, qui lui permettent de se forger une opinion sur la température réelle du pays et d’initier des politiques en adéquation avec les aspirations des populations.

Donc vous condamnez cette pratique très décriée ?

Sincèrement le fait que vous insistiez me gêne, j’aurais souhaité que l’on passe à autre chose. Moi, j’ai eu la chance et le bonheur de servir pendant longtemps feu le président Omar Bongo Ondimba, ce fut une belle leçon de vie. Ce que j’ai retenu de lui, c’est qu’en politique il faut toujours se méfier des élites qui constituent au sein du pouvoir la sensibilité dite dominante. Elles ont tendance à isoler le chef pour des intérêts qui ne sont pas toujours ceux du chef lui-même et encore moins ceux du plus grand nombre. Or un chef de l’Etat doit avoir en permanence avec lui la base populaire, qui constitue la majorité des suffrages. Le soutien des élites est à géométrie variable. Dire que les cadres trahissent plus facilement en politique est une lapalissade. Les rapports politiques avec les élites sont toujours marchands. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut faciliter la proximité du chef avec les populations dans une osmose totale. Je ne sais pas si ma réponse vous satisfait mais, de grâce, passons à autre chose.

Parlons de la réconciliation nationale. Face à la forte tension dans le pays, des voix s’élèvent, dans la majorité comme dans l’opposition, pour un dialogue politique en vue de susciter un apaisement du climat politique et social. Votre point de vue sur le sujet ?

Chez les peuples du Sud dont je suis issu, on dit que « ceux qui se battent sont ceux qui font la paix ». Je suis personnellement pour toutes les initiatives qui permettent aux Gabonais, au-delà des clivages politiques et idéologiques, de se parler et de se rassembler. Je déplore le fait que la haine de l’autre soit devenue le premier parti politique au Gabon. Il faut avoir le courage de mettre les mots sur les maux. La haine, les rancœurs, les frustrations recuites sont une réalité. Tous ces maux tendent à casser la société gabonaise en deux, sans tenir compte de sa complexité. Il est urgent d’abattre les murs qui séparent et de construire des ponts qui réconcilient.

Permettez-moi d’insister. Certains, dans les deux camps, il faut le dire, pour des raisons diverses, sont contre une quelconque concertation politique… ils n’en veulent pas…

Je ne pense pas que continuer à jouer les boutefeux dans le contexte socio-politique du moment soit une posture responsable. Il ne s’agit pas ici de nous resservir un Dialogue politique d’Angondjé bis, qui fut, comme vous le savez, boycotté par vos amis de l’opposition dite radicale. Non, il ne s’agit pas de cela. Voyez-vous, la politique de la chaise vide, le boycott à tout va, cela n’est pas très judicieux en politique. Avoir manqué le rendez-vous d’Angondjé apparaît aujourd’hui comme une erreur, voire une faute politique. Cela dit, le président Ali Bongo Ondimba n’est pas fermé aux consultations de la classe politique de façon globale. Il ne vous a pas échappé que c’est lui, sans pression aucune, qui avait initié le Dialogue politique d’Angondjé. Il saura lui-même, quand il le jugera nécessaire, trouver le format qui sied pour continuer à construire, encore une fois, des ponts qui permettent de parvenir à des compromis qui apaisent le climat politique et social.

Peut-on parler de paix et de réconciliation sans être imprégné de la notion de pardon ?  Des compatriotes sont en prison pour des délits d’opinion alors que d’autres sont interdits de sortie du territoire ou en exil…

Je ne sais pas s’il y a des compatriotes en prison pour des délits d’opinion. Si on devait arrêter des gens pour cause de liberté d’expression ou d’écriture, vous-même vous ne seriez pas là à me poser les questions en tant que journaliste. Quand je lis ce que vous écrivez sur la personne du chef de l’Etat, sous d’autres cieux vous seriez soit en prison soit en fuite. Vous savez très bien de quoi je parle. Sur la réconciliation nationale, le président de la République n’est pas réfractaire au dialogue politique, contrairement à ce que vous écrivez à longueur de journée. Il souhaite même que ce dialogue politique soit permanent. Pour avoir été l’un des inspirateurs et l’un des architectes discrets de ces échanges – notamment la Conférence nationale et les Accords de Paris – il sait plus que quiconque que notre pays n’a pu consolider sa cohésion et sa prospérité que dans les dialogues politiques féconds. Devenu chef de l’Etat, Ali Bongo Ondimba l’a encore prouvé avec le Dialogue politique d’Angondjé pour ne prendre que cet exemple. Quand il s’agit de paix sociale et d’unité nationale, le chef de l’Etat a toujours cette belle pensée à l’esprit : « le roi doit pardonner les offenses faites au prince ». Il faut laisser du temps au temps.

La réconciliation nationale n’est-ce pas aussi gouverner de façon consensuelle, au-delà des résultats sortis des urnes ?

Mais vous enfoncez là une porte ouverte. Il y a des ministres issus de l’opposition dans le gouvernement actuel. Dans des pays comme le nôtre où le fait démocratique est quasiment encore dans les limbes, les gouvernements d’ouverture, qui permettent aux compatriotes issus de l’opposition politique, ou d’autres sensibilités, d’être associés à la gestion de la chose publique, sont un choix judicieux. C’est la « démocratie consensuelle » chère à feu Omar Bongo. Et aussi à l’ex-président français Nicolas Sarkozy, qui révèle dans son dernier livre, que, dans sa longue carrière politique, il a toujours préféré le risque de « l’élongation » à celui de la « rétraction ». C’est-à-dire élargir au maximum en rassemblant des gens issus d’horizons politiques divers pour gouverner ensemble.

Le Gabon, notre pays, avance ou recule-t-il ? Si hier, André Mba Obame interdisait Marc Ona Essangui de sortir du territoire, plus de 13 ans après, il est refusé à ce compatriote la délivrance de son passeport. Est-ce un excès de zèle de certains agents de la DGDI ou sommes-nous face à un acte délibéré du système dont vous êtes l’un des acteurs ?

Il m’est difficile de répondre à votre question parce que je ne sais pas de quoi il retourne exactement. Mais je doute fort que cette décision soit une instruction du chef de l’Etat Ali Bongo Ondimba, qui a des priorités beaucoup plus importantes. 

Et comment va M. Ali Bongo, vous savez que sa capacité à diriger le Gabon, suite à ses problèmes de santé, fait débat ?

Il va bien, il poursuit de façon satisfaisante sa rééducation, je crois qu’il est temps de mettre fin à la tambouille politique. Il remplit chaque jour ses obligations étatiques, il est bel et bien aux commandes du pays. Franchement un peu d’humanité. Il faut arrêter cette soupe à la grimace qui incite certains compatriotes à tenir des propos, au sujet de la santé du chef de l’Etat, qui ne sont pas assez convenables pour être repris ici. Et dont vous êtes l’un des relais patentés.

Décidément…

Oui, comme on dit, ça sort comme ça sort…  Je profite d’ailleurs de l’occasion que vous m’offrez pour rendre un hommage à l’épouse du chef de l’Etat, Mme Sylvia Bongo Ondimba, dont l’omniprésence aux côtés de son illustre époux dans ces moments difficiles n’a pas manqué de lui donner plus de forces pour affronter la maladie. Nous sommes nombreux à l’avoir appréciée à sa juste valeur. Nous ne doutons pas un seul instant que les Gabonais, sans discrimination politique ou religieuse, continueront à bénéficier de sa bienveillance, notamment par l’intermédiaire de la fondation éponyme qu’elle a créée pour venir en aide aux malades du cancer, entre autres.

Le mot de la fin ?

Notre pays a besoin en premier lieu d’un « stimulant spirituel », de quelque chose qui apaise et qui fait rêver, une réponse à une profonde préoccupation. En second lieu, tous les matins, en me rasant, je me pose la question suivante : « Que dois-je entreprendre comme action aujourd’hui pour que le président de la République, candidat naturel de la Majorité, soit réélu si, dans trois ans environ, il est candidat à sa propre succession ? » Et le soir, avant de me coucher, je suis heureux si j’ai pu apporter dans la journée ma pierre à la perspective de sa réélection pour le bonheur des Gabonais et la prospérité du Gabon. »

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