Les trois péchés capitaux d’Ali Bongo

Voilà 8 ans qu’Ali Bongo dirige le Gabon. 8 ans d’incertitude, 8 ans d’instabilité, 8 ans de crises, 8 ans d’échecs… Le bilan du fils d’Omar Bongo à la tête du Gabon est indéniablement très mitigé. Entre un patronyme et un héritage politique difficiles à supporter pour des générations de gabonais et des attentes très élevées, il faut dire que le chantier s’annonçait titanesque. Pourtant, Ali Bongo lui-même ne s’est pas facilité la vie tout le long de ces 8 ans de Présidence. Arrêtons nous sur trois erreurs qui lui ont mis la corde au cou :

1-N’avoir jamais été un “homme du Peuple”

C’est l’erreur à l’origine de toutes les autres. Ali Bongo n’a jamais montré les signes de quelqu’un qui se préparait à prendre la succession de son père. Son arrivée à la course à la présidence en 2009 a été élaborée et justement perçue comme une intrusion. Du fait, il n’a jamais été un homme du peuple, au contact de la population. Tout au long de ses années passées en tant que ministre de son père, il n’a jamais tenté un rapprochement vers le peuple. Or, ce qui fait d’un politique un politique est l’étroitesse de ses relations avec le bas peuple. Ali Bongo n’a donc jamais vraiment été un politique avant 2009. Ce n’est d’ailleurs qu’en juin 2017, donc il y a quelques semaines, qu’il signe pour la première fois sa carte d’adhésion au PDG. C’est dire !

Ses contacts avec la politique ont été maladroits et rares. C’est au début des années 90 qu’Ali Bongo fait ses premiers pas dans la politique gabonaise en lançant, avec son frère-ennemi Mba Obame, le mouvement Les Renovateurs au sein du PDG. Le but étant à l’époque de rajeunir le parti et d’en tracer une nouvelle ligne de conduite. Évidemment, le projet est très mal vu par les anciens qui le perçoivent comme une insulte. Son propre père y compris. Le mouvement est écrasé dans l’oeuf et Ali Bongo se fait mauvaise presse dans l’entourage du Président, ce qui lui vaut entre autre d’être destitué de son poste de Ministre des affaires étrangères à l’époque. Si ce n’était le soutien de son père, il n’aurait jamais eu son mandat de député de Bongoville. C’est dire qu’il ne connaît pas les gabonais. Il ne les a côtoyés que de loin et ne parle d’ailleurs aucune langue vernaculaire. Il a véritablement découvert le Gabon et les gabonais qu’à la faveur des exigences liées à sa prétention au pouvoir en 2009.

Durant toutes les campagnes présidentielles de son père, il a toujours préféré se mettre à l’écart. Évitant les soutiens publics et autres bains de foules. En fait, il n’a d’un côté jamais voulu être vu comme le fils de son père et donc assumer les reproches qu’on faisait à ce dernier, mais d’un autre côté il ne s’est pas privé de jouir pleinement de sa position de fils aîné pour obtenir certaines largesses.

En tant que fils aîné du Président, éternel ministre de la défense de surcroît, nous connaissions évidemment tous Ali Bongo. Mais rares sont les gabonais qui le voyaient Président. Nous nous disions tous “non… il oserait jamais !”. D’autant plus que dans l’écurie PDG il y avait des bosses tels que Oyé Mba et Toungui ! Il a donc dû jouer des pieds et des mains pour s’imposer devant les caciques de l’époque pour en arriver là. En réalité, il doit son poste au fait qu’il était ministre de la défense et qu’il avait donc l’armée à sa botte. Voilà la frange auprès de laquelle il bénéficiait d’une assez bonne réputation. Car il faut admettre que l’armée gabonaise s’est beaucoup modernisée sous son magistère. D’ailleurs, lors des funérailles de son père, on pouvait déjà avoir un aperçu de qui prenait les manettes. C’est Ali Bongo qui par exemple multipliait les appels au calme à la télé, en lieu et place du ministre de l’intérieur ou même de la Présidente intérimaire, c’est lui aussi qui a décidé de la fermeture des frontières et du déploiement des Forces armées dans les villes du pays. Le ton était donné.

Peut-être était-ce pour ne pas laisser transparaître ses desseins présidentiels et créer la surprise au départ de son père, comptant sur sa mainmise sur l’armée pour s’imposer, mais il faut dire que la manoeuvre était maladroite. Vu que cette non préparation et ce passage en force – à coup de distribution automatique de gifles, il paraît – lui ont coûté cher. Notamment le désistement de plusieurs barons du PDG et autres soutiens importants de son défunt père. Une des choses à l’origine de sa dégringolade actuelle.  

2 – S’être débarrassé des caciques à la hâte

Si Ali Bongo en est là, c’est incontestablement grâce à un soubassement bien solide. Un soubassement qu’il a trouvé là : le PDG. Mais ce soubassement ne s’est pas fait tout seul. Ce sont des hommes et des femmes qui l’ont bâti au prix de plus de 40 ans de monopartisme, de populisme, de démagogie, etc. Sans le travail d’hommes tels que Rawiri, Chambrier, Ndemezo’o, Toungui, Mba Obame, Divungui,  et bien d’autres, le PDG n’aurait jamais eu la quasi hégémonie dont il reste encore des bribes aujourd’hui. Nul ne se fait seul. Et ça, son père l’avait bien compris.

C’est pourquoi Ali Bongo a été ingrat. Il est certes vrai que ses rapports avec les caciques n’ont pas toujours été des plus sains et cordiaux, mais vouloir se débarrasser d’un revers de la main des piliers qui ont bâti et qui tiennent la bâtisse dans laquelle tu t’abrites est une erreur de débutant sans véritables notions politiques et diplomatiques. Le bon sens aurait voulu qu’il discute avec eux de leur retrait de l’avant garde de la scène publique, de l’amenuisement de leurs marges de manœuvre et plus tard, progressivement, avec une certaine habileté, les effacer tout doucement. Une fois que son propre pouvoir se serait complètement installé notamment.

En décapitant les caciques, il voulait d’une part se débarrasser d’un certain groupe de personnes qui ne l’a jamais vraiment apprécié; d’autre part, il voulait se donner une image de rénovateur en se désolidarisant du règne de son père. Il voulait incarner le renouveau. Sauf qu’il l’a fait brutalement et pour remplacer ces caciques avec qui ? Une bande de potes inexpérimentés qui ont eu toutes les difficultés du monde pour mettre en œuvre une seule des réformes annoncées.  Parce qu’il faut le dire: Ali Bongo n’a pas débarrassé le pays des personnes qui le dépouillaient ; il les a juste remplacées. De même qu’il a modifié les méthodes de pillage au sommet de l’État. Il a enlevé les amis de son père pour mettre les siens. Ces derniers, en bon parvenus, en ont profité pour se bâtir aussi des fortunes. Vu qu’ils avaient enfin les pouvoirs qu’ils ne côtoyaient que de loin et leur étaient interdits.

Ces “amis” qui ont tout fait sauf lui rendre service, tout ça parce que lui-même l’a permis ! À ce sujet, parlons de Maixent Accrombessi, le tout puissant. L’image d’Ali Bongo a beaucoup souffert, associé à ce “nouveau gabonais”. L’Opinion n’a absolument jamais blairé cet homme. Au point où le mépris et parfois la haine qu’ils avaient pour l’ex Directeur de cabinet a migré sur le Président. Ali Bongo aurait dû se séparer de lui depuis longtemps. Peu importe vos rapports, son efficacité au poste, quand un collaborateur nuit à votre image, on s’en débarrasse proprement. C’est ça le marketing politique. Mais son obsession à rester loin des anciens l’a poussé à maintenir Accrombessi à ce poste envers et contre tout. Puisqu’en effet, le rôle de ce dernier était simple : filtrer les entrées à la Présidence. Qui de mieux pour ça qu’une personne sans réelle attache avec le Gabon et les gabonais ?

Il a payé cher cette erreur après, car les caciques lui ont montré qui détenait aussi le pouvoir. C’est ainsi qu’en 8 ans il n’a pas eu un seule année de répis. Les crises sociopolitiques se sont succédées rendant presque le pays ingouvernable. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il tente tant bien que mal de raccommoder tout ça en réintégrant les caciques qu’il vilipendait hier et en tentant de les satisfaire tant bien que mal. C’est ainsi qu’à défaut de les nommer ministres où à d’autres postes au sommet de l’État, il y place les enfants de ces derniers. Retour au Gabon d’il y a dix ans. Avec des Berre, Maganga Moussavou, Ntoutoum Émane et cie au gouvernement. Et ça s’en va, et ça revient… dirait-on.

3 – Ne privilégier le dialogue qu’en dernier recours

Quand vous avez un problème avec Ali Bongo, il brandira d’abord le bâton. C’est seulement lorsque ce procédé échoue qu’il songe à sortir la carotte. A l’opposé de son père.

Ali Bongo est le nouveau chef, et il fait tout pour le rappeler à qui veut bien l’entendre. Il se sent obligé de se montrer dur, ferme et imperturbable. En tant que chef, il veut prouver que c’est lui qui pisse le plus loin. Il n’a jamais été adepte des compromis et serait très rancunier. Il pense que c’est ainsi qui fera asseoir son autorité et qu’il imposera le respect à son égard. L’usage de la force ne le gêne pas. On l’a vu avec la destruction des installations de la chaîne privée, pro opposition, TV+; les arrestations fréquentes d’opposants, activistes et journalistes ; la répression violente de toute marche pacifique ; plus récemment, l’attaque sans précédent du QG de son opposant politique, Jean Ping, où il ouvrira le feu à balles réelles.

Petit rappel historique. Début des années 90, alors que des émeutes battent leur plein à Libreville, menées par des syndicalistes et des étudiants, réclamant principalement son  départ du pouvoir, Omar Bongo va poser un acte aussi surprenant qu’incroyable. Il part de la Présidence pour le quartier Rio où les manifestations sont à leur apogée. Il garde le véhicule à quelques centaines de mètres du coeur des émeutes et fonce droit, à pied, seul, affronter la foule déchaînée. Son objectif : écouter les manifestants et discuter avec eux cartes sur table de ce qu’ils veulent vraiment. Il ordonne même à sa garde rapprochée de s’éloigner. Il veut discuter avec la population en tête à tête. Devant une telle audace, les manifestants se sont sauvés. Aucun n’est venu échanger avec le Président en face à face. Un monument a été érigé au Carrefour Rio pour rappeler ces événements : Le Monument de la Tolérance, encore visible aujourd’hui.

La véritable force d’Omar Bongo avait toujours été sa ruse et son intelligence politique. (Bien sûr, cela n’exclut pas quelques assassinats, arrestations et tortures ici et là. On ne change pas les bonnes habitudes !) Alors que début 1990 il déclarait devant des médias internationaux : “Moi je vous dis et je vous le confirme : le multipartisme au Gabon, zéro ! Tant que je serai là il n’y en aura pas !”, un peu contraint par les évènements, il cédait à l’instauration du multipartisme quelques mois seulement plus tard à la faveur d’une Conférence nationale. Ali Bongo, lui, aurait campé sur ses positions car il aurait perçu cela comme un signe de faiblesse que de céder. D’ailleurs, il a refusé la Conférence nationale réclamée par l’opposition dès 2010. Pourtant, il aurait pu tirer une leçon de l’histoire politique de notre pays. La Conférence nationale de 1990 a plus servi les intérêts d’Omar Bongo que de l’opposition ! Lui-même ayant le contrôle des institutions et postes créés au terme des assises ; entre autres, la Cour constitutionnelle. Battre l’ennemi sur son propre terrain et lui faire croire qu’il a le contrôle. Principes élémentaires qu’on peut lire dans “Le Prince” de Machiavel et “L’art de la guerre” de Sun Tzu, deux ouvrages que le “Vieux” aimait à dévorer, parait-il.

C’est en cela qu’on peut dire qu’Ali Bongo a créé Jean Ping. Il s’est lui-même fait un ennemi qu’il aurait pu étouffer avant l’éclosion. Parce qu’il faut le dire, Jean Ping n’est pas devenu opposant par souci du bien-être des gabonais, dans un premier temps. Ce sont les rapports conflictuels qui se sont installés entre lui et son ex beau frère qui l’ont poussé, par orgueil, à montrer à ce “petit” qu’il pouvait lui causer des soucis. Souvenez-vous des déclarations de Jean Ping à ses débuts en 2015 : “comme ils veulent m’emmerder, je vais leur prouver que moi aussi je peux les emmerder”. Et il l’a fait et le fait encore aujourd’hui ! La raison est simple : Ali Bongo n’a pas voulu discuter avec son aîné dès le départ. Il organise le Dialogue Politique deux ans plus tard quand la situation est déjà impossible à sauver, des morts dans les rues et des élections volées. Pourtant, dès 2010 l’opposition a réclamé à cœur et à cris des assises pour discuter du pays. Mais vu que les discussions et lui ça fait deux… mais il oublie une chose :l’hypocrisie est la pièce maîtresse du jeu politique. Il a sous-estimé le potentiel perturbateur de Jean Ping. Pourtant Jean Ping, contrairement à Mba Obame, a le soutien de tous les caciques qu’il a vexé, même de sa propre famille, et de plusieurs importants partenaires internationaux.

Bref ! La tension demeure au Gabon et pas sûr que même avec toute la meilleure volonté possible, Ali Bongo puisse mettre en œuvre des projets d’envergure dans le pays étant donné qu’il marche en permanence sur des mines. Tout tourne au ralenti et les entreprises ferment tous les jours. Son entourage et lui tentent de jouer le jeu du “non événement” devant tout ce qui se déroule de l’autre côté dans l’opposition. Mais il est indéniable que l’action de Jean Ping et ses soutiens fait dégringoler leurs fauteuils. Nul ne peut affirmer à 100% qu’Ali Bongo terminera ce mandat. Même s’il a en sa faveur deux choses : l’âge de Jean Ping, 74 ans, qui ne laisse pas beaucoup de place à une lutte à long terme, mais aussi l’épuisement des différents soutiens de ce dernier. Déjà la population qui commence à vaquer tant bien que mal à ses occupations habituelles, mais aussi l’extérieur qui commence à se lasser de l’attente. Et puis Jean Ping ne jouit pas de moyens illimités pour tenir le coup. Il a déjà beaucoup investi dans l’affaire et on se demande bien combien de temps il va continuer. La lutte, ça coûte.

N’empêche, si Ali Bongo demeure quand même ce sera une parodie de mandat. Il n’a aucun crédit tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays et l’économie ne lui permettra jamais de réaliser quoi que ce soit d’intéressant qui puisse lui permettre de se tailler meilleure image. Wait and see…

Mais bon, ce n’est que mon Point de Vue.

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