Gabon: la gardienne des libertés fondamentales obtient le musèlement d’Echos du Nord

Les membres de la Cour constitutionnelle © D.R

Encore une défaite pour la liberté de la presse au Gabon. Cette fois-ci, c’est la présidente de la Cour constitutionnelle, Marie Madeleine Mborantsuo qui vient d’obtenir de la Haute autorité de la communication (HAC) la suspension du tri-hebdomadaire Echos du Nord, pour une période de quatre mois. Une condamnation qui intervient plusieurs mois après la publication d’un article qui évoquait sa mainmise sur le régime d’Ali Bongo Ondimba depuis son malaise à Riyad, en procédant aux « remplacements des chefs des corps habillés ». Et ce, malgré le réquisitoire présenté le 18 mars dernier à la Hac par le journal assigné.



Dans l’affaire qui opposait la Cour constitutionnelle au tri-hebdomadaire Echos du Nord, c’est Marie Madeleine Mborantsuo qui l’a emporté. En effet, la présidente de la Cour constitutionnelle a obtenu le mercredi 20 mars dernier de la Haute autorité de la communication, une suspension du journal dirigé par Raïssa Oyeasseko, directeur de la publication par intérim, pour une durée de quatre mois. Cette victoire de la Cour contre ce média privé sonne comme une défaite pour la liberté de la presse au Gabon, comme le rappelait en novembre 2018 l’ONG Reporters sans frontières (RSF) en parlant d’une « inquiétante érosion de la liberté de la presse ».

Pour l’autorité de régulation des médias, Echos du Nord est coupable car il a manqué à ses responsabilités, malgré le réquisitoire du directeur de publication le 18 mars dernier devant les Conseillers membres de la Hac. « Le journal méconnaît volontairement les dispositions légales relatives au pouvoir de nomination des personnels civils et militaires de l’Etat dévolus au seul président de la République. L’article regorge des propos et insinuations suspicieux, tendancieux frisant l’acharnement et la calomnie. Des propos de nature à écorner l’image et la réputation de Mme Mborantsuo », précise le communiqué de la Hac.

Pourtant, dans son réquisitoire, Raissa Oyeasseko rappelle aux conseillers membres de la Hac que son journal est entré en contact avec la présidente de la Cour constitutionnelle afin d’obtenir d’elle, à travers une interview, des réponses sur les questions que soulevait l’article querellé. Alors qu’un accord de principe avait été acté, Marie Madeleine Mborantsuo serait revenue sur sa décision, selon le directeur de publication du tri-hebdomadaire. Ce revirement pourrait s’apparenter à un refus d’exercer son droit de réponse auquel toute personne diffamée ou calomniée a droit en pareille circonstance.

Comment comprendre ce refus quand on sait qu’en novembre 2018, l’ancien Premier ministre Issozet Ngondet avait exercé son droit de réponse contre Jeune Afrique pour une interview fictive aux termes de laquelle, le journal lui attribuait des propos dans lesquels il ne se reconnaissait pas ? La presse gabonaise ne mérite-elle pas cette même considération ? La posture de la Cour constitutionnelle gardienne des libertés fondamentales pourrait s’analyser comme une entrave par la présidente de cette institution à l’exercice de la liberté d’expression qui est consubstantielle à la liberté de la presse.  

Par ailleurs, l’empressement de la Hac à condamner les médias d’interdiction de paraître est incompréhensible quand on sait que la loi n°019/2016 du 09 août 2016 portant Code de la Communication en République Gabonaise sur laquelle la HAC fonde ses décisions prévoit un droit de réponse ou de rectification si dans un article de presse écrite, à l’occasion d’une émission de radio ou de télévision, ou sur un site web, des propos fallacieux, inexacts ou diffamatoires sont tenus à l’encontre d’un individu. Ainsi, l’article 12 alinéa premier de ce code dispose que « tout professionnel de la communication est tenu de diffuser gratuitement, dans un délai de 48 heures, un droit de réponse ou de rectification …». Un régime juridique moins liberticide que l’institution présidée par Raphaël Ntoutoume Nkoghe devrait privilégier car « la vitalité d’un pays se mesure à celle de ses médias ».

Cependant, en à peine six mois d’existence, l’autorité de régulation des médias s’est beaucoup plus illustrée par la répression, en suspendant  tour à tour « La Loupe », « L’Aube », « Moutouki » et leur « Le directeur de publication », « Echos du Nord », « Le directeur de publication de L’Union », « Jean Boniface Assélé, propriétaire de radio Génération Nouvelle », « France 2 », « le parti de l’opposition Union nationale », « Vision 4 », « Urban TV » et à nouveau « Echos du Nord », etc.

Cette énième condamnation en est une de trop pour notre jeune démocratie et pour ce média dont les difficultés financières se sont davantage alourdies avec ces interdictions de parution successives, et dont les collaborateurs et responsables vont à nouveau se retrouver sans source de revenus pendant plusieurs mois. Cette sanction démontre, s’il en était besoin, que les médias ne sont pas libres d’interpréter les évènements et de préserver leurs sources malgré l’adoption du nouveau Code de la communication.

Le musèlement des médias qui se démarquent par leur ton polémiste n’est pas digne d’un pays qui se veut démocratique. Doit-on rappeler à nos « juges » qu’il existe différents tons journalistiques que sont l’informatif, l’analytique, le  satirique et le polémique ? Cela ne sera pas nécessaire, puisqu’ils sont pour la majorité des anciens journalistes dont certains se sont illustrés dans la pratique par des titres et des parutions polémistes.

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