Guy Pierre Biteghe: «Les chemins de la liberté»

Faire de sa vie un instrument de lutte. Lutter et défendre la liberté même au péril de sa vie, voilà à quoi doit aspirer tout journaliste sous les dictatures tropicales, avec pour seule arme, sa plume. Il doit savoir en quittant sa maison le matin qu’il ne pourrait pas rentrer le soir. Si on ne l’a pas compris, alors on devrait se livrer à autre chose et abandonner la plume.

Le métier de journaliste est à la fois ingrat et exaltant. Sous les tropiques et particulièrement au Gabon, le journaliste est regardé comme un moins que rien, un clochard, un mendiant…Historien du présent, il doit exercer sa profession dans un milieu qui lui est hostile et auquel il doit s’adapter en fonction des réalités politiques et l’environnement social pour ne pas dire sociologique.

Dans cet environnement, il doit affronter deux acteurs impitoyables qui ont chacun une arme de destruction massive, le politique et le peuple. Rappelons qu’un journaliste ne crée pas l’information, il la traite. C’est dans ce traitement qu’intervient, l’analyse, le commentaire, la manière de présenter les choses, de les dénoncer en sachant qu’on est sous le regard du politique. Mais avant de traiter une information, il faut la chercher et trouver. Et la bonne info, se trouve souvent entre les mains des hommes du pouvoir. Le bon journaliste doit avoir ses relations au sein du pouvoir tout en gardant sa liberté d’esprit et de ton. Oui, l’arme politique et particulièrement du politique au pouvoir, est l’arme la plus puissante, très puissante à côté de la plume. Elle est capable de faire des dégâts incalculables face au pouvoir de la presse.

Ces armes sont de deux types. Il y a les armes douces qui font moins de dégâts, le pouvoir sait d’ailleurs les utiliser à bon escient en fonction de ses intérêts, ce sont l’argent et les femmes. Pour parvenir à ses fins face à certains journalistes qui veulent le mettre en mal, les dictatures ont souvent su user de ces deux leviers pour acheter le silence des journalistes et juste après, les humilier. Ne dit-on pas que : « Nul n’est incorruptible, chacun a son prix » ? Reste qu’il y a des journalistes qui estiment qu’en dictature, le vrai prix à payer réside dans la capacité de donner la bonne et la vraie information au peuple.

Il y a ensuite les armes puissantes, ce sont les arrestations arbitraires, les emprisonnements, les enlèvements, les tortures et les assassinats…

Le peuple, nous l’avons dit plus haut, dispose-lui aussi d’une arme de destruction massive qui agit à deux niveaux, au niveau économique et au niveau de l’opinion. La qualité d’un journal se juge à l’aune de ses ventes et donc de ses prises de position sous une dictature. Si le pouvoir fait tout pour tuer les journaux par des coups d’impressions élevés et des taxes diverses, on trouve encore des journaux qui tiennent la route uniquement grâce à leur vente, donc au soutien indirect que leur apporte le peuple qui se fonde donc une opinion.

Malheureusement, dès qu’un journal a perdu la bataille de l’opinion, cela se fait ressentir tout de suite sur ses ventes qui déclinent. Et la mort du journal intervient. Je peux en témoigner pour avoir été le dernier directeur de publication du journal « Le Bûcheron », mort en 2002 du fait de son rejet de la part du peuple, suite au ralliement au pouvoir du parti de Mba Abessole dont il était l’organe de propagande. On peut dire la même chose de nombreux titres nés entre 90 et 93, à l’exemple de « Mpili » de Banga Eboumi, « L’Effort » du PSD de Maganga Moussavou, « La Relance » du PDG, « La Voix du peuple » de Maître Louis Gaston Mayila, « La Pirogue » de germain Ngoyo Moussavou…

Aujourd’hui, nous avons une nouvelle génération de journaux dits de combat. Sans véritable assise financière réelle, ces journaux, à l’exemple de « La Loupe » qui célèbre son 400ème numéro réussissent à évoluer difficilement dans un milieu hostile où les sanctions de l’organe de régulation s’abattent sur eux, parfois à une fréquence infernale. Si on veut tuer économiquement cette presse-là, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Une presse prise entre deux feux. D’un côté le pouvoir qui la taxe d’être une presse de l’opposition qu’il doit asphyxier économiquement. Pas de subvention digne de ce nom, pas d’accès à la publicité, même institutionnelle. De l’autre côté, une opposition qui estime que cette presse doit lui servir aveuglément, sans le moindre soutien ou contrepartie… Voilà dans quel environnement évolue et survie la presse dite de combat. Voilà dans quel environnement évolue et survie votre journal « La Loupe » depuis onze ans.

Joyeux anniversaire et longue vie au journal « La Loupe » dans le combat pour la libération du Gabon. La liberté a un prix !

Guy Pierre Biteghe

Directeur de publication du Mbandja et président de l’Opam

Laissez votre commentaire