Interview / Alfred Mabicka : «La crise de La Poste met sur scène les passions, les querelles personnelles, la peur de l’autre, les luttes de pouvoir»

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La mauvaise santé financière que traverse la Poste SA est au coeur d’un scandale qui ne cesse de défrayer la chronique au sein de l’opinion nationale. Entre accusation de montage et de malversations, plusieurs hauts responsables sont effectivement cités dans cette affaire, les derniers en date; le Premier ministre, Emmanuel Issoze Ngondet et le porte-parole du gouvernement, Alain Claude Bilie-By-Nze, qui ont été accusés par l’ancien Président directeur général de Post-Bank, Alfred Mabika Mouyama, d’être responsable des difficultés de ladite entreprise. A travers cette interview, l’ancien ministre d’Omar Bongo Ondimba revient sur ce sujet qui ne cesse de faire couler encre et salive.

GMT : Ces deux dernières années, à la faveur de la crise dans laquelle La Poste gabonaise s’est trouvée plongée, on a beaucoup entendu parler de vous. Pourtant les gabonais qui savent que vous êtes un ancien ministre et l’ancien PDG de La Poste ne vous connaissent pas beaucoup. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Alfred Mabika-Mouyama : Tout d’abord, j’aimerai saluer cordialement vos lecteurs et vous-même, et vous remercier de m’ouvrir les colonnes de votre média. Je suis Alfred Mabika-Mouyama. Mon père est de Mouila et ma mère de Kéri (Moabi). Je suis originaire des provinces de la Ngounié et de la Nyanga. J’ai fait mes études primaires à l’école Saint Martin de Mouila, secondaires aux collèges Saint Gabriel de Mouila et Bessieux de Libreville. Après ma licence en sciences économiques (4 ans) à l’université catholique de Louvain en Belgique, j’obtiens à l’université de Lille en France en mars 1982, un doctorat de troisième cycle en Sciences de gestion. Je suis également diplômé de l’école nationale des services du Trésor public de Paris.
Au terme de mes études, j’ai intégré la direction du trésor public du Gabon, administration du ministère des finances, et j’ai progressivement évolué au sein de cette dernière, avant d’être appelé au gouvernement au début de l’année 1997.
J’ai ainsi été ministre de février 1997 à janvier 2006, dans plusieurs départements. Puis j’ai exercé les fonctions de Président-directeur général de la Poste Gabonaise de janvier 2006 à octobre 2015.

GMT : Justement c’est dans le cadre de cette dernière fonction que vous êtes à nouveau sous les feux de l’actualité depuis quelques jours. Le 16 février2017 vous avez organisé une conférence de presse à Paris durant laquelle vous avez présenté deux livres publiés il y a peu. L’un d’eux est consacré à La Poste. Vous soutenez dans ce dernier que la crise qui secoue cette entreprise que vous avez dirigée pendant 9 ans ne vous est pas imputable. Vous pointez la responsabilité de l’Etat gabonais et mettez en accusation certains membres du gouvernement. Pouvez-vous en quelques mots, nous en dire plus ?

Alfred Mabika-Mouyama : Comme je l’explique dans mon livre La Poste au Gabon, preuves à l’appui, la crise de La Poste est une crise de trésorerie qui trouve sa source réelle et profonde à partir de 2010. Une crise voulue et organisée par l’Etat gabonais lui-même du fait de lenteurs dans la prise de décisions essentielles et urgentes, de non-versement et de détournements de subventions, d’incitations des clients à retirer leurs dépôts, et de l’accumulation d’une dette de l’Etat vis-à-vis de La Poste pour un montant total de 101 milliards de Francs CFA.
J’apporte la preuve que le ministre Issoze-Ngondet, ancien ministre du budget, s’est substitué à La Poste pour conclure à son insu une transaction avec l’entreprise Internet-Gabon, une société privée avec laquelle La Poste était en litige.
– 1) faut-il un courage exceptionnel pour que l’actuel premier ministre, ministre du budget à l’époque, reconnaisse qu’il a signé et conclu cette transaction sur le dos de la Poste ?
– 2) a-t-il besoin des preuves pour confirmer qu’il a versé toutes les subventions de La Poste à hauteur de 2,2 milliards de francs CFA à Internet-Gabon, selon l’accord qu’il avait lui-même conclu le 16 juin 2011 ?
– 3) est-ce compliqué de reconnaître qu’il a signé cette convention sans nous consulter au préalable et que La Poste avait déjà versé à Internet-Gabon 1,152 milliard de francs CFA pour l’acquisition de matériel nécessaire à sa transformation et à son développement ?
– 4) pourquoi ne pas reconnaître que ces équipements d’une valeur de 1,009 milliard n’ont pas été livrés jusqu’à mon départ ?
Pour réaliser ses projets, La Poste a donc été obligée de racheter des équipements similaires à une société chinoise, pour un montant de 1,8 milliards de francs CFA. L’actuel Premier ministre M. Issoze Ngondet d’avoir fait perdre à La Poste 4,2 milliards de francs CFA en plus de l’avoir privé de sommes importantes qui ont eu un impact négatif sur sa trésorerie. Au total, ces agissements ont fait perdre à La Poste près de 10 milliards de FCFA sans tenir compte des frais intercalaires et des manques à gagner.
Pourquoi cache-t-on au peuple que l’Etat n’a payé le capital ni de Postebank ni de Poste S.A. soit près de 11 milliards qui ne sont pas entrés dans les caisses de la Poste et, ce faisant, que l’Etat a contribué à la crise de trésorerie de La Poste ? Dans tous les livres comptables de La Poste et de Postebank de janvier 2006 au 17 Octobre 2015 figure la dette de l’Etat vis-à-vis de la Poste au titre de la liquidation de Gabon poste pour 898 millions de francs CFA : Alors qui ment ? L’Etat ou moi ? Je peux multiplier ainsi les interrogations…
Par conséquent, faut-il sortir de Polytechnique pour comprendre qu’un Etat qui n’honore pas ses engagements et qui accumule une dette de 101 milliards vis-à-vis d’une petite structure comme La Poste ne permet pas à celle-ci de faire face à ses obligations ? En d’autres termes, La Poste se trouve dans la situation d’un fonctionnaire d’Etat qui ne recevrait pas son salaire mensuel alors qu’il doit régler son loyer. La faute réelle ne renvoie-t-elle pas logiquement à l’employeur (l’Etat) qui ne lui a pas versé son salaire ?

GMT : Comme l’Etat vous a tellement mis les bâtons dans les roues, n’auriez-vous pas dû démissionner ?

Alfred Mabika-Mouyama : Laissez-moi rire. Quand j’étais ministre, j’avais présenté par écrit ma démission de cette fonction. Si donc j’ai pu présenter ma démission d’une fonction socialement aussi élevée, me retirer de la position de PDG de La Poste n’aurait posé aucun problème. Simplement en tant que capitaine du bateau, je ne me voyais pas pousser au naufrage tant d’hommes : les employés, les épargnants, les clients… Au contraire, à mon départ, j’ai laissé la Poste dans un bon état. J’aurai l’occasion de vous le démontrer et le mettre à la disposition des gabonais ultérieurement.

GMT : Avec vos accusations contre l’Etat et les personnes au gouvernement, peut-on conclure que vous vous éloignez du régime de Libreville ?

Alfred Mabika-Mouyama : Vous savez, un régime c’est des individus, des pratiques…
Moi, j’ai assumé la direction de La Poste pendant 9 ans. Les gabonais m’ont vu à l’œuvre. La Poste que j’ai laissée n’est pas celle que j’ai trouvée. Sous ma présidence à La Poste, je n’ai jamais eu de retard de salaire, je n’ai jamais eu de grève, aucun retraité ne s’est retrouvé sans sa pension. Je me devais par conséquent de dire aux gabonais ce que j’ai fait et ce que je n’ai pas fait. C’est à cela que je m’emploie pour l’instant. Il faut donner ma part de vérité et cela n’a pas de de lien avec l’adhésion à un quelconque régime. Ce qui m’intéresse, comme tout gabonais, c’est ma liberté et ma dignité ainsi que la restauration de la vérité.

Figurez-vous qu’un plan tendant à éliminer toutes mes sources de revenus a été mis en place : on est notamment allé trouver mes partenaires investisseurs pour leur demander de m’écarter des affaires. Et les opérations vont maintenant jusqu’à dresser des collectifs d’épargnants ou d’agents de La Poste, et même des familles d’agents incarcérés, pour mettre la pression sur ma personne et s’attaquer à mes intérêts. De telles actions sont-elles démocratiques et républicaines ? Ont-elles quelque chose à voir avec mon passage à La Poste ? Sont-elles motivées par la jalousie, voire le machiavélisme ? Pensez-vous sincèrement que ce sont des pratiques d’hommes d’Etat respectueux des droits fondamentaux ? Employer le terme « épuration » est-il exagéré?

GMT: En tant qu’homme politique ayant évolué dans les arcanes les plus profondes du pouvoir, quel regard portez-vous sur la situation actuelle du pays, secoué par des crises multiformes dont une fracture sociale de plus en plus inquiétante?

Alfred Mabika-Mouyama: Je constate comme tous les gabonais que le pays traverse une situation difficile, regrettable.

GMT : Un mandat d’arrêt international vient d’être lancé contre vous au Gabon ! Quel est votre sentiment ?

Alfred Mabika-Mouyama : J’ai comme vous appris cela par la presse et les réseaux sociaux.Mais, souvenez-vous que déjà au mois de janvier, le journal L’Union et des médias en ligne, relayés par les réseaux sociaux, annonçaient la délivrance d’un mandat d’arrêt à mon endroit sans que les motifs justifiant ce dernier ne soient indiqués.Je me demande donc, est-ce le même mandat ? Est-ce un second mandat ? Dans tous les cas, je réitère les propos que j’ai tenus lors de ma conférence de presse du 16 février dernier. J’ai dit à cette occasion qu’il était en principe normal dans un pays de justice qu’un dirigeant d’une grande entreprise soit entendu à propos de problèmes touchant la structure qu’il a gérée.

Dans mon cas, cela aurait été l’occasion de connaître exactement les faits qui me sont reprochés, de rentrer dans le fond du dossier. Et j’en aurai, j’en suis sûr, retiré la satisfaction de pouvoir démontrer que c’est bien l’aveuglement et les actes de certains représentants de l’Etat qui ont porté préjudice à La Poste, ses clients et partenaires et à ceux qui y travaillent avec dévouement et abnégation.

C’est d’ailleurs pour cela que j’avais moi-même demandé à être interrogé directement lorsque j’observais que certains de mes anciens collaborateurs étaient injustement persécutés, pris pour bouc-émissaires afin de pouvoir ’’inventer’’ et ’’offrir’’ à la police du pouvoir des prétendues malversations que l’on voudrait m’imputer. Cette position, je l’avais exprimée à Monsieur Bilié By Nze qui est l’un des hommes orchestres de cette persécution injustifiée.

Or, au lieu de cela, on assiste à une ’’orchestration’’ de poursuites. Car, comme vous avez pu le noter, cette annonce de mandat d’arrêt s’est faite conjointement avec trois autres qui se rapportent à d’autres personnes et à d’autres affaires auxquelles je suis totalement étranger et qui pour certaines même remontent à plusieurs années, afin de scénariser une opération judiciaire globale. Cette association est-elle vraiment neutre ? Nul n’est dupe et cela ne trompe personne.
Il ne fait aucun doute que ce qu’on cherche au fond, c’est à me faire taire. On veut m’intimider en me décernant une sorte de ‘’’mandat d’arrêt de parole’’.
Car rappelez-vous, qu’est ce qui explique qu’on arrive aujourd’hui à un mandat d’arrêt et à toute cette agitation ? La réponse est claire et simple : l’annonce de la publication de mon livre et la rupture de mon silence.
C’est effectivement à compter de celle-ci, dès octobre 2016, avec la diffusion de cette information sur les réseaux sociaux, que s’est accélérée la mécanique macabre qui me vise.

C’est à partir de ce moment que le pouvoir, sous l’instigation de Monsieur Bilié-By-Nze, a non seulement monté des émissions télévisées à charge et des articles de presse ciblés, mais aussi arrêté des agents de La Poste pour les soumettre à des interrogatoires, samedi et dimanche pour certains, afin de leur soutirer des ’’aveux’’ orientés et commandités dans le dessein de façonner artificiellement des prétendus détournements que l’on souhaitait me mettre sur le dos.
Dans un état de droit sans une justice aux ordres, il serait aisé pour moi de prouver que je n’ai jamais eu à détourner des fonds de La Poste dans ma gestion de l’entreprise. Mais tout et n’importe quoi peut être fabriqué et construit pour donner la charge contre une personne condamnée avant d’être jugée.

Dans cette affaire, on veut simplement tromper le peuple et empêcher que la vérité n’émerge. On veut se servir de la justice pour obtenir la mise à mort politique et sociale d’un individu. On veut se servir de la justice après s’être servi des médias.
Cela confirme bien l’existence des manipulations politiques que je dénonce longuement dans mon livre sur La Poste. Celles-ci continuent et se sont simplement intensifiées après la tenue de ma conférence de presse de présentation à Paris.
Depuis, des thuriféraires du pouvoir veulent se draper du manteau de la justice, pour régler leurs comptes politiques et étouffer la vérité. Ainsi, on tente d’instrumentaliser l’appareil judiciaire.

Or, à propos de notre appareil judiciaire national, je me suis déjà aussi prononcé en indiquant que je ne lui fais pas confiance. J’ai vécu, comme de nombreux gabonais, des situations personnelles qui confortent cette défiance. A titre d’exemple, j’ai souvenance d’interventions surréalistes et de pressions que j’ai subies du pouvoir dans un dossier de recours judiciaire à l’occasion de l’élection municipale de 2013 à Mouila et dont M. Bilié By Nze était un des témoins actifs.

En effet, sous la menace du pouvoir, j’avais été contraint de retirer un recours en annulation de l’élection municipale que j’avais introduit auprès de la Cour Constitutionnelle. Ledit recours visait un élu-local qui détenait en même temps un mandat de député à l’assemblée nationale et était susceptible de conduire au prononcé de son inéligibilité. Du simple fait que le Gabon ne voulait pas paraître comme un pays ayant une assemblée nationale monocolore, sans groupe parlementaire de l’opposition, je fus sommé par Monsieur Pacôme Moubelet et la Cour Constitutionnelle, intervenant pour le compte du pouvoir, de rédiger un acte de retrait de mon action qui était pourtant juridiquement fondée. Cela dans le but de favoriser l’élu local-député, afin de satisfaire le pouvoir. Dans cette situation de déni de justice à laquelle j’ai longuement refusé de me plier, Monsieur Bilié By Nze était témoin et intervenant.
Je peux donner plus de détails sur cette affaire, ses implications et ses conséquences. Elle suffit pour me donner des raisons de ne pas croire à une justice gabonaise qui ne soit pas instrumentalisée. Dans un pays de justice, il est inimaginable que le requérant que j’étais pût être mis au courant par avance de la décision de la justice face à mon action au point où cette dernière elle-même me demander de retirer mon recours pour permettre qu’elle rende une décision différente qui soit favorable aux calculs et attentes du pouvoir.

Comment, Monsieur Bilié By Nze ayant été témoin actif de tout cela peut-il lui aujourd’hui me demander de me remettre à la justice gabonaise pour rétablir la vérité dans l’affaire de La Poste ?

Par ailleurs, comme deuxième exemple, en 2011 j’avais saisi la justice gabonaise pour contester la régularité et la légalité du protocole d’accord qu’avait signé, à l’insu de La Poste, le ministre du budget de l’époque, Monsieur Emmanuel Issoze-Ngondet, avec la société Internet-Gabon et qui a permis le détournement des subventions de La Poste. Cette dernière est restée aphone.
Enfin comme troisième exemple, j’apporte dans mon livre la preuve de plaintes que j’ai déposées depuis plusieurs mois contre des journaux du pouvoir (Le Douk-Douk, La Griffe, et le Nganga), au sujet de nombre d’articles diffamatoires et mensongers publiés sur moi dans cette affaire de La Poste. Ces plaintes n’ont jusqu’à présent pas connues de suites. Visiblement elles n’intéressent pas la justice gabonaise! Et la même justice, en quelques semaines, semble pourtant prompte à me ’’clouer au pilori’’ !!! Au regard de ça, comment voulez-vous que je puisse avoir confiance en la justice de mon pays ? Et lorsqu’on me convoque moi, pourquoi ne convoque-t-on pas Monsieur Issoze-Ngondet ? Pourquoi aucune enquête n’est ouverte à l’encontre de l’Etat et de ses acteurs que j’accuse avec détails et preuves dans mon livre ?

Voyez-vous, on donne là une image déplorable de la justice dans notre pays.
En réalité ce mandat d’arrêt international est l’aboutissement d’une volonté d’élimination politique et sociale de ma personne en se servant de la justice comme instrument parce qu’elle est détenue par un pouvoir qui en use comme il l’entend.
A votre avis, pourquoi autant d’acharnement ? C’est là une question que se pose de nombreux gabonais.

Seuls les auteurs connaissent exactement les raisons pour lesquelles ils s’acharnent sur moi. Je peux simplement deviner, au regard de la violence des coups qui me sont portés et des nombreux actes de nuisance perpétrés à mon endroit, qu’il pourrait s’agir d’un problème d’égos, d’antagonismes personnels. Visiblement certaines personnes voudraient me faire payer les mauvais choix qu’elles ont faits dans leurs vies, leurs échecs politiques personnels, ce afin d’assouvir leurs ambitions politiques futures.
Les gabonais étaient prêts à retenir une chose de mon passage à La Poste : « c’est l’homme qui a redressé La Poste et a créé la banque postale ». Cela ne faisait pas plaisir à tous les politiques ! Il fallait tout anéantir, détruire ma réputation, me salir et nuire à cette image de réussite. On me poursuit donc pour des raisons politiques et on fomente des motifs judiciaires en inventant des malversations financières.
Sans doute une rancœur persiste chez certains du fait qu’on ait trouvé dans les archives de feu André Mba Obame mon nom annexé à la fonction de potentiel Premier Ministre. On me reproche par ailleurs de ne pas avoir participé à la campagne présidentielle de 2016. La crise de La Poste mets sur scène les passions, les querelles personnelles, la peur de l’autre, les luttes de pouvoir. La vérité fuit le terrain, le débat étant politique.

FIN.

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