Les 3 péchés capitaux de Jean Ping

Depuis son entrée dans l’arène politique il y a deux ans, le Gabon traverse l’une des plus importantes crises de son histoire dans le domaine. Crise qui pourrait vraisemblablement changer le visage de notre pays comme jamais auparavant. Le nom de Jean Ping, toujours associé à celui d’Ali Bongo, ne finit pas d’alimenter les journaux et débats sur la situation sociopolitique du pays. C’est dire que celui qui, il y a deux ans à peine était quasiment absent du paysage politique gabonais, a su s’imposer comme l’adversaire le plus redoutable du Système Bongo-PDG depuis ces dernières décennies. On pourrait même dire qu’il a repoussé les limites qu’avaient atteint Paul Mba Abessole et André Mba Obame avant lui.

Aujourd’hui, il se présente comme le véritable élu des dernières élections présidentielles. Le dénouement du processus électoral ne laisse pas beaucoup de doutes à ce sujet. Mais si le “Président élu” en est encore aujourd’hui à battre le bitume et sillonner les villes européennes pour enfin se faire adouber et occuper le fauteuil présidentiel, c’est certainement dû à l’amateurisme ineffable dont il a fait preuve à certaines étapes du processus. Voici certaines erreurs qui l’ont conduit à se retrouver dos au mur :

  • N’avoir pas sécurisé le processus électoral

En politique au Gabon, Jean Ping est un vieux de la vieille. C’est dans le PDG qu’il a grandi, il a fait ses classes politiques auprès de Bongo père, il a côtoyé Mba Obame, l’un des architectes du PDG, et surtout connait bien Ali Bongo pour avoir non seulement été son collègue mais aussi son beau-frère. Il connaît les méthodes PDG,  est censé connaître les rouages de la machine et jusqu’où ses adversaires étaient prêts à aller pour s’arracher cette “victoire” au vu de ce qu’ils ont à perdre s’ils acceptent leur défaite. Les enjeux de cette élection présidentielle étaient très largement au-dessus d’Ali Bongo. Même si Ali Bongo voulait vraiment partir, la décision ne lui appartiendrait pas totalement. Trop de personnes ont trop à perdre dans cette histoire. Les intérêts sont colossaux. Ce serait l’emmiettement d’une cellule qui a mis des décennies à se former.

C’est pourquoi, Jean Ping été naïf d’espérer, penaud, que la voix des urnes soit d’une part respectée par Ali Bongo, et d’autre part entérinée par la Cour constitutionnelle. Surtout après avoir été témoin oculaire des mascarades de 93, 98, 2005 et plus récemment 2009. Jean Ping aurait dû tirer des leçons des déconvenues de ses prédécesseurs et s’armer pour ne pas se voir dépouillé à son tour. Il ne fallait pas compter sur les preuves physiques et la logique ! On ne peut espérer une quelconque logique de personnes qui gouvernent déjà dans l’illogisme. Et il en a payé le prix ! “Personne dans le monde, personne dans l’histoire n’a jamais obtenu sa liberté en faisant appel au sens moral des gens qui les opprimaient”, nous rappelle d’ailleurs la célèbre activiste afro-américaine Assata Shakur.

D’aucuns parlent d’espèces sonnantes qui auraient servi à acheter les signatures des représentants de l’opposition dans la province du Haut-Ogooué et donc de falsifier les résultats finaux.

Alors que l’attente se faisait déjà longue, au lieu de se prostrer devant les caméras pour proclamer sa victoire, le bon sens aurait voulu qu’il concentre toute sa force et son attention dans la sécurisation des résultats du Haut-Ogooué et de ses représentants là-bas  qui, évidemment, allaient subir toute la pression.

Une élection de cette envergure devait être mieux préparée. Notamment sur les outils et moyens permettant de rendre impossible toute fraude. À l’évidence, le “Président élu” a fait dans l’excès de zèle. Du coup, le camp en face ne s’est pas gêné. Nous ne connaissons d’ailleurs qu’une partie de la magouille. Dans la mesure où, il vous souviendra que les résultats nous ont été livrés par le ministre de l’intérieur dans leur globalité ; province par province, région par région. Nous ne savons donc pas quelle est l’ampleur de la fraude dans les différentes circonscriptions électorales.

  1. Avoir trop compté sur son “carnet d’adresse”

Jean Ping est un diplomate échevronné, l’un des plus expérimentés et prolifiques de notre pays dans le domaine. Il jouit donc à l’évidence d’un réseau dans le monde politique et diplomatique international exceptionnel. C’est sans doute sur celui-ci qu’il comptait pour le soutenir en cas de manœuvres anti-démocratiques de la part de son adversaire. Seulement, il semble qu’il n’ait pas accordé grande importance à certains détails. Premièrement, en diplomatie, l’hypocrisie est un vice permanent. Quelle que soit la personnalité a qui tu as affaire, celle-ci protégera d’abord ses intérêts, en faisant en sorte de se salir le moins possible. Qu’on dise ce qu’on veut, Ali Bongo détient le cachet présidentiel gabonais et toutes les forces y associées. Il a donc un plus grand pouvoir de négociation.

La prétendue Communauté internationale ne doit rien à Jean Ping, ni au peuple gabonais. Si elle était si efficace pour déloger les véritables dictatures à travers le monde ça se saurait. Elle serait par exemple intervenu plus efficacement lors du génocide rwandais, des violences actuelles au Congo ou pour stopper prétentions israéliennes sur la Palestine.

Les fameuses sanctions financières et autres pressions sur Ali Bongo ne peuvent être mises en oeuvre qu’en cas de constatation manifeste de violations aggravées des droits des citoyens et de mise en danger de leur sécurité permanente. Autant dire qu’une “petite” magouille électorale n’est pas grand chose. C’est d’ailleurs légion sur le continent.

Jean Ping avait probablement les assurances et soutiens de plusieurs de ses contacts en amont du processus. Mais il faut avouer que plusieurs se sont tus au moment où il en avait justement besoin.

Maintenant que cette cartouche a été épuisée, il se retourne vers la population. Cette population qui semble prête à tout pour se libérer sauf à affronter le pouvoir sur le terrain. Il aurait dû y penser depuis longtemps.

  1. Avoir trop fait confiance en la population

Les gabonais sont un peuple jeune et qui découvre à peine les relents révolutionnaires. Dans son histoire, rare sont les épisodes où il s’est véritablement levé et où sa colère s’est exprimée. En 1964 déjà, alors qu’un coup d’État avait été perpétré contre Léon Mba, les populations n’ont manifesté aucun signe de soutien ni à l’un des camps ni à l’autre. Ils se sont contentés d’observer l’évolution des évènements, en toute passivité. La seule fois où nous avons frôlé un soupçon de révolte populaire c’est au début des années 90 avec la fusion des mouvements syndicaux, politiques et estudiantins. Mais une fois encore, la lâcheté et la vénalité de quelques uns ont fait échouer la chute du pouvoir qui était pourtant déjà au sol. Les Accords de Paris sont venus renforcer Omar Bongo et ont euthanasié la grogne. Il en a été ainsi pour les évènements populaires qui ont suivi les années suivantes. Notamment plus récemment avec Le Dialogue politique dont les objectifs étaient les mêmes que pour les Accords de Paris : éteindre les hostilités et renforcer le pouvoir en affaiblissant la partie adverse. Y’a qu’à regarder les résultats des assises. L’événement a été organisé pour remettre sur la table et discuter du statut du Président de la République et de l’organisation des élections, mais au final rien de ces deux questions n’a abouti. Le Président reste le maître suprême et les élections conservent leur caractère poisseux. La montagne, qui a coûté une blinde au contribuable, a accouché d’une souris.  

Jean Ping pensait, et pense probablement encore, que la population sera capable de transformer la colère et la lassitude qu’elle a à l’heure actuelle contre le pouvoir en force de renversement. Mais les gabonais ne sont pas les burkinabé ! Nous n’avons pas le même rapport au pouvoir ni la même histoire. Lors des évènements d’août et septembre 2016, combien en réalité étaient dans les rues ? Quelques milliers ? Il y a près d’un million de gabonais à Libreville, si seulement le dizième ou même le cinquième de cette population descend dans les rues le pouvoir ne résistera pas 72 heures. On veut le changement mais on ne veut pas être les acteurs dudit changement. C’est ainsi que même la population elle-même au lieu d’aller arracher son intégrité, préfère attendre que la “Communauté internationale” intervienne. Pourtant, on ne libère pas un peuple, un peuple se libère tout seul.

Les gabonais n’ont pas la maturité nécessaire pour prendre leurs responsabilités dans ce genre de situation. Même s’il faut constater que d’années en années ce peuple grandit psychologiquement. Les soulèvements deviennent de plus en plus violents et de plus en plus intenses. C’est dire qu’il y a une renouvellement perpétuel de générations et un jour, proche, on arrivera à celle qui sera capable de dire non d’un ton ferme et catégorique.

Les gabonais ont toutes les preuves, toute l’histoire, et toutes les raisons possibles pour se lever un matin et aller déloger ces vautours. Mais si depuis des décennies rien n’a été fait c’est qu’ils ne sont pas prêts. Toute révolution se prépare. Et avant de laisser une telle responsabilité à une population, il faut l’éduquer à cela. Tout se passe dans la tête, et dans celle des gabonais à l’heure actuelle on en est encore à se demander : “pourquoi Ping n’envoie pas ses enfants ?”.

Bref. Ali Bongo est toujours Président du Gabon et multiplie, comme d’habitude, ses actes d’amateurisme aux dépens des populations et du pays tout entier. Jean Ping a sous-estimé les efforts et même les crimes que ce dernier était prêts à faire pour garder “son” fauteuil. Il ne s’attendait pas à une fraude aussi grossière des résultats mais surtout à l’utilisation d’une telle violence pour réprimer les manifestations. Pourtant, il aurait dû s’y attendre car en politique, l’erreur la plus grave est de sous évaluer son adversaire.

À l’heure actuelle seule un soulèvement populaire dans précédent et simultané dans les 9 provinces est capable de déloger Ali Bongo. Le problème est que la colère s’est apaisée. Les gens sont passés à autre chose et calculent désormais les élections de 2023. Jean Ping aurait dû profiter du soulèvements de fin août 2016 en renforçant les populations avec des appels à la résistance. Il a joué d’une trop grande passivité l’or de ces événements. On tue le lion quand il est blessé. Pas sûr que la surprise qui lui avait été faite en 2016 soit renouvelée. Là il est mieux préparé. Le seul scénario qui puisse peut-être encore véritablement faire basculer les choses est que Ping lui-même prenne la tête d’une marche en direction de la Présidence et qu’il mette aussi en péril son intégrité physique. Voyons où l’Appel du 18 août va nous mener…

Mais bon, ce n’est que mon Point de Vue.

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