Impasse

Vingt mois après l’élection présidentielle d’août 2016, c’est un euphémisme de relever que le Gabon s’est installé dans une impasse sérieuse. La classe politique se livre une guerre de tranchées dont le seul vainqueur prévisible sera le marasme économique et social.

Une partie, rejointe par de perpétuels opportunistes chantant hier les louanges de Ping et lançant leurs partisans sur les barricades mais désormais encensant Ali Bongo Ondimba sans aucune autre forme de procès, se satisfait d’avoir conservé le pouvoir et peu lui importe les critiques qui lui sont faites sur la manière. La fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? Une autre, la tête enfouie dans le déni de la réalité, ne jure que par sa victoire et assure qu’elle prendra incessamment le pouvoir alors que le temps se refuse à suspendre son vol. Mais le monde entier accueille le détenteur du pouvoir légal du Gabon au terme d’une élection contestée mais derrière nous.

Les observateurs, plus vexés d’avoir été, au même titre que les gabonais ordinaires, écoutés par les longues oreilles du pouvoir en place, vengent leur amour-propre blessé avec des résolutions qui entretiennent au sein de la population la plus naïve l’illusion d’un départ imminent du mal élu responsable de ce crime de lèse-majesté, ce qui ne les empêchent pas de le recevoir partout en Europe.

A qui profite cette situation ? à tout le monde sauf au Gabon qui s’enfonce à grande vitesse dans un marasme généralisé. Chacun campant sur sa position agit sans se préoccuper des objections des autres.

Ceux qui détiennent ou se sont accaparés le pouvoir engagent des réformes en s’appuyant sur un parlement en partie disqualifié pour cause de mandat largement échu. Et voilà une révision constitutionnelle, qui aurait mérité un référendum, adoptée par des députés maintenus dans la légalité par la Cour Constitutionnelle mais ne jouissant plus d’aucune légitimité.

De l’autre coté, au nom du tout ou rien, la coalition se refuse à quelque discussion que ce soit sur quoi que ce soit. Sa stratégie du boycott fait largement le jeu du pouvoir en place qui a devant lui un boulevard pour modifier tout et d’abord le cadre constitutionnel. C’est déjà dans cette logique qu’elle a laissé filer une majorité parlementaire qui lui tendait les mains si les élections législatives avaient eu lieu à leur échéance normale en décembre 2016. Elle aurait pourtant pu commencer par prendre la primature et la présidence de l’assemblée nationale. C’est cette même logique qui préconise non pas le boycott mais quelque chose qui s’y apparente aux conditions actuelles. Car comment apporter des réformes sur des mécanismes et des dispositifs défectueuses si on ne participe pas à la discussion avec ceux qui détiennent par la force ou non le pouvoir exécutif.

Faute de terrain de discussion, le pouvoir en place avance sans se soucier de ceux qui le boudent. Il ne parvient pas manifestement à redresser la barre et à relancer la machine économique et sociale. Peu lui importe. De toute évidence, garder la main sur les commandes du pays est pour lui une victoire en soi.

Pendant ce temps, le pays sombre corps et biens. La situation de l’emploi est catastrophique et continue à empirer au désespoir des jeunes qui se sont battus sur les bancs des collèges, lycées, grandes écoles et universités. Mais également au désespoir de leurs parents qui ont, dans certains cas, placé de grands espoirs en eux et voient venir leurs vieux jours sans que leur relève, qu’ils ont pourtant préparée, ne soit prête. Que dire des autres pans de la vie sociale. Que d’enfants sont restés à la maison cette année et n’ont pas pu réunir les moyens financiers de leur scolarité. Que dire de la santé et de cet outil formidable, la CNAMGS, à peine créé et déjà en difficulté. Quels investisseurs sérieux peuvent se bousculer aux portes du pays devant une telle perspective pour contribuer à relancer une machine économique à bout de souffle ?

C’est flagrant, le pays est dans l’impasse. Au royaume de l’oralité, du corps de garde, du débat, ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’un blocage, qui vient de ce que chacun campe sur ses positions et refuse de parler à son voisin, prospère.

La dégradation actuelle de la situation ne disparaîtra pas du jour au lendemain si, par extraordinaire, le pouvoir venait finalement à changer de main pour revenir à la coalition. Les dégâts sur le tissu économique et social auront laissé leurs marques. Nous avons vu la communauté de la sous-région d’Afrique de l’Ouest faire pression pour faire partir le président de Gambie. Cette élection a eu lieu bien après la nôtre et a trouvé une solution moins de trente jours plus tard. L’Afrique Centrale s’inscrit-elle dans une telle logique ? Non! Chacun des pays qui la compose est confronté à des questions qui interrogent son avenir à court et moyen terme. Nul n’a vraiment le temps du voisin sauf pour en rire et oublier ses propres malheurs.

Il faut se résoudre à l’évidence : la situation est bloquée et aucun gabonais ne peut s’en satisfaire. Dans de telles circonstances, il faut se dépasser, transcender pour se parler à moins de prendre les armes, et même dans ce cas, pour régler par la force le différend survenu au terme d’une élection pour laquelle la coalition n’est pas exempte de reproches, elle qui a dédaigné les avertissements lancés sur leur mauvaise préparation. Par conséquent, sauf à accepter qu’un camp impose son point de vue en s’asseyant sur les objections des autres, la solution passe par un dialogue au cours duquel toutes les positions seraient exposées et les propositions soumises au débat contradictoire.

Des voix, et non des moindres, s’insurgent contre cette idée d’un autre dialogue. Mais à quel moment le premier a-t-il eu lieu? La coalition s’est concertée et s’est parlée pour se rassurer de son bon droit. Le pouvoir en place a réagi en organisant à son tour ses états généraux qui suggéraient la capitulation pure et simple des autres. A un monologue a répondu un autre monologue. Dans tout ça, quand a-t-on opposé des arguments aux arguments; quand a-t-on parlé des réformes à apporter aux dispositifs législatifs et règlementaires ? Quand a-t-on questionné l’intérêt national pour se rapprocher d’une solution consensuelle ?

Il faut que s’organise un vrai dialogue. Une élection à laquelle certains se sont portés candidats a eu lieu. C’est à ces candidats qu’il faut demander d’exposer leurs griefs. C’est eux qui doivent faire la synthèse des récriminations de leurs soutiens et les porter à cet échange pour faire prendre au pays le chemin d’une solution. Or, jouent les premiers rôles et poussent à la surenchère, des personnes et des groupes de personnes qui n’avaient pas elles-mêmes jugé utile de présenter leur candidature à cette élection ou bien qui s’étaient déjà rangées derrière d’autres causes mais veulent, ayant fait de leur engagement politique un investissement boursier, toucher les dividendes. Et peu importe le sort du pays à ces va-t-en-guerre.

C’est à juste titre que certains évoque le lourd handicap de l’opposition imputable aux antagonismes de personnalités, aux ambitions et calculs personnels. Ce sont en effet ces calculs et ce positionnement qui ont conduit au spectacle lamentable du contentieux préélectoral au cours duquel l’ensemble du pays, mais au delà, le monde entier a pu voir des leaders de l’opposition gabonaise se ridiculiser avec des dossiers mal ficelés. En l’occurrence ce n’est pas la loi électorale qui était mauvaise. Ce sont bien son application et le manque de clairvoyance si ce ne sont les complicités d’une partie de l’opposition pour sa violation notamment en son article 12 bis qui ont préparé le terrain à des résultats truqués, maquillés, falsifiés, travestis.

Mais le temps n’est plus aux reproches. Il est à la construction d’une solution viable pour le court et moyen terme. Une telle solution, passe par un dialogue au cours duquel toutes les positions seraient exposées et les propositions soumises au débat contradictoire.

Entre temps le calendrier impose, sans doute utilement pour certains, la tenue de législatives.

A la question de quelles avancées peut-on se prévaloir pour accepter une participation et une organisation d’élections gagnables on doit donner deux réponses. En premier lieu d’aucune ; ce qui par conséquent conduit au boycott. En second lieu, puisque aucune discussion n’est acceptable avec le pouvoir en place, le statu quo qui en résulte gèle l’ensemble du dispositif législatif et réglementaire en l’état; ce qui conduit tout autant à l’abstention synonyme de boycott. Ainsi donc le boycott serait la seule voie par laquelle passerait le salut.

Mais comment aurait-on pu enregistrer des avancées dans le dispositif électoral si personne ne s’est résolu à en discuter avec le pouvoir en place qui s’en satisfait et ne peut le renforcer que dans un sens qui lui est favorable ? C’est ce dilemme qui impose comme une évidence l’organisation d’un dialogue parce qu’il n’a toujours pas eu lieu, qu’aucun des candidats n’a présenté au pays ses arguments ; que la seule critique complète disponible est celle des observateurs qui ne peuvent pas se substituer aux gabonais eux-mêmes. On ne peut pas laisser le pouvoir en place choisir seul les aspects qu’il veut réformer, définir la profondeur des réformes et espérer que ces réformes nous satisfassent. Il faut être là pour circonscrire le champ des réformes. Il faut se dépasser et se parler.

Si la communauté internationale veut nous aider c’est à cet exercice qu’elle doit s’atteler et réunir les conditions de la viabilité et de la crédibilité d’un tel dialogue. Mais le veut-elle vraiment ? Sinon, il nous faudra trouver par nous même les passerelles pour nous parler et discuter de ces réformes.

C’est exact que lorsque de notre fait, « les règlements des conflits et les crises sont sans fin et que les solutions avortent à cause de manœuvres irréfléchies, la désaffection se trouve renforcée avec un anathème d’incompétence et de manque de savoir-faire ». Aucun conflit ne se règle unilatéralement. Même dans le cas de la victoire militaire de 1944 -1945, il a bien fallu que les vainqueurs s’assoient autour d’une même table avec les vaincus pour que ces derniers signe leur capitulation.

Pour sortir de l’impasse, il faut donc que se tienne un vrai dialogue. Et peu importe que ce soit le premier, le deuxième ou le nième ; pourvu qu’il réunisse tous les acteurs politiques concernés, qu’il conduise à un débat au fond sur les causes du marasme politique et débouche sur des réformes utiles pour la bonne marche du pays.

Dans ce contexte, faut-il aller aux élections législatives ? Oui parce qu’il faut retrouver un minimum de cohérence entre la légalité de l’assemblée et sa légitimité ; parce qu’il faut qu’un groupe de députés, s’il advenait que la majorité ne soit pas acquise à l’opposition, assurent une fonction de veille pour le bien de tous. Et il en est déjà ainsi au Sénat.

La participation à ces législatives est elle en contradiction avec la nécessité d’un vrai dialogue national ? Évidemment non parce qu’il n’y a ni substitut , ni échappatoire à un débat contradictoire auquel l’ensemble des gabonais doit prendre part pour s’accorder sur les normes et les règles de leur vivre ensemble.

Raymond Ndong Sima

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