L’ingratitude ou le sort réservé aux titulaires du poste maléfique du Ministère de l’Intérieur

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Les ministres de l'Intérieur de 2009 à 2019 Jean François Ndongou, Pacôme Moubelet Boubeya, Guy Bertrand Mapangou et Lambert Noël Matha © D.R./Montage GMT

L’histoire politique du Gabon et les faits qui y sont rattachés nous instruisent et consacrent par la même, l’éminente importance du sacro-saint fauteuil du Ministère de l’Intérieur. Saint, précisons-le, le temps d’une élection présidentielle, de ses troubles, des infamies souvent récurrentes, mais qui devient, passée cette étape, un siège épineux pour ses occupants, comme frappé d’une malédiction aux raisons insondables, aux objectifs insaisissables. Depuis l’accession d’Ali Bongo Ondimba à la magistrature suprême, ses Ministres de l’Intérieur sont évincés successivement tels des gueux en usant du même procédé : l’anonymat et l’inexistence d’une perspective politique valorisante. Focus ! 


C’est l’histoire d’un fauteuil prisé, convoité par ses paires, il fut, avec le Ministère de la Défense, le tremplin pour accéder à la plus haute fonction de l’État. Si elle s’est justifiée pour le Ministère de la Défense en voyant un de ses ministres accéder à la magistrature suprême, elle l’est moins pour les anciens locataires du Ministère de l’Intérieur, dont le seul à avoir nourri des ambitions présidentielles s’est lui-même heurté aux pratiques du « monstre » qu’il avait nourri, materné et fait grandir.  

L’Intérieur est pour d’autres, gage de puissance. Il confère à son détenteur en apparence, la confiance du chef de l’Etat, la respectabilité de ses confrères et le prestige devant la Nation. En apparence seulement car, dans les faits, et ils sont manifestement têtus, tous les ministres ou presque d’Ali Bongo Ondimba passés par l’Intérieur ont été congédiés sans ménagement, après qu’ils aient eu la fallacieuse impression d’être pour chacun d’eux, l’homme providentiel du magistère de celui qu’ils ont porté au pinacle.        

Au terme du Conseil des ministres du 4 octobre 2019, Lambert Noël Matha homme fort du second magistère d’Ali Bongo Ondimba et tout puissant Ministre de l’Intérieur, avec 22 ans d’expérience au secrétariat général de ce département, vient d’être frappé par cette malédiction qui poursuit toutes les personnalités politiques qui héritent de ce portefeuille ministériel. Comme lui, ses prédécesseurs ont été exposés, usés puis éconduits insidieusement après avoir à chaque fois, pour tous ou presque, eu entre leurs mains,  le pouvoir d’Ali Bongo Ondimba et le destin du Gabon. 

Jean-François Ndongou, le premier à mettre les mains dans le cambouis

L’ancien président du Conseil National de la Communication (CNC) est le premier ministre à gérer une élection présidentielle, puis une crise post-électorale sous Ali Bongo Ondimba, en l’occurrence, celle du 30 août 2009. 

Ali Bongo déclaré officiellement candidat de la majorité, Jean-François Ndongou, assurera l’intérim de ce dernier au Ministère de la Défense. Le résultat nous le connaissons. Ali Bongo sortira vainqueur avec 41% selon la Cour Constitutionnelle, et Ndongou aura pour mission d’annihiler et d’éteindre toutes les velléités de contestation. Ce qu’il fera avec maestria, notamment à Port-Gentil où il va anesthésier avec les méthodes que l’on sait, le soulèvement populaire qui a suivi la proclamation des résultats. 

Une telle besogne lui promettait en toute logique une carrière glorieuse pendant le septennat d’Ali Bongo Ondimba, rien n’y fit. L’ancien ministre délégué aux Affaires étrangères sous Omar Bongo sera évincé du gouvernement et envoyé disgracieusement au Conseil National de la Communication, aujourd’hui Haute Autorité de la Communication (HAC). Depuis cette fonction, Jean-François Ndongou a étrangement disparu des radars de la politique gabonaise sans strapontin, il s’est évanoui dans la nature tel un anonyme. Une fin bien ingrate  pour un homme qui en 2009, a décidé du destin de tout un pays. Il sera le premier à expérimenter les effets maléfiques de ce poste, qui va perpétuer sa réputation dont on s’apercevra qu’elle n’est finalement pas usurpée à la lumière du sort réservé à ses successeurs.   

Pacome Moubelet-Boubeya ou l’impossibilité pour un opposant de remporter un scrutin présidentiel

Membre fondateur du Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo), Pacôme Moubelet-Boubeya sera le second Ministre de l’Intérieur du Président de la République. Il achèvera le premier mandat d’Ali Bongo Ondimba et sera au coeur de l’élection « contestée » de 2016. Au service d’Ali Bongo, son investissement sera tel qu’il tiendra des déclarations à faire pâlir de jalousie les plus grandes dictatures. Pacôme Moubelet, en toute conscience et au comble de l’irrévérence, tiendra des propos qui frisent l’autoritarisme et consacrent le despotisme. « Aucun opposant ne pourra être proclamé Président de la République tant que je serai Ministre de l’Intérieur », déclare-t-il au nez et à la barbe des Gabonais. 

Il tiendra parole au terme d’une élection controversée qui verra Ali Bongo Ondimba, selon les chiffres officiels du Ministère de l’Intérieur et ceux de la Cour Constitutionnelle, coiffer Jean Ping sur le poteau par une avance de 5000 voix. Un miracle né de la province dont était originaire le vainqueur, le Haut-Ogooué, qui a enregistré selon les chiffres officiels de la Cour Constitutionnelle, le score stalinien de plus de 93%. Fidèle à ses convictions et à son idéologie politique « incompatible à la démocratie et à l’alternance », comme le souligne un observateur de la politique gabonaise, il mate avec dextérité les émeutes qui ont suivi la déclaration faite par ses soins, donnant Ali Bongo Ondimba vainqueur du scrutin présidentiel du 27 août 2016. 

Avant son éviction, il sera successivement Ministre des Affaires Étrangères, puis Ministre des Eaux et Forêts, avant de disparaître de l’équipe gouvernementale. Il est actuellement député à l’Assemblée nationale au 2ème siège, Canton Bouenguidi-Moualo et district de Popa de la province de l’Ogooué-Lolo. Réduit au silence, excommunié, il se ronge le frein  avec son menu fretin de député. Une triste fin pour l’un des acteurs majeurs du deuxième septennat d’Ali Bongo Ondimba.      

Guy Bertrand Mapangou, un passage aussi vide qu’éphémère

Cet ancien journaliste, jadis du temps de feu Omar Bongo Ondimba, secrétaire général adjoint, porte-parole de la Présidence de la République, était un des hommes de confiance d’Ali Bongo Ondimba, à en croire les bruits émis dans les salons feutrés de la Présidence. Cette prétendue confiance lui a ouvert les portes de plusieurs importants portefeuilles ministériels, y compris celui du tout aussi puissant qu’épineux Ministère de l’Intérieur. On ne retiendra rien, ou du moins pas grand chose, de son passage à ce poste stratégique. Les autres auront construit leurs légendes d’éphémères en organisant les élections, lui n’aura pas eu cette opportunité. Il fut secoué, puis balayé, par le scandal du kevazingo.  

Papa Noël et ses précieux cadeaux de 2009 et 2016 

Lambert Noël Matha a tout du parfait soldat qui gravit les échelons au prix de son investissement et à la lumière de son abnégation au travail. Celui dont les rapports et les retours remontés aux supérieurs augmentent crédit et confiance envers sa personne. Ancien secrétaire du Ministère de l’Intérieur depuis le 8 juin 1995 où il a passé 22 ans, ce natif de Franceville après avoir géré les élections de 1998 et 2005 sous Omar Bongo Ondimba, sera au centre de l’organisation, du déroulement et de la gestion post-électorale des scrutins présidentiels fortement contestés de 2009 et particulièrement violents de 2016 sous le fils, Ali Bongo Ondimba. Ce n’est qu’en toute logique, au regard de la fidélité et des services rendus qu’il est promu Ministre de l’Intérieur par Ali Bongo Ondimba en remplacement de Pacôme Moubelet-Boubeya, poste pour lequel, il prend officiellement fonction le 4 octobre 2016.  

Les prémices de sa disgrâce inattendue se donnent à lire à travers la composition de l’équipe gouvernementale Julien Nkoghe Bekale II de juin 2019, où du poste stratégique de Ministre de l’Intérieur il sera écarté et envoyé avec armes et bagages au Ministère non moins anodin de la Décentralisation, de la Cohésion et du Développement des Territoires.  Le coup de grâce sera donné ce vendredi 03 octobre 2019 par son éviction pure, simple et définitive du gouvernement. 

L’actuel ministre d’Etat, détenteur du double portefeuille de l’Intérieur et de la Justice, Anicet Mboumbou miyakou, à la lumière de ce qui précède aurait donc mauvaise grâce à se méprendre. Cette sensation de surpuissance et ce statut de maillon indispensable du règne d’Ali Bongo Ondimba, tous ses prédécesseurs l’ont eus pour la fin que nul n’ignore, en raison de ce statut trompeur que l’incrédulité leur a empeché de pressentir. 

La malédiction des Ministres de l’Intérieur d’Ali Bongo Ondimba touchera-t-elle d’autres départements ? A l’allure où vont les choses, le doute n’est plus permis.

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