Législatives et locales 2018: Quelle légitimité pour un élu dont l’électorat a été transporté ?  

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Les élections locales et législatives dont le premier tour a eu lieu le 6 octobre dernier, ont mis à nu une pratique désormais prisée des acteurs politiques gabonais. Une tradition dont les tenanciers et instigateurs, disonsle carrément, sont pour la plupart, issus du parti au pouvoir. Faire transporter des électeurs d’une localité vers une autre, dans le but de gonfler son électorat est un procédé de nature frauduleuse qui s’est matérialisé tout au long de ce scrutin. Transhumance, fraude, achat de conscience sont érigés en fondements par ces élus, fossoyeurs de la démocratie qui torpillent les valeurs républicaines et pervertissent les préceptes d’une élection régulière, libre et transparente.  



La démocratie dans le monde actuel est fondée sur le principe selon lequel la souveraineté appartient au peuple qui l’exerce à travers ses représentants. De ce fait, la désignation des représentants du peuple devient un enjeu majeur pour l’Etat de droit. Ainsi l’organisation d’élections est un critère d’évaluation de la vitalité démocratique d’un pays.  

L’élection couplée locale et législative organisée au lendemain de la crise post-électorale qui a émaillé le pays, était placée pour certains dont le parti au pouvoir, sous le sceau du renouveau. C’était d’ailleurs le voeu des dirigeants du PDG qui par la voix de sa porte-parole Estelle Flore Angoungou, précisaient que « ces élections, ils les veulent libres et transparentes pour que plus jamais, les événements douloureux d’août 2016, ne se reproduisent dans le pays ».

De l’autre côté, pour une frange de l’opposition, cette élection ne serait que le remake des Présidentielles de 2016. C’est d’ailleurs la position de l’ancien Premier Ministre aujourd’hui opposant, Jean Eyeghe Ndong lequel déclarait à la veille de cette double échéance électorale que «…qui a triché aux élections présidentielles, trichera aux législatives ». 

Pour autant, le bilan à mi-chemin de cette élection dont le deuxième acte se joue dans quelques jours est pour le moins, très peu flatteur. Pour cause, les promesses affichées par la porte-parole du Parti Démocratique Gabonais (PDG) à l’aube du scrutin, sont une montagne accouchant d’une souris. Dans le même sens, les mises en garde de l’ex Premier Ministre ont au final, crédibilisé ses prémonitions. Car oui, le parti au pouvoir a, tout au long de ce scrutin, usé de méthodes peu orthodoxes pour atteindre ses objectifs, et ce au mépris du principe fondamental de la liberté du peuple à disposer de lui-même, devant prévaloir au cours de chaque élection démocratique.

Comment comprendre que plusieurs candidats du « parti de masse » ont pour la plupart brillé par leurs velléités de fraude que par la pertinence de leurs offres politiques en faisant de l’achat de consciences et de la transhumance politique, l’essence même de leur message aux populations dont ils briguent les suffrages? Sur plusieurs sièges ou localités, des électeurs ont été transportés d’une province à une autre, avec pour consignes de voter le candidat à l’origine de la manoeuvre moyennant une contrepartie financière.     

A Fougamou, dans le département de Tsamba Magotsi, le candidat PDG aurait affrété 5 bus Coaster et 4 camions Iveco pour permettre aux individus non issus de la contrée de voter pour sa candidature. Une source proche nous rapporte également les mêmes faits, dans la province de l’Ogooué-Lolo où, à Lastourville, le phénomène du transport d’électeurs a fortement influencé le résultat des urnes. Cela dit, loin de toute supputation ou supposition, le cas le plus manifeste de cette gangrène démocratique est le destin tragique du jeune Maurel Mba Ella, habitant du PK13 décédé à Mbigou, après avoir été transporté par le candidat PDG dans le département de la Boumi-Louetsi aux fins de voter dans le cadre des législatives.    

Par quel mécanisme peut-on expliquer la présence de ce jeune homme résidant au 3e arrondissement de la commune de Ntoum, qui plus est  d’ethnie Fang, dans une contrée sudiste à dominance Nzebi ? C’est là une preuve matérielle de ce que le transport d’électeurs a joué un rôle manifestement important dans les résultats de ce premier tour dont le parti au pouvoir en sort curieusement vainqueur.   

De la à se poser la question de la légitimité et de la crédibilité de ce vote partant des candidats qui, en conséquence de ces pratiques, se font élire. Quelle légitimité pour un élu ayant la conscience de ce que son électorat ne soit pas exclusivement composé des populations du siège dont il a obtenu la représentation?

Dans un tel contexte, un tel élu se sent-il impliqué par la vie de sa circonscription et investi de la mission de la représenter ? Curieux sont certains compatriotes qui se plaignent de l’implication de ces hommes politiques une fois élus. Amnésiques, les populations oublient qu’en réalité bien qu’élus, ils n’ont jamais pris la mesure de la mission qui était la leur. Cette mission républicaine, citoyenne dont l’aspiration du peuple est le leitmotiv.    

Quid de l’éthique de ces candidats ? En pervertissant l’idéal républicain par des inconnus dont le vote a été monnayé, ces hommes nous donnent la conviction de ce qu’à l’origine, ils ne se sont pas présentés pour ces  populations mais d’abord et avant tout, pour leur ambition personnelle.

Pour d’aucuns, c’est un tremplin, pour d’autres elle revêt une certaine consécration. A en juger par le désistement plein d’opportunisme politique et de compromission de Marc Logan Tchango dans le 4e arrondissement de Port-Gentil, illustre cette nouvelle caste de politiciens véreux, plus prompts à promouvoir leurs propres ambitions en lieu et place des aspirations du peuple. Après avoir mobilisé jeunes, hommes et femmes, autour d’un prétendu projet, une illusoire vision, le candidat indépendant s’est louvoyé en mettant ses partisans devant le mur déformant de leurs fausses certitudes.

Ce sont là des signes effectifs d’une crise morale et institutionnelle grave. Car, il est évident qu’une telle pratique ne saurait se mettre en place sans un travail préalable en amont de l’échéance électorale. Pour que ces électeurs transhumants par essence puissent être transportés, ils ont dû s’y rendre avant, aux fins de se faire enrôler, étape sans laquelle voter deviendrait impossible. En cette occurrence, cette fraude qui ampute de sincérité le processus électoral est pensée, organisée à l’approche de chacune des échéances électorales. L’abstentionnisme dans lequel se sont vautrés les Gabonais dans ce scrutin pourrait trouver son origine dans cette idéologie politique dont la fraude est un credo. Fatalistes, ils n’ont plus aucune confiance en leurs institutions, lesquelles bafouent et violent de façon insidieuse les préceptes de l’Etat de droit.

Les mots de Désiré Ella Sima, père du regretté Maurel Mba Ella devraient interpeller la conscience de tous (hommes politiques et citoyens), sur la nécessité de rétablir la vitalité démocratique de notre pays. « Concernant le vote, le citoyen doit le faire d’une manière libre et volontaire. Pas besoin de le transporter et lui mettre de l’argent pour qu’il aille voter pour vous…», affirmait-il.

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