L’expulsion de Kemi Seba du Sénégal ou l’acte indigeste pour la dignité du continent africain

Pour moi, le Sénégal a toujours été considéré comme le symbole de l’affirmation de la maturité de l’intelligence politique, ou de l’intelligence tout court, en l’Afrique francophone. Parce qu’à côté de son nom, il y a l’histoire coloniale, les vives cicatrices des blessures de la traite négrière dont la simple prononciation du nom « Ile de Gorée » ou « Thiaroye » me rappelle les déportations vers le vieux continent et d’autres terres lointaines. Parce que le Sénégal c’est l’audace de la deuxième plus grande voix de la poésie de la négritude, le bruyant « Coup de pilon » de David Diop au mortier de l’occident, la témérité de la fierté de brandir l’identité nègre que Fatou Diom n’entend pas abandonner dans « Le ventre de l’atlantique », et surtout l’écho des démonstrations philosophiques et égyptologiques de Cheikh Anta Diop.

Comment comprendre que ce pays si digne avec une histoire qui résume presque tout le continent devienne aujourd’hui la risée des dictatures qui ne pouvaient se comparer à ses dirigeants encore moins à ses intellectuels?

Macky Sall n’est-il pas en train de donner raison à Nicolas Sarkozy qui déclarait que la colonisation fut une faute tout en estimant que le « drame de l’Afrique vient du fait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire»?

S’adressant à la jeunesse africaine, le poète Senghor écrivait:«Vous êtes le limon et le plasma du printemps viril du monde». Parce que la jeunesse a une autre vision de nos sociétés. Parce que l’avenir c’est maintenant et que c’est nous l’avenir.

Parce que le combat que poursuit le béninois Kemi Seba avait été entamé par les plus grands, parmi lesquels Cheikh Anta Diop qui écrivait déjà ceci en 1981 dans « Civilisation Ou Barbarie: Anthropologie Sans Complaisance » :«Ainsi l’impérialisme, tel le chasseur de la préhistoire, tue d’abord spirituellement et culturellement l’être, avant de chercher à l’éliminer physiquement. La négation de l’histoire et des réalisations intellectuelles des peuples africains noirs est le meurtre culturel, mental, qui a déjà précédé et préparé le génocide ici et là dans le monde.»

On se rend malheureusement compte que nos dirigeants ne lisent finalement pas, à défaut de faire exprès.

Où peut-on bien être en sécurité si ce n’est chez soi? La France où vous envoyez Kemi Seba est-elle la terre de ses ancêtres? L’Afrique doit-elle continuer à se faire ruiner; comme se questionnait David Diop en son temps:

«Afrique dis-moi Afrique

Est-ce donc toi ce dos qui se courbe

Et se couche sous le poids de l’humilité

Ce dos tremblant à zébrures rouges

Qui dit oui au fouet sur les routes de midi»? Qui construira donc ce continent si vous y expulsez tous les cerveaux insoumis à votre vision macabre d’une Afrique mortelle?

L’éveil de conscience des nouvelles générations africaines fonde notre part de responsabilité dans la construction du continent, dans la pluralité des combats et la diversité des méthodes avec pour finalité la réelle et totale indépendance des pays africains. Le Sénégal n’est-elle pas au départ une terre incontestable luttes? (Luttes perdues?)

L’Afrique n’a-t-elle finalement partout que des dirigeants aux mentalités de forbans qui dirigent avec les méthodes de brigands son avenir? A travers le pouvoir de Macky Sall, c’est le dévoilement du poison colonial savamment inoculé dans la gestion des pouvoirs politiques qui se manifeste dans les jugements des pseudos présidents démocrates du continent.

En vous décrivant, vous autres Présidents « Damnés de la terre », Frantz Fanon précisait en audience que «Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir».

Expulser Kemi Seba du Sénégal et symboliquement de l’Afrique, n’est-il pas là un moyen d’empêcher la jeunesse africaine d’accomplir la mission de sa génération par jalousie d’avoir échoué la vôtre? Pourquoi vous dites-vous finalement indépendants si vous n’avez aucune intention de rompre le cordon économique avec la France et par là même assumer vos responsabilités politiques? La seule France est donc plus puissante que tous ces États réunis auxquels elle dicte les ordres et détient les actes de vie ou de mort?

«La gravité d’une question se mesure à la façon dont elle affecte la jeunesse»; écrivait Pierre Mendes France. Et aujourd’hui le problème du franc CFA  affecte notre génération et interpelle  les intellectuels.

Chers dirigeants, vous êtes face à une jeunesse déterminée. La facilité avec laquelle elle envisage l’avenir et l’indépendance Africaine s’explique  par votre ignorance « froidement écrasée par la roue de l’histoire ». Et c’est finalement une guerre de générations que vous venez de déclarer. Que vous perdrez. Vous avez échoué dans votre mission. Vous ne nous empêcherez pas d’accomplir la nôtre, pour la dignité du Continent.

Benicien Bouschedy, Écrivain Engagé.

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