Le poète et la fournaise

A ceux qui dans une puérile espérance,
Comme des sorciers semeurs d’apparences,
espèrent encore percevoir l’éternelle damnation,
Au cœur même des marches fanées de ce futur en suspension,
Que crache les souillures mornes de la croyance,
Dans l’attente inlassable de l’ultime fournaise,

A ceux qui cherchent le feu obscur de la fin,
Dans le néant des serments incertains,
A ceux qui comme des boucs déchaînés,
Mâchent à longueur des journées,
Les mystères de l’enfer,
Que la conscience avide de repères,
Tisse sa bave dans l’utopie apocalyptique,

A ceux qui proclament la chute du soleil,
Se basant seulement sur des ossements scripturaires,
Que cette histoire des Saints colporte telle une abeille,
Le nectar soporifique des paroles autoritaires,

A ceux qui pensent que l’Enfer c’est pour demain,
Ceux-là même qui dansent de plaisirs malsains,
Lorsque sur la route crépusculaire de Kango,
L’effroyable fournaise calcine les chairs,
De ces êtres qui me sont chers;

J’attache des guirlandes de deuil,
De cadavre à cadavre,
De conscience à conscience,
De corps à corps,
De tombe à tombe,
Comme un violeur sacré, je déflore les peurs,
Ensevelies dans les rires meurtris des miens,
Qui s’embrasent journellement au creux des flammes,
Et crient bêtement que tous les drames qui s’abattent,
Ne sont que le fruit de la fatalité.

A ceux qui savent mais ne parlent plus,
A ceux qui injustement sont pris au piège,
De ces araignées géantes,
Qui à force de sucer l’anus de la gloire,
Hélas, ont perdu toutes traces d’humanité.

Mais à vous tous écoutez le silence horrible
Sorti d’outre-tombe,
Moi qui vous parle de ces choses,
Puisque j’ai marché sur les braises post-mortelles,
Puisque j’ai pleuré au chevet de ces brasiers vivants,
Ame après âme,
Souffrance après souffrance,
Désespoir après désespoir,
J’ai regardé en face la profondeur de ces yeux,
Qui criaient désespérément au secours !
Ils m’ont vu et je les ai vu aussi,
Et ils m’ont dit :  » Poète parle! parle! pour que l’Histoire ne nous renie point ».

Alors dans une colère foudroyante je posai la question aux choses prétendues coupables :
Hé, toi sal bus-fournaise assassin ; pourquoi as-tu mangé ces Vies ?
Et le bus-fournaise me répondit :  » Non Poète sacré, toi dont le regard sait percer les mystères, je ne suis pas coupable. C’est cette maudite route qui as eu raison de nous, brûlant ainsi mes passagers et moi. Demande plutôt des comptes à La Nationale 1, cette maudite route. C’est plutôt elle qui est coupable »
Je me tournai vers le mouroir et la saisi au cou pour l’étrangler,
Elle avait du mal à respirer La Nationale 1,
Elle avait sur son corps noir d’énormes plaies béantes,
Qui puaient, et elle pleurait à chaque fois que des roues de voitures telles des mouches, suçaient davantage sa chair de goudron.
Puis soudain elle s’écria :  » Non Poète ! je ne suis pas coupable. Car lorsque la toiture d’une maison coule, ce n’est les tôles qu’il faudrait blâmer, mais l’incapacité de l’homme à les changer ou à les réparer. Alors, demande des comptes à cette politique mortuaire qui avait autrefois pris l’engagement de faire « quatre fois deux voies ». Demande à ces terroristes, ces affabulateurs incapables d’ensemencer la vie. Oui, ces pillards de grand chemin, qu’ils sont ridicules ; définitivement ridicules. Ils n’ont pas construit des Ecoles, non. Ils n’ont pas construit des Hôpitaux, non. Ils n’ont pas construit des routes, non. Mais ils ont fait du pays un vaste Cimetière. Il y a tant de cadavres ensevelis dans la terre rouge de leur politique. Ils ont fait du pays une vaste prison, c’est ainsi qu’ils emprisonnent lâchement le moindre frémissement de liberté. Cher Poète, voyez-vous, c’est bien eux les assassins. Alors Poète Dits et Ecrits l’ultime vérité, pour que tous ces morts s’immobilisent dans chaque fragment d’éternité que le temps sécrète « .

L’enfer ce n’est pas demain,
L’enfer n’est pas dans l’ailleurs invisible,
L’enfer ce n’est non plus les autres,
L’enfer est avec nous; l’enfer c’est ton ministre qui jouit dans l’anus du mensonge, pendant que les flammes dévorent sur la route de Kango,
Des corps emprisonnés dans le bus infâme, comme ceux mourant dans leurs geôles infernales.
L’enfer c’est le président des autres,
Ces autres toujours protégés par les forces dites de l’ordre que je proclame à jamais forces de désordre,
Ces autres pauvres d’esprit,
Millionnaires dans le sang,
Qui n’ont pas encore compris que la vraie richesse, c’est la dignité de l’âme, et non celle de la vessie,
Ceux-là même qui tuent pour demeurer au pouvoir. Pitié !
Riez, jouissez, jouez, emprisonnez, assassinez,
ô vous chers adultes, que l’enfance ne fouit pas,
Sacher que  » les ossements de l’Histoire finissent toujours par être exhumés tôt ou tard ».

Bouzongo ka’nguedi, Le poète et la fournaise

Laissez votre avis