Jean Gaspard Ntoutoume Ayi: «Monsieur Nkoghe Bekale, prenez vos responsabilités»

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Jean Gaspard Ntoutoume Ayi Et Julien Nkoghe Bekale © D.R.

L’affaire sur la disparition de 353 conteneurs au port d’Owendo révélée par le procureur de la République près le tribunal de première instance de Libreville Olivier N’zahou n’a pas fini de susciter des réactions au sein de la classe politique gabonaise. La dernière en date est celle de l’ancien candidat à l’élection législative dans la commune d’Akanda et signataire de l’Appel à agir, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi qui dans une tribune parvenue à notre rédaction a appelé le chef du gouvernement à prendre ses responsabilités en sanctionnant les véritables auteurs de cette affaire. Nous publions in extenso ledit libre propos.

À la faveur des élections législatives et locales d’octobre 2018, le pouvoir avait annoncé a couleur : nous allons « accélérer la transformation du Gabon », clamait-il. Il a tenu parole. Par accélération, la voyoucratie qui gouvernait le Gabon en 2016 s’est transformée en grand banditisme.

Ce 16 mai 2019, dans un communiqué du gouvernement, l’opinion a été informée de la suspension de leurs fonctions d’une douzaine de hauts fonctionnaires, du fait de leur présumé implication dans le détournement de 353 conteneurs de Kévazingo au port d’Owendo. Dans ce même communiqué, le gouvernement indique que : « Eu égard à cette situation, les Membres du Gouvernement qui seraient impliqués dans cette affaire sont invités à en tirer les conséquences qui s’imposent ». Ainsi, le pouvoir établi reconnait lui-même l’implication de plusieurs de ses ministres dans ce scandale de détournement de 353 conteneurs de Kévazingo. Nous lui savons gré de cet exercice involontaire de vérité devant le peuple gabonais.

Cependant, en sacrifiant ses lampistes comme il le fait, le gouvernement se garde bien de dire sur quelles bases reposent ses accusations. À aucun moment il n’est fait mention d’une enquête administrative qui aurait pu conclure au dysfonctionnement de services, entraînant de facto la suspension des responsables désignés. Alors, comment autrement que par la violation du secret de l’enquête judiciaire le gouvernement est-il parvenu à la conclusion qui l’a conduit à suspendre ces hauts fonctionnaires de leurs fonctions ? Tout porte à croire que c’est en violation du secret de l’enquête, et donc du principe de séparation des pouvoirs, qu’il a eu accès au contenu des auditions des fonctionnaires qui ont été entendu par les officiers de police judiciaire de la contre-ingérence militaire, le fameux B2, et que c’est sur cette base que les suspensions ont été prononcées. Il ne s’agit pas ici de prétendre que ces hauts-fonctionnaires sont innocents ou de se faire leur avocat. Loin de là. Mais nous devons à la vérité de dire que nous nous trouvons en face d’une association de malfaiteurs, d’une ampleur jamais révélée dans notre pays et dans laquelle, avec la complicité de la justice, les principaux responsables se protègent en sacrifiant leurs collaborateurs.

La Constitution de la République dispose en son article 33 que :  « Les membres du Gouvernement sont politiquement solidaires. Ils sont pénalement responsables des crimes et délits dans l’exercice de leurs fonctions ». Dès lors, en déclarant l’implication de plusieurs ministres dans le détournement de ces 353 conteneurs, le Gouvernement reconnaît son implication pleine et entière dans ce scandale sans précédent.

Il ne fait aucun doute que, dans une situation de gouvernance normale, chaque ministre qui se saurait impliqué dans un scandale de cette ampleur sauverait ce qui lui reste de dignité en présentant sa démission. Cette démarche pourrait également, à juste titre, être formulée par les citoyens. Par contre, que ce soit le gouvernement qui en vienne à demander, ainsi qu’il le fait dans son communiqué, la démission de plusieurs de ses membres constitue un manquement grave à la solidarité gouvernementale, donc à l’article 33 de la Constitution gabonaise. Et c’est le Premier ministre qui porte la responsabilité de ce manquement à la solidarité gouvernementale. En effet, si chaque ministre doit être solidaire des actes du gouvernement auquel il appartient, le gouvernement est lui aussi politiquement solidaire des actes de chacun de ses ministres.

Plutôt que de demander aux membres du gouvernement impliqués dans cette affaire de tirer les conséquences qui s’imposent, c’est le Premier ministre qui se trouve dans l’obligation de tirer toutes les conséquences de ce scandale dont il reconnaît la responsabilité solidaire de son gouvernement, en présentant la démission de celui-ci. Il s’agit tout de même de la disparition de 353 conteneurs de Kévazingo.

Monsieur Nkoghe Bekale, prenez vos responsabilités. Prenez sur vous de vous hisser au niveau de la fonction qui est la vôtre. Montrez à la face du monde votre attachement à la Constitution de votre pays, notamment son article 33. Présentez la démission de votre gouvernement au président de la République. Il reviendra à ce dernier, s’il le peut, de choisir : (1) de refuser votre démission, confirmant ainsi sa confiance à chacun de vos ministres ; (2) d’accepter votre démission, vous reconduire dans vos fonctions et vous demander de lui proposer un nouveau gouvernement, il vous renouvèlerait ainsi personnellement sa confiance et attendra de vous que vous sanctionniez les ministres impliqués dans ce détournement de ces 353 conteneurs ; (3) nommer un autre Premier ministre, indiquant ainsi qu’il vous juge politiquement solidaire de ce scandale sans nom.

Vous pourriez, à raison, rétorquer que tout cela serait possible avec un président de la République en capacité d’exercer ses fonctions et réellement en exercice. Est-ce le cas pour le Gabon ? La question se pose plus que jamais. En effet, en situation normale, avec un président de la République en capacité d’exercer pleinement sa fonction, un remaniement ministériel serait intervenu. Un Conseil des ministres aurait été convoqué afin de tirer toutes les conséquences du vol de ces 353 conteneurs de Kévazingo au port d’Owendo, aussi bien au niveau de l’administration centrale que dans les établissements publics impliqués. Mais de tout cela, il ne sera rien.

C’est le lieu de revenir à cette question que nous n’avons de cesse de poser depuis plusieurs mois : qui dirige le Gabon ?

Jean Gaspard Ntoutoume Ayi

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