Laccruche Alihanga «un politicien du siècle dernier», selon Franck Ndjimbi

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L’interview accordé à l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique par le directeur de cabinet du président, Brice Laccruche-Alihanga, continue de susciter moult analyses au sein de l’opinion.  Après la réponse de l’universitaire Noël Bertrand Boundzanga, le tour revient à notre ancien confrère, reconverti depuis dans la gouvernance environnementale et forestière de disséquer l’intervention du premier collaborateur d’Ali Bongo. Nous publions in extenso l’intégralité de sa tribune

Les survivances de l’ancien monde

Noël Bertrand Boundzanga a déjà répondu à Brice Laccruche-Alihanga. Avec brio et célérité, le fondateur du Club 90 a déconstruit les « vérités révélées » du directeur de cabinet d’Ali Bongo. Avec lucidité et méthode, il a relevé les confusions, approximations et tentatives d’enfumage contenues dans une interview parue dans Jeune Afrique n° 2997 du 17 au 23 juin courant. Effectivement, tout au long de son plaidoyer pro domo,  le « jeune émergent volontaire » évolue dans le clair-obscur, s’enfonçant dans le déni de réalité pour mieux ressasser des banalités héritées du siècle dernier. Sa vision du monde n’est ni innovante ni progressiste, c’est-à-dire que ni la primauté de la règle de droit, ni la reddition des comptes, ni l’accès des citoyens à l’information publique, ni leur participation à la prise de décision ne font partie de ses préoccupations. Bien au contraire, il s’inscrit dans la continuité d’une pratique vieille de 50 ans.    

Cette conception du monde tend à banaliser la fraude électorale. Ainsi, le « dialogue politique » apaise inévitablement les « tensions (…) consécutives aux (…) élections« . Autrement dit, il suffit de « convier (…) les protagonistes (d’une) crise à engager un véritable dialogue » pour assainir un « climat politique très dégradé« . Manifestement, Brice Laccruche-Alihanga pense que les élections sont une séquence historique ordinaire. A aucun moment, il ne les envisage comme un moyen de se doter d’institutions fortes et donc d’un Etat au service de tous. Pour lui, le dialogue politique est une solution au déficit démocratique. Or, le dialogue suppose qu’en temps normal les différents courants de pensée aient droit à la libre expression. Pour parler de dialogue, il faut d’abord admettre que chacun a le droit de s’exprimer librement et à tout moment. Pour qu’un dialogue débouche sur des solutions pérennes, les vrais protagonistes doivent s’impliquer personnellement. Ils doivent aussi prendre l’engagement d’en appliquer les conclusions au pied de la lettre. Faute de quoi, un tel exercice ne peut que conduire à la mort du pluralisme. Le directeur de cabinet d’Ali Bongo est libre de poursuivre un tel dessein. Mais, quand on revendique une certaine modernité, on devrait savoir que l’absence de pluralisme favorise l’émergence de forces de substitution.

Sclérose de la pensée

Les conservatismes politiciens sont porteurs d’incertitudes. Affirmer que le dialogue politique d’Angondjé était « inclusif » et qu’il a permis d’entreprendre un « travail d’unification » c’est faire assaut de mauvaise foi. Quelle inclusion en absence de Jean Ping ? Quelle crédibilité quand Ali Bongo se pose en arbitre et non pas en protagoniste de la crise ? Quelle « unification » avec un Centre gabonais des élections (CGE) ou une Haute autorité de l’audiovisuel (Hac) tenus par des partisans zélés ? Quelle « unification » avec des lois liberticides ? Notre société n’a jamais été aussi fracturée. Embastiller les gens en raison de leurs opinions, restreindre l’exercice du droit à la liberté d’expression, de réunion et d’association n’ont jamais été des gages d’ouverture. Faire la promotion de tous les copains et coquins n’a jamais été un signe de tolérance. Quelle différence entre les nominations inspirées par l’Ajev et celles portées jadis par les « roitelets » ? Aucune puisqu’il s’agit de « faire sa cour et pas son devoir« . Quelle différence entre les récents débauchages et ceux de  l’ère Omar Bongo ? Brice Laccruche-Alihanga y voit l’expression d’un « renouvellement des idées« , je conclus plutôt à une sclérose de la pensée.   

Pourtant le directeur de cabinet d’Ali Bongo estime que le Gabon  « vient (…) d’entrer dans le nouveau monde« . Heureusement qu’il précise : « A sa manière« . J’aurais aimé qu’il soit plus explicite. Je puis néanmoins lui dire que le « nouveau monde » se dessine sous nos yeux, qu’il se présente comme un monde de liberté, politique et économique, fonctionnant au rythme de la finance, de l’informatique et des télécommunications. Tout le monde sait que Gabon Télécom est sous pavillon marocain, que toutes les compagnies de téléphonie mobile sont des succursales d’entités transnationales et que les connexions sont généralement lentes. Tout le monde se souvient des restrictions d’accès à Internet durant la présidentielle d’août 2016. Tout le monde vit au rythme des coupures intempestives d’électricité. Je suggère à Brice Laccruche-Alihanga d’en évaluer les effets sur les transactions financières et les impacts sur l’économie. Est-ce avec « l’électricité la plus chère de la sous-région » que le Gabon est entré dans le « nouveau monde » ? Le « nouveau monde » est-il celui où il faut  « attendre en moyenne 160 jours, et payer des frais équivalents à plus de 2,5 fois le revenu par habitant pour obtenir un raccordement au réseau électrique«  ?  Si Laccruche-Alihanga le croit, personnellement j’en doute. J’affirme que le coût élevé et l’accès limité à l’électricité sont des freins au développement économique. Je dis que la modernité ce n’est pas concéder la gestion de l’aéroport sans appel d’offres, qui plus est à une entité opportunément créée, sans expertise en la matière. Le « nouveau monde » est un mode de transparence, où les procédures sont publiques et respectées.

La nature profonde du régime

Généralement, les figures rhétoriques traduisent nos convictions profondes. Le directeur de cabinet d’Ali Bongo se gargarise du soutien de la Banque mondiale et du FMI. Pourquoi ? D’abord parce qu’il a conscience que jamais ces institutions ne viendront contredire son propos. Ensuite parce qu’il sait que personne ne croit en la pertinence du Plan de relance économique. En citant ces partenaires traditionnels, il cherche à crédibiliser son propos. Il use d’un artifice de communication, expression de ses propres incertitudes. Depuis de trop longues années, des programmes ont été mis en œuvre avec l’appui de la coopération internationale. Je ne commenterai pas ces schémas éculés. J’affirme simplement que la diversification de notre économie dépend d’abord du climat des affaires, lui-même tributaire de notre pratique politique. C’est tout le sens du combat pour le respect de la vérité des urnes. Mais, Brice Laccruche-Alihanga ne peut le comprendre, lui qui croit qu’on peut être à la fois ministre et opposant, lui qui ne cerne que trop mal le périmètre de sa fonction. Lui qui pense qu’entre la présidentielle et les législatives, les « enjeux sont différents« . Or, à la présidentielle comme aux législatives, l’enjeu est le même : le contrôle du pouvoir exécutif. Dans notre système institutionnel, le pouvoir exécutif est dyarchique : on y parvient soit pas la présidentielle soit par les législatives.    

Le directeur de cabinet d’Ali Bongo dénonce une « masse salariale hypertrophiée » quand il évoque la Fonction publique. Sait-il seulement de quoi il parle ? Un petit effort de recoupement lui aurait permis de découvrir qu’entre 2009 et 2016, cette masse salariale a été multipliée par 2,3 ; que le nombre de fonctionnaires est passé de 70 000 à plus de 100 000 ; que les forces de sécurité représentent plus de 36 % des effectifs quand le secteur éducatif n’emploie que 21% des fonctionnaires. Cette seule statistique montre la nature profonde du régime en place. Faut-il rappeler que le Gabon n’est pas en guerre et que les forces de sécurité sont l’assurance-vie du régime ? C’est avec les enseignants et personnels de santé qu’on arrimera le Gabon au « nouveau monde« . Pas avec les  militaires ou policiers. Plus largement, c’est en dépolitisant l’administration et en affirmant la primauté de la règle de droit qu’on y parviendra. Contrairement aux affirmations de Brice Laccruche-Alihanga, c’est le milieu qui conditionne la personne. Il ne faut pas « changer les hommes pour changer les pratiques« . C’est inversement le rapport à la chose publique qu’il faut changer pour changer les hommes. Venant d’un proche d’Ali Bongo, l’affirmation selon laquelle « il n’est pas sain que telle ou telle personnalité puisse rester en poste pendant 15 ou 20 ans » est tout simplement surréaliste. Depuis 1967, notre pays est dirigé par le même parti. Après un interminable règne de 42 ans, Omar Bongo Ondimba a été remplacé par son fils. Les scrutins se suivent et se soldent invariablement par des victoires contestées du même camp. Depuis leur création, la Cour Constitutionnelle, la Cour des comptes et le Conseil d’Etat ont les mêmes dirigeants. Entre l’exceptionnelle longévité de Marie-Madeleine Mborantsuo, Gilbert Ngoulakia et Martin Akendengué, d’une part, et les conditions du maintien d’Ali Bongo au pouvoir, d’autre part, il est évident que l’ancien monde est celui dans lequel baigne Brice Laccruche-Alihanga.  

L’importance de la confiance

Nous ne pouvons inventer le futur sans songer à la question de la transparence, y compris électorale. N’en déplaise à Brice Laccruche-Alihanga, notre pays n’a nullement « fait la démonstration de sa capacité de résilience« . En témoignent, la récente dégradation de notre note souveraine et la persistance de la crise post-électorale. Le directeur de cabinet d’Ali Bongo confond résilience et résistance. Plus grave, il méconnait l’importance d’une notion fondamentale : la confiance. En politique, la confiance influe sur la capacité des institutions à défendre l’intérêt général. En économie, elle favorise les investissements. Au sein de la société, elle permet d’envisager l’avenir. Il est illusoire de considérer que l’on peut bâtir sans confiance. Or, la confiance ne peut émerger quand les élections sont conçues comme des parties de poker menteur, quand les institutions prennent toujours fait et cause pour les mêmes. « Tour de Pise qui penche toujours du même côté« . Cette boutade montre combien les Gabonais doutent des institutions. Elle traduit aussi le déficit de confiance dans les dirigeants actuels. Brice Laccruche-Alihanga en a-t-il seulement conscience ? Il semble que non. Sinon, il ne se serait pas hasardé à affirmer que « tout le monde est passé à autre chose« .  

Face aux défis de l’intégration, de la révolution numérique ou de l’urgence écologique, la gouvernance actuelle nourrit toutes les peurs. N’offrant aucune perspective, elle irrigue la pensée la plus rétrograde, celle-là que défend le PDG, celle dont Brice Laccruche-Alihanga se fait le relais. Nous devons tourner le dos aux élections truquées. Mais, la pensée rétrograde croit que la revendication de la victoire de Jean Ping a perdu de sa résonance après l’entrée au gouvernement de quelques-uns de ses anciens alliés. Nous devons construire un Etat impartial. Mais, les survivances de l’ancien monde conduisent à la préférence idéologique. Nous devons redéfinir notre vivre ensemble. Mais, le conservatisme émergent considère que les libertés fondamentales sont solubles dans de vagues promesses d’investissements sociaux. Nous devons doter notre pays d’une main d’œuvre qualifiée et en nombre suffisant. Mais, l’obscurantisme ambiant conduit au « gel des concours et mises en stage« . Nous devons construire des infrastructures modernes et articulées. Mais, des considérations d’arrière-garde conduisent à régler des différends contractuels par la réquisition, en mobilisant l’armée. Après neuf ans de présence à la tête de l’Etat, on ne doit plus parler de « diagnostic« . On doit simplement assumer son bilan. C’est aussi ça la « lutte contre l’impunité« . Commandée pour faire la promotion d’un homme, cette interview l’a révélé tel qu’il est : un politicien du siècle dernier, incapable de s’adapter aux exigences de la gouvernance moderne ni de cerner les défis du nouveau monde.

Par Franck NDJIMBI

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