L’obscur ajouté à l’obscur n’engendre guère de clarté: lettre à la Jeunesse gabonaise et aux assassins d’aube

Larry Essouma, Le Presque Grand Bounguili, Cheryl Itanda, Naelle Nanda, Bénicien Bouschedy, Early Ndossi et Peter Stephen Assaghle © D.R/GMT

« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde » disait Nelson Mandela et les gouvernants gabonais en sont d’avis puisqu’ils soutenaient il y a quelques années « qu’en matière d’éducation, aucun sacrifice n’est trop lourd », puisqu’ils nous avaient promis le changement, affirmant il y a peu encore faire de notre petit pays un pays émergent à l’horizon 2025, exigeant par la même occasion l’excellence.

Mais alors, d’où vient-il, qu’on prive de tous moyens ceux à qui il est demandé d’atteindre l’excellence quand bien même il est stipulé dans notre constitution, en son alinéa 8 de l’article premier du titre préliminaire des principes et droits fondamentaux, que « l’Etat garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture » ?

Cela n’intègre-t-il pas le fait, qu’il a (l’Etat) le devoir de tout mettre en œuvre pour limiter les inégalités, afin que nous ayons les mêmes chances face aux défis inhérents à l’épanouissement personnel ?

De même, dans un pays qui a longtemps sacralisé sa jeunesse en l’estampillant du sceau de « la jeunesse sacrée », comment comprendre que le garant des moyens conduisant aux résultats qu’il réclame lui-même ne soit plus, non seulement en mesure de correctement les fournir depuis des années, mais aussi qu’à présent il brise abusivement ce pacte en profanant l’une de ses conditions sine qua none ?

Aujourd’hui, un gouvernement à la légitimité plus que douteuse, nous dit que désormais certains sont exclus du rêve d’épanouissement et de progrès que nous nous sommes ensemble donné d’atteindre. Sans avoir le courage de le dire clairement, ils suppriment les bourses scolaires. Et de ce fait, ils sacrifient la jeunesse en masquant leur dessein d’obscurantisme.

Depuis son instauration, la bourse est pour beaucoup, un filet d’oxygène et de lumière dans les ténèbres profondes qui enveloppent notre système éducatif qui manque de tout. Là, rappelons-le encore, dans notre pays, l’état est quasiment en échec et manque à ses obligations :

– Il n’y a pas assez de salles de classe et les enfants usent leurs uniformes à même le sol.

– Il n’y a ni laboratoires ni bibliothèques et les livres coûtent cher

– Le transport scolaire leur a été confisqué il faut fouiller les poches des parents déjà éprouvées.

– Les enseignants ne sont pas payés correctement et quand ils le sont, c’est en monnaie de singe.

– Les établissements ne sont plus les sanctuaires qu’ils ont été par le passé mais plutôt des endroits d’insécurité et même criminogènes.

– Les années scolaires sont perlées de grèves.

– Du primaire au supérieur, les établissements d’enseignements sont gagnés par la vétusté.

Au regard de ce sombre panorama non exhaustif, comment demander à nos enfants de produire 12 de moyenne minimum et d’avoir 19 ans maximum à l’obtention du baccalauréat pour prétendre à la bourse de l’Etat ?

Quelles sont les véritables ambitions de ces réformes ? Sont-ce ces 72 milliards brandis en éventail et prélevés chaque année au budget de l’Etat, pour payer les bourses des élèves et étudiants, qui ont plongé notre économie dans le marasme dans lequel il se trouve englué ?

Messieurs et dames du gouvernement, prendre soin de sa jeunesse, c’est parier audacieusement sur l’avenir.

Parier sur l’avenir, c’est s’exprimer avec tout ce que nous avons à cœur pour les espoirs que nous mettons en nos enfants.

Parier sur l’avenir c’est accomplir chaque petit geste du quotidien, c’est les réveiller au petit matin, c’est leur faire prendre leur douche, les vêtir, préparer leurs goûters, les prendre par la main, les conduire sur le chemin de l’école, les attendre à la sortie des classes et nourrir l’espoir qu’à l’avenir, ils deviendront les citoyens bien formés au service de la république et que nous serons fiers d’eux.

Notre pays peut présenter un visage plus beau que ce masque hideux d’ignorance que vous vous obstinez à lui faire porter. Non, nos enfants ne méritent pas ça.

C’est parce qu’ils ne méritent pas ça que nous disons :

Quand nos enfants auront des établissements pourvus de bibliothèques, de laboratoires dignes, quand ils ne s’assiéront plus à terre pour suivre des cours, quand vous ramènerez le transport scolaire, quand vous payerez décemment les enseignants et que les années scolaires ne dépendront plus d’un obscur horoscope, vous pourrez nous parler de la réforme des bourses telle que vous la concevez et nous consentirons à étudier la question.

Pour l’heure, nous nous joignons aux élèves, nos enfants, pour dire avec eux NON à cette réforme inique. Notre devoir est de leur apporter la lumière et non de les maintenir dans l’obscurité. L’éducation est un droit fondamental humain et c’est en cela que nous nous opposons à toutes embuches semées sur le chemin de cette future humanité. Aussi saisissons nous cette occasion pour exhorter chaque parent à être solidaire de nos enfants et de les soutenir activement dans cette lutte.

À la Jeunesse gabonaise nous disons : ceci n’est qu’une compilation de mots mais ils accompagnent le sentiment d’indignation que nous avons en commun. Car nous, vos aînés, connaissons la valeur cruciale d’une bourse d’études et ne souhaitons logiquement à personne d’en être privé.  Aussi, Jeunes Gabonais, scolarisés ou non, cette mesure ne doit pas se réduire à une dernière lubie de ce pouvoir et qui ne concernerait que les élèves. Chacun doit s’en saisir et refuser sa mise en place et militer plutôt pour son retrait. Et obtenir son retrait c’est aussi entamer la marche vers la quête de tous les minima sociaux dont ces gens-là ont privé les Gabonais. Il revient donc à chaque couche de la société, à chaque recoin du pays de se saisir de ce moment.

Jeunesse gabonaise, cette mesure, ce n’est pas ton avenir qu’elle construit mais plutôt la tombe de tes rêves, de tes espoirs, tous légitimes. Ses auteurs ne veulent pas, par cette mesure construire ton futur mais ils veulent continuer à arroser leur pelouse à l’aide de ta sueur. Non content d’avoir du beurre, ils veulent, en plus, du sang, Ton sang sur leurs épinards.

Jeunesse gabonaise, regarde le pédigrée de ceux qui osent mener de telles réformes et tu y verras pêle-mêle : des aliborons notoires, des gens aux parcours scolaires rapiécés, chaotiques ou poussifs, des resquilleurs éhontés qui, si nous étions dans un pays de droit, ne seraient pas ministres, des professionnels de la félonie, etc.

Jeunesse gabonaise, bâtir son avenir c’est aussi refuser de s’habituer aux paradoxes et accepter des réformes provenant de ces profils qui sont loin d’être des parangons ni de vertu ni d’excellence, accepter cela, c’est se condamner à une croix de calvaire perpétuelle. Et donc, ton futur ne sera plus que la promesse d’une couronne d’épines.

Jeunesse gabonaise, si la pensée te traverse de te dire que ce devoir n’est pas le tien, pense à ton demain. Et s’il te manque de modèle immédiat, pense à l’histoire, à notre histoire Africaine, à l’histoire Sud-Africaine. A Soweto, un 16 juin de l’an 1976, des milliers d’élèves comme toi, certainement de ton âge ont manifesté pacifiquement contre une énième loi discriminante en plein apartheid. Ils sont sortis contre l’imposition de la langue afrikaans dans l’enseignement de certaines matières et ils n’ont pas lâché malgré la multitude tombée. Ils sont restés debout. Un mois plus tard, le gouvernement capitulait en retirant cette loi.   

Thomas Sankara disait « seule la lutte libère ». Alors, il faut continuer à lutter, marcher, vociférer car, ce moment est peut-être celui historique où tu remettras à plat tous les desseins machiavéliques bâtis sur ton dos. En quelque sorte, c’est ton monde que tu construis en disant non à cette réforme. Et ce monde-là, tu ne saurais le leur livrer, surtout pas à eux, surtout pas à ces « assassins d’aube ».

 

Larry Essouma,                          

Le Presque Grand Bounguili,                                 

Cheryl Itanda,                       

Naelle Nanda,                                    

Bénicien Bouschedy,                               

Early Ndossi, 

Peter Stephen Assaghle.

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