Mettre la cognée à l’arbre, ou pourquoi il faut aller aux législatives

Assemblée nationale © D.R

Au cours de ces derniers jours, la vie politique gabonaise est traversée par deux débats qui méritent d’être repris par chaque citoyen. Il y a d’une part l’appel à la réconciliation nationale initiée par Maître Louis-Gaston Mayila et d’autres personnalités, et d’autre part le débat sur la participation ou non aux législatives qui prend une tournure nouvelle du fait de la proximité de cette échéance.

Je m’attarderai peu sur l’appel à la Réconciliation nationale lancé lors d’une  conférence de presse à la chambre de commerce. Que nous soyons en situation de crise personne ne le conteste… sauf le pouvoir en place. C’est ce pouvoir qui est aux affaires depuis 2009, puisqu’il laisse entendre que nous serions entrés dans une ère nouvelle depuis cette date. De ce que répètent à l’envie les dirigeants en place, nous traversons une mauvaise passe sur le plan économique, mais nous avons su mieux que d’autres amortir ce choc. Tout va donc bien Madame la marquise ! Les compatriotes qui ont perdu leur emploi ou qui peinent à en trouver un apprécieront.

Pourquoi dans ces conditions le rôle que s’assignerait l’opposition serait de trouver des solutions à une crise qu’elle est la seule à reconnaître ? La curiosité de la situation gabonaise est que l’on se retrouve à fronts renversés. C’est maintenant l’opposition qui, sous le couvert d’être responsable, prend des initiatives pour appeler à la raison, un pouvoir qui reste par ailleurs sourd à de tels appels. La question que l’on peut se poser, c’est ce que cache cet appel à la réconciliation nationale.

En se basant sur ce qu’a dit Maître Mayila, on peut nourrir certaines inquiétudes. S’appuyant sur ce qui s’est passé après 1993, le Président de l’UPNR a dit que Mba Abessole avait gagné l’élection, mais c’est Omar Bongo qui avait conservé le pouvoir. Au final, il y a eu un dialogue et ensuite un gouvernement d’union nationale. Si c’est le scénario que l’on veut resservir au Gabonais, je n’aurais que ces quelques mots : tout ça pour ça !

Lors de cette conférence de presse, il était question également des élections législatives. Le groupe de personnalités mentionnées plus haut au nom d’un principe de réalité recommande de participer à celles-ci.

Faut-il aller ou non aux élections législatives ?

Telle est la question qui se pose à tous, et pas seulement aux leaders politiques qui viendront solliciter nos suffrages.

Je commencerai par préciser que, pour des raisons que je partage totalement avec le Pr Wilson Ndombet ou encore mon ancien professeur Jules Bourdes Ogouliguende, une partie de moi me commande de prôner le boycott de ces législatives.

L’observation du passé récent montre en effet que les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien ne garantit que cette fois les choses se passeront différemment. Il est en effet curieux de relever l’optimisme qui s’est emparé de nombreux responsables politiques y compris les participants de la conférence de presse précédemment citée. J’entends certains compatriotes s’appuyer sur le Code électoral que la victoire ne peut pas échapper à l’opposition unie sans que l’on sache d’ailleurs sur quoi se fonde une telle foi. Comme l’a dit Monsieur Ogoulignuende : «Les électeurs n’appartiennent à personne. Ils n’ont pas le même agenda ni les mêmes préoccupations que la Classe Politique! Les électeurs se donnent bon gré mal gré à ceux qui les courtisent, leur apportent des réponses et solutions au jour le jour à des préoccupations immédiates. Ils peuvent ne pas partager leurs convictions politiques, peu leur importe, ils ont besoin de résoudre des problèmes de survie qui s’accommodent mal des lendemains conquérants qui ne chantent au présent qu’à voix basse».

L’amnésie semble être ici généralisée. Pourtant, en 2009 déjà, il avait été répété avec la régularité d’un métronome que M. André Mba Obame, en tant qu’ancien ministre de l’intérieur, détenait les clefs pour ouvrir les portes de l’alternance. Et puis, on découvrit le jour de l’élection que dans certains bureaux de vote, ledit candidat n’avait même pas de scrutateurs. En 2016, après les désistements MM. Oyé Mba et Nzouba en faveur de Jean Ping, tout était blindé pour reprendre une formule entendue. Quelques jours plus tard, ce fut de nouveau la douche froide. Dans ce Haut-Ogooué aux résultats stratosphériques, personne n’a encore expliqué pourquoi il n’a pas été possible de présenter les P.V. de tous les bureaux de vote. Il se posa ensuite la question de la saisine de la Cour constitutionnelle. Certains pensaient que cela ne servirait à rien, et qu’il n’y avait aucun intérêt à saisir cette juridiction.

En mon for intérieur je partageais ce point de vue. Aujourd’hui je concède que je me suis trompé, cette saisine a permis de mettre en lumière l’iniquité de la Cour. Certes, comme beaucoup d’autres le pressentaient également, les juges confirmèrent les résultats qui avaient été lus par le ministre de l’intérieur, avec un zèle immodéré allant même jusqu’à retirer des voix à M. Ping. Mais cette juridiction perdit à cette occasion le peu de crédit qui lui restait encore.

Après avoir cru que le climat qui prévalait au lendemain de cette élection entraînerait la chute du régime Bongo-PDG, il apparut très vite que les choses ne se dérouleraient pas aussi facilement que certains l’avaient pronostiqué. Ne pouvant ranger définitivement leurs ambitions, certains en profitèrent pour regagner l’autre rive où des postes, salaire de leur opportunisme, les attendaient.

Depuis lors, comme nul ne peut le contester, le pays tourne au ralenti. Cette réalité est encore accentuée par la crise économique qui est bien réelle. Face à cela, deux attitudes se sont distinguées. Pour les uns, suivant en cela le discours du pouvoir émergent, « l’élection est derrière nous ». Cette attitude, qui rejoint ce que l’on a toujours vu par le passé, et qui a permis au pouvoir de se maintenir en place a encore la vie dure. Pour les autres, suivant en cela Jean Ping, il faut aller jusqu’au bout. Pour autant lorsque l’on mène un combat il faut tenir compte de ses propres forces, et définir l’objectif à atteindre.

Les forces et les faiblesses

S’agissant des forces des tenants du « nous irons jusqu’au bout », il est bien difficile de les déterminer de manière exacte. Il s’agit souvent d’une masse déterminée mais avec des convictions bien silencieuses. Dans le climat de peur permanente entretenue par le pouvoir en place, il est prudent de ne pas trop proclamer ses convictions. Même parmi ceux-là, on sent comme une lassitude sur laquelle s’appuie d’ailleurs le pouvoir émergent. « Ce sera comme par le passé, Ali a gagné, il faut attendre 2023 » ai-je entendu dire à maintes reprises. Certains dans ce camp, et non des moindres, sont déjà en train de fourbir leurs armes pour 2023, pensant que ce sera la fois où jamais… comme toujours dirons-nous.

La communauté internationale, sur laquelle certains avaient fondé tant d’espoirs sans que l’on sache concrètement qui est cette fameuse communauté internationale, devait être d’un appui décisif. Un an et demi plus tard, et malgré les prises de position du parlement européen, la réalpolitique semble avoir repris ses droits.

En dehors du pays, la diaspora, qui au lendemain de l’attaque du QG de Jean Ping avec sa cohorte de morts, s’est levée à Paris d’abord et dans bien d’autres villes de par le monde, continue son travail de sape. Doit-on rappeler que la manifestation du 2 septembre 2016 rassembla plus de 2000 personnes dans les rues de la capitale française. Cette diaspora peut-elle à elle seule changer le cours des événements au Gabon ? Personne n’y croit réellement. Le dire ce n’est pas minimiser son rôle. Pour être tout à fait clair, ce qu’elle a fait jusqu’à présent, elle doit le poursuivre. Qu’on le veuille ou non le slogan « ils nous ont empêché de rêver, nous les empêcherons de dormir » fait sens aujourd’hui. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les comportements d’hommes traqués des responsables politiques gabonais en France ou aux Etats-Unis.

Mais ces forces aussi modestes qu’elles soient, à quoi doivent-elles servir ?

La réponse évidente, face au déni de démocratie du vote du 26 août 2016, est de reprendre le slogan « on ne lâche rien, on ira jusqu’au bout ». Il s’agit d’une position qu’il faut respecter et qui a sa cohérence. Si à chaque fois que l’on gagne une élection, on laisse le perdant gouverner pourquoi y retourner ? Cette fois 2016 n’étant pas 2009, il faut tout faire pour que le vainqueur dans les urnes s’emparent des attributs du pouvoir. La question est alors, au vu de ce que l’on observe, de savoir ce que l’on fait en attendant. Rien, aux dires de certains, on continue la lutte ! Sur ce point nous sommes tout à fait d’accord. Pour autant, et c’est pour cela que j’aimerai glisser sur les législatives, la lutte peut prendre plusieurs formes. Il importe pour cela de rappeler l’objectif poursuivi.

S’agit-il simplement de faire reconnaître le vote de M. Jean Ping ou alors, il y a un enjeu encore plus grand qui mobilise tous ceux qui depuis le 31 août 2016 refusent de se résigner à ce qui s’est passé ? Je vais certainement irriter plus d’un soutien de Jean Ping, mais il me semble que le vote de 2016 était avant tout l’expression du ras le bol d’un système en place depuis 50 ans. Ce que nombre d’électeurs voulaient, et j’en fais partie, c’était de vivre enfin l’alternance dans leur pays. Ce vœu habite encore profondément nombre d’entre nous, voir de notre vivant une alternance démocratique dans notre pays.

Boycotter les élections législatives est tentant, et cela ne change rien au débat politique. En démocratie, c’est la majorité qui dicte sa loi. Qu’il y ait 2 députés ou 50 dès lors qu’ils n’ont pas la majorité où est la différence ? En quoi le fait d’avoir boycotté les législatives de 2011 a causé du tort à ceux qui n’y ont pas participé, si on exclut des considérations purement alimentaires ? Il faut bien se dire qu’il n’y a rien à attendre de ce régime pour favoriser une quelconque alternance. Quel est son intérêt en ce sens ? Contrairement aux optimistes, il est à craindre que la mascarade que nous connaissons habituellement se poursuive avec une Cour constitutionnelle fidèle à elle-même. Le PDG remportera sans doute ces élections législatives qui seront marquées par une forte poussée de l’opposition (il faut bien sauver les apparences et nous servir un vernis de pluralisme). On verra quelques personnalités de premier plan de l’opposition élues, et au final c’est à ce camp qu’il sera reproché d’être composé de mauvais perdants ne voulant pas reconnaître le verdict des urnes, ni respecter les institutions de la République. Force devra rester à la loi viendront marteler sur les antennes de Gabon Télévision quelques ministres fraîchement élus.

Doit-on alors jeter le manche après la cognée ?

L’élection présidentielle de 2016 m’a conduit à nuancer quelque peu mon analyse sur ce point. Rappelons ce qui a précédé l’échéance d’août de l’année dernière.

Je fais partie de ceux qui estiment que Monsieur Ali Bongo est légitime, en tant que citoyen gabonais, à se présenter à une élection s’il le veut, y compris l’élection présidentielle, rien ne le lui interdisant en droit gabonais à ma connaissance. Si d’aventure, il ne remplissait pas les conditions pour être éligible, tout aurait dû être mis en œuvre pour le démontrer. Il ne fallait pas compter pour cela sur le principal intéressé pour rétablir on ne sait quelle vérité. Pourtant, ce débat a perduré pendant des mois et des mois. On allait voir ce qu’on allait voir, et au final on a rien vu. Aujourd’hui qui parle encore de la filiation de Monsieur Ali Bongo ? Pourtant, combien de fois n’a-t-on pas entendu qu’avec son acte de naissance, il ne pourrait pas se présenter à l’élection, et que celle-ci n’aurait pas lieu dans ces conditions. Et puis est arrivée la campagne électorale : adieu l’acte de naissance.

Il eut également la DTE. Là encore avec la même verve et la même foi du charbonnier, les tenants de cette belle construction firent savoir à qui voulait les entendre, que Monsieur Ali Bongo ne pourrait pas se présenter à l’élection. Telles des pythonisses, ils déclinaient avec confiance l’avenir sans Ali Bongo. Là encore, après avoir essuyé quelques gaz lacrymogènes, on n’a plus entendu parler de cette DTE.

C’est ainsi que nous sommes arrivés à cette élection du 26 août 2016. Point n’est besoin d’en refaire l’historique ici, c’est l’un des chapitres les plus connus de l’histoire de notre pays. Ce que l’on peut en retenir, c’est qu’elle a largement contribué à la décrédibilisation du régime émergent que l’on observe désormais, et qu’elle a donné aux Gabonais l’occasion de marquer clairement leur préférence pour M. Jean Ping. Imaginons un seul instant que Jean Ping et les autres candidats de l’opposition aient boycotté cette élection. Où en serions-nous aujourd’hui ?

Quelle que soit l’amertume, voire la colère que l’on pourrait avoir, force est de reconnaître que c’est l’élection qui a rendu possible la fragilisation que nous observons aujourd’hui. Il

appartient aux uns et aux autres de faire en sorte qu’il en soit de même aux législatives quelle que soit leur issue. Pour cela, les politiques doivent considérer qu’ils mènent un combat de longue haleine dont certains ne connaîtront peut-être pas l’épilogue.

Il faut toujours se rappeler en effet que c’est en mettant la cognée à l’arbre que celui-ci finit par tomber.

Augustin Emane

Avocat, Docteur en droit

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