Gabon: Ndong Sima interpelle l’Eglise catholique sur son positionnement

A la suite de la déclaration du clergé du Gabon sur la situation sociopolitique du pays, les réactions ne se sont pas fait attendre au sein de la classe politique. Dans une lettre adressée à la Conférence épiscopale et au chargé du clergé, aux allures de diatribe, l’ancien premier ministre Raymond Ndong Sima fustige le positionnement ambigu de l’église lors des différents événements qui ont rythmé la vie politique du Gabon ces dernières années. Nous publions in extenso l’intégralité de cette correspondance.


Lettre à la Conférence épiscopale et au chargé du clergé au Gabon

Messeigneurs, membres de la Conférence épiscopale du Gabon, Chers frères Prêtres du ministère sacerdotal du Gabon, Ouvriers évangéliques désignés par le divin Roi jésus-Christ.

C’est comme chrétien de l’Église catholique, apostolique et romaine dont je me réclame, que je me sens concerné par tout ce qui touche l’Église notamment lorsqu’elle devient source d’interrogations ; lorsque son lien avec la société s’abîme du fait de ses postures incompréhensibles sur le champ politique justifiant ainsi son procès qu’avec délectation certains nourrissent depuis plusieurs années. Je dois à la vérité de dire que j’ai beaucoup hésité avant de vous écrire car je voudrais vous partager mes préoccupations sans en faire une attaque contre l’un ou l’autre en particulier ni verser dans une attaque contre l’Église.

Ne pouvant me résoudre à excommunier ma foi dans le domaine public; ma conscience de catholique et de citoyen qui s’irriguent et s’informent mutuellement m’oblige à une exigence de vérité et de clarification dont le besoin me paraît aujourd’hui urgent. C’est pourquoi je souhaite que ces quelques lignes vous manifestent plus clairement mes interrogations et les raisons pour lesquelles je vous écris.  

Le Gabon célèbre cette année les 175 ans de son évangélisation. C’est, de toute évidence, une occasion opportune de questionner l’apport de l’église catholique à la construction et à la marche de notre pays. Cette contribution porte d’abord sur la catéchèse. Elle a trait ensuite à la formation générale de la jeunesse à partir d’établissements d’enseignement primaire et secondaire, Elle concerne enfin les autres interventions de l’église dans différents domaines sociaux, De nombreuses générations ont été modelées par les principes moraux annoncés et défendus par l’église catholique dans ces trois domaines, principes qui ont contribué à renforcer son implantation au Gabon.

Aujourd’hui, notre pays est plus que jamais à la croisée des chemins, Depuis son accession à l’indépendance en 1960, il a connu plusieurs évolutions qui ont continuellement interpellé la conscience chrétienne. La lettre de l’abbé Mintsa Mi Mbeng à son archevêque en 1965, récemment publiée par le père Paul Mba Abessole qui a invité à cette occasion tout chrétien gabonais à la lire attentivement, en est un des témoignages poignants. 

Lors du retour au multipartisme en 1990 et même un peu avant, de nombreux prêtres se sont engagés dans le débat citoyen partageant le diagnostic général d’une situation politique, économique et sociale dégradée. L’un d’eux, le père Paul Mba Abessole, finira par créer un parti politique et à briguer un mandat présidentiel dont il sera privé par une fraude au sujet de laquelle l’église du Gabon ne s’est pas ou si peu exprimée. Ce silence sera mis au compte de la désapprobation par l’église de l’engagement en politique d’un prêtre, Pourtant, ce dernier a porté à cette occasion les espoirs légitimes d’une majorité de ses concitoyens.

La réprobation de l’engagement politique du prêtre a donc pris le dessus sur la violence ainsi faite à une population qui s’était clairement exprimée dans les urnes et avait placé son espoir dans le leadership de ce dernier. Une telle réprobation s’inscrivait dans la droite ligne dira-t-on du rejet de la théologie de la libération par le Pape Jean Paul II et résumé par l’image de ce dernier réprimandant publiquement le père Ernesto Cardenal à son arrivée au Nicaragua. Mais c’est aussi ce même Pape Jean Paul II qui a donné un appui décisif au syndicat Solidarité en Pologne et qui s’est illustré par la défense de la dignité humaine.

Parmi les nombreux acteurs civils de la scène politique gabonaise de l’époque du retour au multipartisme, plusieurs : de Joseph Rendjambé au père Paul Mba Abessolo en passant par Jules Bourdès Ogouliguendé, Pierre Claver Mvele, Michel Essongue, François Ntoutoume Émane, Casimir Marie Ange Oyé Mba, Zacharie Myboto, Jean Pierre Lemboumba Lepandou etc, avaient été formés au collège Bessieux, etablissement secondaire catholique créé en 1948 alors que le Gabon était encore un territoire colonial de l’Afrique Équatoriale Française. Ceux d’entre eux qui n’approuvaient pas la trajectoire globale de leur pays puisaient toute ou partie de leur réprobation des principes et valeurs morales reçus notamment dans leur éducation au sein de cet établissement. Eux aussi et une grande partie de la population derrière eux sont devenus de facto les victimes collatérales du désaveu du père Paul Mba Abessole et du silence de l’église du Gabon.

Ainsi donc, devant la dérive continue de la gestion de la vie publique, l’église du Gabon s’est cantonnée à cette époque et a continué à le faire récemment dans une dénonciation convenue de la violence, des mensonges, de la floraison de mouvements ésotériques, du chômage, de la consommation de drogue, des crimes de sang à des fins fétichistes sans décrire clairement ces maux et leurs mécanismes et surtout en refusant de s’impliquer dans l’élaboration des normes susceptibles de les endiguer ; de consigner une ligne doctrinale explicite, claire et lisible sur la vie publique au Gabon. Finalement, ces interventions intermittentes et d’ordre général ont alimenté et alimentent de plus en plus l’idée d’une attitude complaisante devant certains comportements qui heurtent la morale.

Par exemple, elle n’a pas pris position en 2016 sur une question basique comme l’enrôlement des électeurs et la participation des chrétiens au vote en vue de contribuer au choix des différents élus du pays, en conscience et sur la base des valeurs chrétiennes.

 

Elle n’a pas combattu vigoureusement cette attitude de lâcheté de tant de chrétiens gabonais qui ont choisi de se laver les mains en s’abstenant de prendre part au débat et au choix des solutions permettant d’améliorer la gouvernance du pays. Elle n’a rien dit ou presque sur la corruption des électeurs et l’achat des consciences, pratiques auxquelles le parti au pouvoir depuis une si longue période avait systématiquement et ouvertement recours.

Or, l’Église doit mobiliser le peuple des croyants pour participer à la construction d’une société plus juste et plus morale, à sa transformation, combattre pour sa bonification, C’est bien le sens de l’encyclique du pape Paul VI du 6 août 1964. Puisque chaque chrétien doit voter selon sa conscience. Il appartient à l’Église d’éclairer cette conscience par une réflexion et un discernement préalables en aidant les chrétiens catholiques à se poser les questions élémentaires : « vu l’état du pays, quel est le projet de société, c’est à dire quelles sont les propositions de solutions qui correspondent Ie mieux à la politique à promouvoir? Ce projet est-il réaliste? Le candidat qui le promeut semble-t-il avoir les qualités qui correspondent à ce qu’on attend d’un président de la République en termes de défense de l’intérêt général, de défense de la dignité humaine, d’objectivité, de moralité ? »

 

Oui, l’Église du Gabon aurait dû aider ses fidèles à un tel discernement, accompagner les chrétiens-citoyens selon les critères de l’Évangile. N’est ce pas le sens de cette affirmation de Mathieu 3 lorsqu’il parle de « sel de la terre », de « lumière du monde » qui éclaire et interpelle les consciences en témoignage du Christ, n’est ce pas le sens de cette adjuration de Paul à Timothée dans sa seconde épitre à proclamer la parole, insister à temps et à contre temps ?

Le Pape Pie XII a, au demeurant, conseillé que chacun vote « selon le dictamen de sa conscience. Or il est évident que la voix de la conscience impose à tout catholique de donner sa voix aux candidats qui offrent des garanties vraiment suffisantes pour la protection des droits de Dieu et des âmes, pour le bien véritable des particuliers, des familles et de la société, selon la loi de Dieu et la morale chrétienne ». Qu’il y ait, aux yeux des théologiens plus stricts, une obligation grave pour les catholiques de voter pour un candidat qui soit apte à la charge à exercer selon les principes catholiques, est une exigence que le Pape Pie X avait même fixée : « Ainsi que le conseillent sagement les articles conformes aux écrits des moralistes, il faut élire les hommes qui paraissent devoir mieux veiller aux intérêts de la religion et de la patrie dans l’administration des affaires publiques ».

 

On était donc et on est toujours en droit d’attendre de l’église du Gabon qu’elle apportât et qu’elle apporte sur la scène politique nationale sa vision propre à la foi, aux valeurs et aux principes chrétiens, or et de façon surprenante, elle s’est continuellement cantonnée à une totale neutralité des valeurs, à un relativisme moral au profit de certains candidats, de certains partis politiques

Chers frères, j’ai observé sous le boisseau du silence mais avec tellement d’étonnement au moment de l’élection présidentielle désastreuse de 2016 comment une partie du clergé et de la hiérarchie de l’église du Gabon a pris position pour certains Candidats sans se donner la peine d’exposer les raisons de son choix; sans expliquer en quoi, dans leur projets, les bénéficiaires de leur soutien participaient à sauvegarder et développer et développer les valeurs chrétiennes et plus généralement; en quoi ils étaient les plus  aptes, du point de vue des solutions politiques proposées, à gérer les affaires de la cité. Ce faisant, ces partisans ont soutenu et contribué à donner du crédit à des projets simplistes à l’excès, superficiels et même vides qu’ils peineraient à défendre publiquement incapables d’en décliner le contenu; d’en préciser la quintessence programmatique destinée au nécessaire redressement du pays; n’ayant pas vu, compris ou alors complices de I’erreur aussi grossière que fatale (la DTE) dans laquelle certains responsables politiques ont entraîné une population qui faisait confiance à leur jugement.  

Dans certains cas, votre soutien est notamment allé à un processus construit sur un mensonge éhonté par exemple lors de la recherche d’un candidat unique de l’opposition, processus marqué du sceau de la duperie et inscrit dans une démarche de petits  arrangements dont le pays devait pourtant s’éloigner pour s’inscrire dans une logique républicaine et même charitable en plaçant au centre de la réflexion et de l’action publique, des valeurs à partager et non des avantages à prendre. Mais vous avez aussi choisi de vous taire devant la violation grossière de la loi électorale sur l’iniquité de la représentation des candidats dans les instances chargées de gérer cette élection et notamment la composition de l’assemblée plénière de la Commission Électorale Autonome et Permanente, Cette violation a créé les conditions de la fraude électorale qui allait s’en suivre.

Comment et sur quelle base avez vous pris parti sans avoir écouté tous ceux qui avaient choisi de proposer une solution à l’ensemble des autres gabonais en se portant candidat à cette élection ? Combien de candidats avez vous interrogé et quels débats avez vous encouragé sur des thématiques précises d’intérêt général comme la justice, son organisation et sa pratique; l’éducation et la formation ; la santé publique, la solidarité nationale etc. ? Quelle place avez vous alors réservée à la vérité et à l’équité dans cette prise de position ? N’avez vous pas, en agissant de la sorte, altéré ce qui est indispensable aux membres d’une communauté pour vivre ensemble comme la si bien établi Thomas d’Aquin et qu’avez vous fait pour la manifestation de Ia vérité en cette circonstance essentielle de la vie du pays. Avez-vous agi dans le cas d’espèce in persona Christi Capitis ?

 

Certes, direz vous, et le récent message des évêques du 2 février 2019 le rappelle ; la conférence a dénoncé ces dernières années les limitations des libertés politiques, l’absence de vérité et de transparence et un durcissement de la politique partisane, Mais concrètement, quelles solutions avez vous proposées et portées pour aller au-delà de la dénonciation et vous inscrire dans l’action ? Comment avez-vous aidé le peuple chrétien du Gabon à aborder ces échéances électorales, et le pays tout entier à affronter ses dérives ?

Si donc il y a lieu que l’Église mobilise le peuple des croyants pour participer à la construction d’une société plus juste et plus morale, à sa transformation, à combattre pour sa bonification; il va de soi qu’elle doit le faire en toute équité et en vérité. Car Jésus christ dont se réclame l’église est d’abord la vérités. Au demeurant, votre message de Franceville de janvier 2018 le rappelle, or, souligne Mathieu la vérité doit être claire et sans équivoque. « Que votre langage soit oui ? oui; Non ? Non ».

On ne peut donc que s’étonner de la transformation d’une partie du clergé en aumôniers domestiques de certains hommes et femmes, de certains partis politiques sans jamais justifier leur soutien ou leur choix autrement que par la pure subjectivité. Est-il besoin de rappeler que l’utilisation de I’ascendant moral que confère le statut ecclésial sur le peuple des chrétiens pour influencer les plus fragiles d’entre eux est contraire à la constitution pastorale qui déclare que « l’Église promeut et respecte la liberté politique et la responsabilité des citoyens ».

A mon sens, il n’appartient pas à l’Église – dont la mission est de se tenir ostensiblement droit face à l’immoralité – de procéder à des arbitrages pour préférer, sans évaluation, ni confrontation préalable, un candidat qu’elle estime moins mauvais que le sortant, ou plus grand que tel autre, cette tendance fatale implique « automatiquement un démenti à sa prétention de vérité et dissout ainsi précisément ce qui est important dans l’Église et la rend  précieuse même pour l’Etat ».  

 

Cette situation pose même un problème moral si l’on veut bien admettre que l’Église ne peut pas faire de solde sur Ia foi, l’exigence de vérité et la morale en adoptant un comportement banal étranger aux valeurs de l’évangile qui doivent I’inspirer.

Si « la plénitude de grâce et de vérité [,.,] a été confiée à l’Église catholique » en général, celle du Gabon ne peut pas être une auberge ouverte à tous vents, même les plus discutables. Elle doit avoir, comme le Siège Apostolique, la mission spéciale de défendre la vérité et la justice. Ses actes ne sauraient échapper, comme toute action humaine libre ou présumée libre, au jugement du licite et de l’illicite. D’autant que l’action salvifique du prêtre est de faire coïncider sa mission pastorale en Jésus et sa personne, une harmonisation entre la sainteté objective de son ministère et la subjectivité de sa vie sacerdotale ainsi que des actes sacramentels qu’il posera.

Je suis un homme public. Certes, je suis chrétien mais je n’attends pas de l’Église, Iors des confrontations politiques, qu’elle prenne parti pour moi en raison de ce statut de chrétien. En effet, les chrétiens peuvent se réclamer de solutions différentes aux problèmes de la cité c’est à dire, appartenir à des familles politiques différentes. Je n’accepte pas non plus que l’Église prenne parti pour d’autres, surtout sans avoir écouté et confronté les arguments de toutes les parties. C’est malheureusement ce que une partie du clergé du Gabon et de sa hiérarchie a fait en 2016 et qui fonde sa part de responsabilité sur ce qui s’est passé dans notre pays cette année là et par la suite. C’est cette posture, teintée de cynisme qu’elle continue, trois ans plus tard, à mon très grand regret à assumer sans se remettre en cause.

Je suis chrétien! Voilà ma gloire, Mon espérance et mon soutien, Mon chant d’amour et de victoire: Je suis chrétien! Je veux continuer à chanter cet hymne, revendiquer ce statut et apparaître en public avec fierté, adossé à des valeurs et à des principes que mon Église revendique, proclame et illustre par son comportement. Je refuse d’être mis en difficulté, dans ma vie publique, par d’autres femmes et hommes publics montrant en exemple ces dérives, ces agissements partisans, ces complicités qui relèvent du militantisme de certains de mes frères prêtres du ministère sacerdotal du Gabon, ouvriers évangéliques désignés par le divin Roi Jésus-Christ, J’espère donc que l’Église du Gabon mettra à profit ce jubilé pour ouvrir le débat de son positionnement dans la vie publique de notre pays non pas à travers des homélies puisqu’elles ne se prêtent pas à la contradiction; mais dans le cadre de discussions formelles qui donneront à tous la possibilité d’argumenter et de construire une position forte, partagée par ses fidèles, d’une Église du Gabon résolument engagée vers l’épanouissement de tous dans l’équité et en vérité.

Raymond Ndong Sima

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