Lettre à la jeunesse gabonaise

Chers frères et sœurs,

Je voudrais, sans prétention, vers vos consciences, jeter cette correspondance sans euphémisme, dévoiler la bâche de la malédiction que nous avons hérité des cancres dérivés de cette noble terre et que certains parmi vous brandissent comme un bouquet de fierté alors qu’elle nous présente, en réalité, comme une jeunesse qui existe par erreur dans son propre temps et dans son propre pays.

Mon expérience littéraire m’apprend que l’espérance est un regard jeté aujourd’hui sur demain, malgré la pluie et la nuit. L’admirez-vous à l’horizon de vos propres rêves? De vos vies? Au sein de vos familles ? De cette République? Pour ma part, non! Dans ce pays, les faits, si têtus, m’apprennent qu’il n’y a jamais eu d’horizon pour la jeunesse gabonaise, qu’importe les générations. Pas tant qu’elle évolue ici. C’est entretenu! Et nous sommes complices de cette malédiction historique pour laquelle nous accusons la pauvreté, dans l’atrocité du sous-développement le plus manifeste duquel nos parents dont nous suivons les pas aujourd’hui en ont fait un slogan de la fatalité: ‘’on va encore faire comment ?!’’

Chers frères et sœurs,

Je ne suis pas adepte de la théorie du ridicule mais je milite dans la dénonciation de sa pratique. Bien des hommes politiques nous considèrent comme des gadgets. En nous voyant courir, nous quereller, pour un billet de 5 000 Fcfa, un tee-shirt et une canette de jus derrière leurs scènes, ils ont compris que nous n’avons pas besoin d’écoles. Une jeunesse qui ignore sa véritable valeur et qui a décidé d’avoir un maître qui l’aliène ne mérite aucune instruction. Ils ont compris que nous n’avons pas besoin d’emplois. Qui transporteront-ils à nouveau pour remplir les meetings, les stades et autres aéroports chanter « vive le maître, le maître est bon!» ? Qui célébrera leur personnalité dans les rues et les bars s’ils nous donnent les possibilités de croire, seulement de croire, qu’on peut vivre dignement sans eux? Nous faisons la plus grande honte de notre propre pays. Car, entre applaudir les hommes politiques et revendiquer nos droits à la République, nous avons choisi d’être clochardisés et traînés dans le moutonnement sans désir de se sentir utiles pour la construction du pays.

Je me sens comme ivre de rage, par le chant de la contestation, contre vos agissements qui font accoucher à ce pays des jours désespérants que nos yeux sans cœur portent sans lendemains. Qu’y a-t-il d’admirable en vous si ce n’est le mépris? J’accuse les mauvaises manières de notre génération aux chaînes de la honte que la mendicité, la lâcheté, l’impuissance, la soumission, la cupidité, définissent irrespectueusement au traitement que nos gouvernants nous infligent. Leur seul projet avilissant est celui de lire dans un jeune désespérant et désespéré les signes de la résignation malgré les exemples historiques de l’insoumission connus dans d’autres pays pour nous pousser à prendre conscience. Sinon, qu’est-ce qu’ils font pour nous, ces hommes et femmes ‘’insupportables’’? L’affirmation de notre humanité et de nos capacités ne dépendent que de nous. Au fait, sommes-nous nés pour applaudir les autres, toujours les mêmes et les leurs?

Chers frères et sœurs,

Entre défendre la patrie et la dignité d’un homme dépourvu de logique dans sa vision sociale, je préfère dénoncer son indignité pour la fierté de la patrie et blâmer, s’il le faut la République qui le soutient. Pourquoi les uns ont-ils le droit de souiller l’honneur du pays pour exiger ensuite que les autres l’essuient? Etre patriote c’est agir pour l’honneur de la patrie et non pour faire honneur à ses dirigeants. Qu’avons-nous à gagner à soutenir des hommes qui volent la patrie pour investir ailleurs? Qui se soignent hors de leur propre pays et envoient leurs enfants étudier à l’étranger? C’est que l’hôpital et l’école gabonais-e ne sont pas de qualité. Sinon, qu’ils nous l’expliquent. Au fond de chacune de vos consciences, vous savez qu’ils ne nous l’expliqueront jamais. C’est inimaginable. C’est humiliant. Ils nous brandissent une ironie laconique, adroite, au détour des promesses volontairement allégées de rhétorique, pour nous rassurer des meilleurs lendemains-obscurs que les plus certaines des incertitudes que nous savons pourtant lire désespèrent. Paradoxalement nous applaudissons.

Nous n’avons pas d’écoles et d’universités, nous applaudissons.

Nos mamans accouchent à même le sol, nous applaudissons.

Ils nous empêchent de revendiquer nos droits, nous applaudissons.

Nous dormons comme des rats, dans un pays producteur de bois, nous applaudissons. Nous mangeons des larmes. Nous payons le gaz alors que celui qui est expressément brûlé en pleine mer peut être distribué aux ménages, nous applaudissons.

Il parait qu’il y a crise économique à cause du prix du baril du pétrole. A qui profite-t-il, ce pétrole? Qu’avait-on fait avant avec l’argent de sa vente? La raison du sous-développement de notre pays ce n’est pas la France, mais nos dirigeants qui investissent ailleurs et qui n’ont pour nous que du mépris. Sans considérations politiques, regardons les faits et jugeons. Nous sommes la génération la plus instruite et diplômée mais paradoxalement plus pauvre de ce pays.

J’ai entendu des promesses de construction d’écoles, d’universités pour notre réussite. Mais j’ai vu la réalisation des stades pour nous divertir parce que nous ne méritons pas d’être des Hommes. J’ai entendu «Un jeune-Un métier». Je vois des jeunes qui braquent, volent et d’autres qui se prostituent la nuit pour se nourrir le jour. Les arrondissements de leurs promesses en toute saison m’inquiètent en bordure de ces routes où je vois nombreux des nôtres se noyer dans les distilleries des mornes. Nous voilà dans leurs filets, fuyant notre propre responsabilité devant l’histoire, fouettés par la corruption, prêt à livrer un des nôtres qui ose demander des comptes.

Chers frères et sœurs,

Nos espoirs me paraissent tatoués de résignation, de blessures où je me souviens que la mort s’est promenée par des balles dans les corps de ceux qui ont osé en août dernier dire « ça suffit, on peut faire autrement». Au fait, qui sont vos modèles dans cette société où les discours sur ‘’la position’’ des réformes ne répondent qu’à la description de ceux qui n’ont même pas votre niveau d’étude et dont le goût de la cruauté rend forts? Le jeu de la manipulation dans lequel nos aînés ont tous somnolé dans le temps vous semble-t-il sincèrement le chemin par lequel viendra la liberté de votre véritable humanité?

Je vois nos chevilles portées des chaînes de la honte d’une malédiction historique. Malédiction politique. Honte historique. Malédiction que nous héritons d’une République insensible qui nourrit, soigne, instruit et parfume les enfants d’autres pays sous les yeux de ses propres fils poussés à la mendicité. Est-ce cela le contrat social de la République gabonaise? Bien sûr que Non. Là est l’erreur de nos dirigeants qui ignorent que leur meilleur ennemi est la jeunesse qu’ils oppressent dans la pauvreté et le manque de tout et qu’ils croient contrôler. Une jeunesse assujettie est comme une bombonne de gaz. Ses réactions sont imprévisibles. Mais tant que vous serez, pour ces hommes politiques sans honneurs et semeurs d’horreurs, des sujets, des gadgets politiques, ils vous traiteront toujours comme du bétail. Tant que vous serez toujours transportés pour les applaudir pour un billet de banque, vous serez toujours liés à leurs chaînes. Votre conscience n’a donc aucune fierté pour que vous renonciez à votre humanité comme vous avez renoncé à l’obligation de revendiquer vos droits immédiats afin de participer à la transformation positive de la société ?

Chers frères et sœurs,

Notre modernité est marquée par la liberté. J’entonne toujours ce chant de contestation qui caractérise mon indignation. La définition de la justice m’apprend qu’en démocratie on ne doit pas avoir peur des mots. Voilà pourquoi, je vous invite à être de la race de ceux qu’on n’opprime pas. De ceux sur qui le pays devra compter pour bâtir sa dignité. Je refuse de voir des jeunes se faire clochardiser. Le respect de notre valeur est non négociable. Laissons-les parler de politique et exigeons d’eux des actes pour sécuriser notre avenir. Je refuse de concevoir qu’aux enchères de la corruption la jeunesse gabonaise coûte le prix de la malédiction.

Benicien Bouschedy, Étudiant-écrivain engagé

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