Gabon : les doutes de Mays Mouissi sur l’emprunt obligataire international souscrit par le gouvernement

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Alors que le gouvernement a récemment souscrit un eurobond d’une valeur de 1 milliard de dollars, ce nouvel emprunt sur les marchés financiers internationaux semble être apprécié diversement au sein de l’opinion. Dans une interview accordée à Gabon Media Time, l’analyste économique Mays Mouissi a émis des doutes sur l’opportunité d’une telle opération estimant qu’elle aura comme impact de reporter la charge du remboursement de cette dette sur les générations futures et d’alourdir les charges de la dette.


Gabon Media Time : Quel commentaire faites-vous du nouvel emprunt obligataire international d’un montant de 1 milliard de dollars US conclu par le gouvernement gabonais ? 

Mays Mouissi : Le 10 août 2019, à l’occasion d’une conférence dédiée au bilan du Plan de Relance de l’Economie (PRE) organisée à Libreville, j’ai attiré l’attention du gouvernement sur la nécessité de maîtriser l’endettement de notre pays tout en faisant un bon usage des fonds empruntés. A l’endroit de l’opinion j’indiquais la proximité de plusieurs échéances d’eurobonds et l’incapacité du gouvernement à assurer le remboursement de ces dettes importantes sur ressources propres. Inquiet de cette perspective, j’annonçais également que le gouvernement souscrirait de nouveaux emprunts pour rembourser les eurobonds antérieurs arrivés à échéance. Nous y sommes. 

Le nouvel emprunt obligataire de 1 milliard de dollars US (près de 600 milliards FCFA) a pour principal objectif de financer le remboursement d’un eurobond de 2013 dont l’échéance était fixée initialement à 2024. Ainsi, notre pays est-il rentré dans une spirale où l’essentiel des gros emprunts souscrits sur les marchés internationaux sert d’abord à rembourser des dettes antérieures plutôt qu’à financer prioritairement des projets de développement.

D’autres échéances de remboursement du capital d’eurobonds étant prévues dans un futur proche, il faut s’attendre à ce que le gouvernement réitère cette opération puisqu’il ne sait pas rembourser autrement ce type d’emprunt. 

Au regard du montant souscrit et de la durée de maturité, quel va être l’impact de cet eurobond sur l’encours de la dette publique voire sur les perspectives à long terme de l’économie gabonaise ?

Tout d’abord, il faut préciser que la maturité d’un eurobond désigne la durée convenue de remboursement des intérêts et du principal. De fait, le nouvel eurobond va allonger la durée de la période d’endettement. En effet, l’emprunt dont il va assurer le remboursement partiel était prévu pour être éteint en 2024 tandis que la période de remboursement du nouvel emprunt s’étend jusqu’en 2030.

Le premier impact est celui de reporter la charge du remboursement de cette dette sur les générations futures. Le deuxième est la conservation d’un pourcentage de dette publique financiarisé relativement élevé par rapport à la moyenne en Afrique subsaharienne. Le troisième est l’accroissement de la charge de la dette sur les ressources publiques.

Dans son communiqué, le gouvernement soutient que malgré ce nouvel eurobond, la « soutenabilité de la dette extérieure gabonaise est également préservée ». Qu’en est-il réellement ? 

En 2009, lorsque la dette représentait 20% du PIB le gouvernement expliquait que la soutenabilité de la dette extérieure gabonaise était préservée. En 2020, alors que la dette culmine entre 55% et 58% du PIB, le gouvernement reprend la même antienne. Il faudra peut-être un jour indiquer aux Gabonais à partir de quel niveau d’endettement le gouvernement considère que la dette n’est plus soutenable.

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L’analyste économique Mays Mouissi © D.R.

Concernant ce nouvel eurobond, ce que j’observe c’est que le gouvernement a remplacé une dette placée à 6,375% échéance 2024 par une nouvelle dette plus chère et plus longue placée à 6,625% échéance 2030 avec un spread de coupon défavorable de 28 points de base. Au passage on a augmenté le stock de dette national de plus de 200 millions de dollars. Cela, le ministre en charge de l’Economie s’est bien abstenu de le dire dans son communiqué. Chacun peut comprendre pourquoi.

En marge de cet eurobond d’un milliard de dollars US, le gouvernement a annoncé le « rachat partiel » de l’obligation internationale à échéance 2024 souscrit en décembre 2013. Qu’est-ce que cela implique ?

Un rachat de dette consiste au remboursement anticipé d’une dette. Une part importante de l’eurobond échéance 2024 sera remboursée par le nouvel eurobond échéance 2030. Comme je l’ai expliqué précédemment, outre l’augmentation de l’intérêt du nouvel emprunt par rapport au précédent de 28 points de base, ce nouvel emprunt va accroître le stock de dette national ainsi que la charge de la dette.

Avec des dépenses de fonctionnement à près de 1000 milliards de FCFA par an dont 700 milliards de FCFA pour les dépenses de personnels, doit-on craindre que les liquidités issues de cet eurobond ne servent finalement qu’à financer le train de vie de l’Etat?

Je ne dispose pas d’éléments me permettant de répondre précisément à cette question. En revanche, nous savons tous qu’un bon emprunt est celui qui finance le développement, des projets intégrateurs ou des projets d’avenir. Que dirait-on d’un père de famille qui passe son temps à s’endetter pour rembourser les dettes passées ?

C’est l’occasion pour moi de rappeler au gouvernement qu’il est possible d’asseoir le financement du développement de notre pays sur nos ressources internes. L’enjeu est de parvenir à les accroître considérablement, de réaliser de vraies économies sur le fonctionnement de l’Etat et de faire des choix intelligents dans l’affectation des ressources publiques. Nous avons une fiscalité bridée par nature. Héritée de la colonisation, elle ne tient pas assez compte du contexte et des réalités locales. Reformez profondément la fiscalité gabonaise et notre pays disposera immédiatement de plus de ressources pour son développement.

La BAD a indiqué récemment que la dette extérieure africaine était excessive, en grande partie à cause des emprunts obligataires internationaux. Qu’en est il du cas du Gabon?

Le Gabon, ne fait pas exception mais n’est pas non plus le plus à plaindre en Afrique subsaharienne. Avec une dette publique aux alentours de 5500 milliards FCFA à fin 2019, notre pays pourrait encore inverser la tendance tout en assurant un financement raisonnable de son développement. Il faut pour cela de la vision, de la compétence et de la volonté politique.

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