jeudi,6 août 2020
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Gabon: Franck Idiata pour un référendum sur la dépénalisation de l’homosexualité

Malgré le retrait du caractère attentatoire aux bonnes moeurs des relations sexuelles entre personnes de même sexe du Code pénal, concernant la dépénalisation de l’homosexualité, les réactions au sein de l’opinion continue d’être enregistrées. L’une des dernières en date est celle du Professeur Daniel Franck Idiata, qui dans une tribune parvenue à Gabon Media Time, tout en rejetant la légitimité du vote des parlementaires qui est « aux antipodes des valeurs sociales, culturelles et religieuses de leurs électeurs », relève que seul un débat national suivi d’un référendum semblent être la voie la plus juste et la plus représentative pour aborder cette question. Ci-dessous le contenu de sa tribune.

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« Oui, dépénalisation ne veut effectivement pas dire légalisation, mais ce que la loi n’interdit pas est autorisé: Voyage au coeur des vrais enjeux sociétaux et civilisationnels de la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon

I. POINT DE DÉPART

En guise de starter à cette contribution, il me plaît de rappeler au lecteur la maxime suivante, que j’ai gardée de mon seul mois de cours en droit avant que la direction générale des bourses et stages ne m’oriente finalement en Lettres modernes à l’Université Omar Bongo, c’était il y a 33 ans : « Ubi societas ibi jus » (Là où il y a une société, il y a du droit). Cette maxime signifie que le droit est inhérent à l’organisation sociale, depuis l’origine des sociétés humaines. En affirmant qu’il y a du droit dès que les hommes vivent ensemble, nous avons déjà progressé dans la caractérisation du droit. Nous savons, ainsi, que les hommes ne sauraient vivre ensemble sans établir des règles organisant leurs relations. Ils ne sauraient non plus vivre ensemble sans se reconnaître mutuellement comme des êtres capables de comprendre ces règles. Les différents systèmes juridiques se construisent d’abord au service du pouvoir, puis, dans les démocraties, pour protéger l’individu des excès de ce même pouvoir en fonction des choix de société. À l’époque moderne, le droit se construit, non plus seulement sous l’influence du pouvoir politique, mais, de plus en plus, sous celle des différents acteurs de la vie sociale, pour lesquels il constitue une « règle du jeu » essentielle. 

II. LES PRINCIPES OPÉRATOIRES

Pour une meilleure compréhension de mon propos et afin d’éviter tout malentendu, il est nécessaire de rappeler les trois principes opératoires suivants :

1° J’ai publié, le 12 janvier 2020, un article sur ma page Facebook intitulé « Un vrai débat démocratique sur l’homosexualité est-il possible en Afrique ? Le cas du Gabon ». Cet article est toujours disponible. Je dois avouer que même si je me considère comme visionnaire pour avoir publié ce texte qui invitait au nécessaire débat sur la question de l’homosexualité en Afrique, à partir du cas spécifique du Gabon, je n’avais pas imaginé qu’au mois de juin de la même année, c’est-à-dire dans à peine six mois, les choses allaient être pliées d’une façon aussi exceptionnelle par le Parlement. Le caractère exceptionnel venant du contexte qui oriente toute l’attention vers la difficile lutte contre la pandémie du nouveau Coronavirus (COVID-19) et ses terribles ravages.

2° Tout comme dans ma publication du 12 janvier 2020, ci-dessus référencée, je me refuse de prendre position, pour ou contre la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon, mais je vais montrer son caractère incompatible avec notre société, 60 ans seulement après l’indépendance du pays. En tant qu’homme de Science, mon rôle n’est pas de soutenir ou de contredire, mais d’éclairer l’opinion et les décideurs politiques sur les enjeux et les conséquences de leurs choix.

3° Je ne suis pas homophobe et je combats l’homophobie, comme je condamne et combats toute forme de discrimination basée sur la race, la religion, la culture, l’origine et la classe sociales ou encore l’orientation sexuelle.

Ces trois précisions étant faites, je vais espérer que mon propos ne sera pas mal lu et que je ne risque donc pas d’être lynché par les extrémistes de chacun des deux camps opposés, les « partisans » et les « adversaires » de la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon.

III. LE MODÈLE ET SON CONTRE-MODÈLE

La dépénalisation de l’homosexualité au Gabon, actée par le vote des Parlementaires, il y a peu, consacre le début d’une lente avancée des droits pour les homosexuels au Gabon. C’est une évidence. Et une évidence est une évidence ! Ne pas la voir est au mieux une absence de vision, au pire une faute politique monumentale. Le chemin tracé risque fort de ressembler à celui de la France. Une autre duplication d’un modèle culturel et social occidental. Dorénavant, être homosexuel au Gabon n’est plus pénalement condamnable et c’est une bonne nouvelle pour les homosexuels. S’il reste encore du chemin à parcourir, il va de soi que les droits des homosexuels vont évoluer et qu’il ne s’agit donc là, que d’une première étape d’un long processus. 

En France, puisque c’est le modèle, alors que le mariage pour tous n’était pas légal, la dépénalisation de l’homosexualité avait conduit, le 5 juin 2004 à l’hôtel de ville de Bègles, le maire Noël MAMERE à célébrer le mariage de couples homosexuels.

Fruit d’un long combat, les droits des homosexuels ont été obtenus au fil des années, même si les homosexuels et les transsexuels ne sont pas encore à égalité avec les hétérosexuels. Un bref retour historique à partir de la reconstitution sommaire qu’en fait Louise VERBEKE sur cette longue lutte s’impose.

L’homosexualité a toujours été tolérée mais punie. Elle était tolérée par le droit romain. C’est à partir du VIe siècle qu’elle devient un crime passible de la peine de mort. La répression de l’homosexualité est alors violente et très ferme. Sous Louis XV, elle devient pourtant moins sévère, les mœurs judiciaires évoluent doucement. Mais cela reste un crime. En 1750, rue Montorgueil à Paris, deux hommes sont arrêtés, « en posture indécente et d’une manière répréhensible », selon le procès-verbal. Jean DIOT et Bruno LENOIR seront les derniers mis à morts en France pour crime d’homosexualité. 250 ans plus tard, une plaque est installée par le Conseil de Paris en leur hommage.

La lente dépénalisation va intervenir au XVIIIe siècle. En 1791, le nouveau Code pénal abandonne le crime de sodomie entre adultes consentants. En revanche, la loi ne reconnait pas pour autant l’homosexualité, car les homosexuels peuvent être poursuivis sous d’autres incriminations, comme l’outrage à la pudeur.

Mieux sous le régime de VICHY, la sanction pénale de l’acte homosexuel avec un mineur de 18 à 21 ans est rétablie par ordonnance, par le maréchal PÉTAIN. La police fournit également aux nazis une liste de documents pour traquer les homosexuels. À la Libération, la plupart des lois PÉTAIN sont abrogées mais pas celle-ci.

Il faudra attendre 2005, pour que Jacques CHIRAC évoque la déportation des homosexuels. Le dimanche 24 avril, il sera le premier Président de la République à aborder ce sujet lors de la Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation :

Nous sommes là pour nous souvenir que la folie nazie voulait éliminer les plus faibles, les plus fragiles, les personnes frappées par le handicap dont l’existence même faisait affront à leur conception de l’homme et de la société. En Allemagne, mais aussi sur notre territoire, celles et ceux que leur vie personnelle distinguait, je pense aux homosexuels, étaient poursuivis, arrêtés et déportés.

Ce n’est qu’en 1981, que la France retire l’homosexualité de la liste des maladies mentales, et détruit le « registre des pédérastes », tenu par la Préfecture de police, dans lequel étaient référencés les homosexuels.

Il a fallu attendre neuf ans, en 1990, pour que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), retire également l’homosexualité de la liste des maladies mentales.

Le 4 août 1982, la loi française supprime toute pénalisation de l’homosexualité impliquant des personnes majeures.

Cette dépénalisation va conduire au passage d’un droit après l’autre : le PACS. En 1998, le gouvernement engage une réflexion sur la création d’un contrat d’union sociale, le Pacte civil de solidarité (PACS), pour les hétérosexuels et les homosexuels. Un projet de loi socialiste est défendu par Patrick BLOCHE et Jean-Pierre MICHEL (un combat qu’il mène depuis 1991). Un débat intense au sein de la classe politique mais aussi dans la société s’est engagé sur ce texte. Certains, comme Christine BOUTIN ou encore Philippe de VILLIERS craignent alors le démantèlement de la famille, par un « sous-mariage ». L’association Famille de France par la voix de sa Vice-présidente indique dans une interview donnée au Figaro le 12 juin 1998 :

Le PACS est la résurgence de la répudiation puisque l’un des partenaires peut l’interrompre à tout moment. De plus, il débouchera inévitablement sur l’adoption d’enfants. Et je voudrais la preuve qu’un enfant élevé par deux parents de même sexe est aussi équilibré que les autres.

Jacques CHIRAC, alors président, s’est lui aussi prononcé contre ce qu’il appelait à l’époque un « mariage bis », notamment lors d’un congrès de l’Union nationale des associations familiales (UNAF), alors que quelques jours avant, la « Gay pride » réclamait un statut juridique pour les concubins homosexuels.

Après des mois de débats agités, au sein du Parlement avec des centaines d’amendements déposés, mais aussi dans la société, avec plusieurs manifestations contre le pacte, le PACS est adopté, le 15 septembre 1999 et mis en œuvre par le gouvernement Jospin. Il permet de légaliser les couples non mariés, dont les couples homosexuels, et il leur octroie des droits sociaux, fiscaux et successoraux. C’est ainsi qu’interviendra l’homoparentalité.

Deux ans plus tard, en 2001, le tribunal de grande instance de Paris accepte pour la première fois l’adoption simple, par une femme homosexuelle, des trois enfants mineurs de sa compagne. La justice française donne naissance à la première famille homosexuelle. L’association parents gays salue une victoire, porteuse d’espoir, alors que nombre de politiques et de juristes sont contre l’homoparentalité.

En 2008, la France est condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir refusé l’adoption à une homosexuelle. Une condamnation pour discrimination, car cette Française de 45 ans s’est vue refuser son agrément (une décision confirmée en justice et au conseil d’État) pour adopter un enfant, en raison de son homosexualité. La Cour européenne des droits de l’homme a estimé qu’une telle discrimination ne peut se justifier que par des « raisons particulièrement graves et convaincantes, or de telles raisons n’existent pas en l’espèce, puisque le droit français autorise l’adoption d’un enfant par un célibataire, ouvrant ainsi la voie à l’adoption par une personne célibataire homosexuelle ».

Quatre ans plus tard va intervenir le mariage pour tous. En 2012, les débats qui ont agité l’Hexagone lors du vote du PACS sont de retour. Mais cette fois, ils concernent la loi qui ouvre le mariage aux couples homosexuels et l’adoption aux couples de même sexe avec des débats plus virulents que dix ans auparavant. Les anti-mariages gay manifestent régulièrement, parmi eux Civitas, un mouvement catholique traditionaliste, mais aussi la Manif pour tous, portée par la militante catholique Frigide BARJOT. Sur le front politique, une bonne partie de la droite et l’essentiel de l’extrême droite s’opposent à cette loi. Loi qui est finalement adoptée le 23 avril 2013 par le Parlement. À la veille du vote, Claude BARTOLONE, le président socialiste de l’Assemblée nationale, recevait une lettre contenant de la poudre de munition avec ce message réclamant : « Une mise en demeure de surseoir au vote définitif de la loi ». Lors de cette adoption, Annick LEPETIT, l’une des porte-paroles du PS de l’époque indique :

C’est un immense progrès de l’égalité des droits et une défaite de l’intolérance et de l’extrémisme.

La France devient le 14ème pays à autoriser le mariage homosexuel dans le monde. Le premier mariage homosexuel a lieu à Montpellier le mercredi 29 mai 2013 par l’intermédiaire de la maire PS Hélène MANDROUX.

Dans la même perspective, va suivre le don du sang. En 2016, la loi autorise les homosexuels à donner leur sang, ce qui était interdit depuis 1983, en raison des risques de transmission du Sida. Les homosexuels obtiennent le droit de donner leur sang, mais les restrictions imposées excluent la majorité des donneurs potentiels. En effet, il faut qu’ils soient abstinents durant un an. Pour les associations de lutte contre l’homophobie, cette levée d’interdiction reste tout de même une avancée, car c’était l’une des dernières discriminations en France.

Aujourd’hui, les associations se battent pour obtenir un nouveau droit : l’ouverture de la Procréation médicalement assistée, la PMA, aux Lesbiennes. Le candidat Emmanuel MACRON avait inscrit cette mesure dans son programme. À ce jour, des débats ont été lancés lors des États généraux de la bioéthique. Le Président semble pourtant vouloir prendre son temps sur le sujet.

C’est dire que les droits pour les homosexuels ont donc lentement progressé depuis les années 1980 en France. En parallèle, une série de lois a permis de durcir la répression de l’homophobie.

IV. CE QUE NE VEULENT PAS DIRE LES PARTISANS DE LA DÉPÉNALISATION OU CE QU’ILS NE SAVENT PAS

Nombre de ceux qui soutiennent, à tort, à raison ou par opportunisme, la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon, et c’est le contre-modèle, n’ont pas raison parce qu’ils ne comprennent pas et n’essaient même pas de comprendre les arguments légitimes des leurs adversaires. Ils ne comprennent pas que cette question, qui n’a strictement rien à avoir avec l’homophobie, n’est pas seulement juridique. Elle est aussi sociétale et relève du patrimoine civilisationnel. Elle bouleverse profondément les valeurs culturelles gabonaises. On sait tous que la sexualité est naturelle et instinctive chez les animaux. Ils ne sont influencés par aucune culture, ils ne naissent pas et ne sont pas éduqués en suivant des croyances déterminées. En revanche, c’est ce qu’il se passe chez les êtres humains. Notre conception des relations avec les autres personnes et notre propre vision du monde ne seraient pas les mêmes, si nous étions nés dans un autre pays, dans une autre culture : un Massaï du Kénya n’est pas un Musangu du Gabon, un Oromo d’Éthiopie n’est pas un Téké du Gabon ou du Congo ; un Achang de Chine n’est pas un Nzèbi du Gabon ou du Congo, un Ashanti du Ghana n’est pas un Myéné du Gabon, un Betsimisaraka de Madagascar n’est pas un Akélé du Gabon, et ainsi de suite. Ainsi donc, contrairement à ce qu’affirment les tenants de la dépénalisation, dépénaliser c’est toujours faire un pas vers légaliser. Tout ce que la loi n’interdit pas est en principe autorisé. Quand on interdit formellement, c’est pour que les gens ne se livrent pas à la pratique, car on veut protéger l’ordre social établi. À contrario, quand on dépénalise, on dit aux gens que vous pouvez faire sans égard à l’ordre public et aux bonnes mœurs, notions, il est vrai, évolutives, créant ainsi de la confusion. À l’évidence, les soutiens de la dépénalisation refusent de comprendre les arguments des opposants à la dépénalisation de l’homosexualité parce qu’ils sont obnubilés par leurs certitudes d’aujourd’hui, qu’ils ont érigées en vérités bibliques.

V. CE QUE NE VEULENT PAS COMPRENDRE LES OPPOSANTS A LA DEPENALISATION DE l’HOMOSEXUALITE AU GABON OU CE QU’ILS NE SAVENT PAS

Dans cette confrontation tranchée, les opposants à la dépénalisation ont tort de ne pas comprendre les arguments de leurs adversaires, parce ce que eux-aussi sont obnubilés par les certitudes d’une civilisation africaine angélique. Je ne vais pas m’aventurer sur la pratique ou non de l’homosexualité dans les sociétés traditionnelles gabonaises puisque je n’ai pas de données, mais il est un fait important: l’orientation sexuelle de toute personne humaine doit être respectée malgré la « normalité» apparente de l’hétérosexualité de nos cultures ancestrales. Bien sûr, il y a les fondements de nos cultures mais il y a aussi la réalité que tous les hommes et toutes les femmes du Gabon d’aujourd’hui ne sont pas qu’hétérosexuels. A cet égard, l’homophobie ambiante, qui a été exacerbée par le loi de 2019 qui pénalisait l’homosexualité, reste l’un des principaux obstacles à la valorisation des droits de ces citoyens, dont certains vivent une souffrance indescriptible du fait de la stigmatisation dont ils sont l’objet dans les familles et dans la société. En Afrique de manière générale et au Gabon particulièrement, les homosexuels continuent de subir des discriminations socio-culturelles silencieuses et pernicieuses. La loi de 2019 qui pénalisait l’homosexualité n’était donc pas juste d’un point de vue moral et éthique et du point de vue des droits de l’homme et du citoyen. Devant la constitution gabonaise, tous les citoyens, qu’ils pratiquement l’hétérosexualité ou l’homosexualité dans leur intimité, ont les mêmes droits et les mêmes devoirs.

VI. LES ENJEUX D’UNE (R)EVOLUTION HORS DU TEMPS ?

Les arguments invoqués par les partisans de la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon ne me semblent pas suffisants pour trancher définitivement la question de l’homosexualité au Gabon autrement que par un vote du peuple souverain, après un véritable débat démocratique sur l’ensemble du pays. C’est un problème sociétal d’importance qui impacte fortement la quiétude des Gabonais et l’unité nationale. Lorsqu’on analyse les différentes réactions, chez les religieux par exemple, on voit bien combien ce sujet déchaîne les passions et combien les arguments des partisans de la dépénalisation, plutôt de convaincre ou de baisser la tension sociale, l’attisent au contraire. C’est pourquoi, j’ai l’intime conviction que toutes les couches de la société doivent se prononcer pour fixer le cap ou ne pas le fixer du tout. On l’a vu ailleurs, dans les grandes démocraties, ces questions hautement clivantes ont souvent été tranchées par un référendum. Je ne pense pas que les compatriotes homosexuels qui lisent ou entendent ces arguments des partisans de la dépénalisation, soient totalement satisfaits, tant ils décrivent et justifient cette dépénalisation de l’homosexualité au Gabon comme un simple artifice de la loi : « les homosexuels vont pouvoir s’aimer et s’accoupler librement, au nom des droits de l’homme ». Ils oublient donc que malgré la loi de 2019 qui a pénalisé l’homosexualité, aucun individu n’a été poursuivi ou incarcéré pour crime d’homosexualité.

En réalité, et on l’a vu ailleurs dans le monde, la France étant la parfaite illustration, dans notre modèle, ce qui est en jeu, ce sont les « glissements insidieux » ultérieurs, hautement et légitimement prévisibles, par lesquels, les concitoyens homosexuels, à partir du moment où ils n’auront plus à craindre les affres de la loi pour vivre ouvertement et librement leur sexualité, pourront, comme tous les citoyens gabonais, revendiquer leurs droits au mariage, à l’adoption des enfants voire la procréation médicalement assistée. À partir du moment où l’homosexualité est dépénalisée, rien, absolument rien, ne pourra empêcher, un jour ou l’autre, les concitoyens homosexuels de revendiquer leurs droits et de faire sauter le verrou de la Constitution qui définit, aujourd’hui, le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme. Il leur suffira d’avoir des moyens de pression politique et de lobbying. 

Je voudrais pouvoir expliquer à nos parlementaires, dont il apparait que plusieurs d’entre eux ont voté pour la dépénalisation sans véritablement mesurer la portée de leur acte, qu’à partir du moment où on reconnaît que les personnes homosexuelles sont placées, comme les hétérosexuelles, sous la protection de la Constitution, il va de soi que ces concitoyens (homosexuels) doivent avoir les mêmes droits en tant que citoyens gabonais. C’est un simple principe d’équité. Il n’est donc pas exclu, comme en France, que la Constitution évolue pour intégrer leurs attentes de citoyens à part entière. Pourquoi la loi leur interdirait de se marier, si elle leur reconnait la liberté de vivre leur sexualité ? Pourquoi la loi interdirait à deux femmes lesbiennes ou à deux hommes gays d’adopter un enfant, si aucun dispositif légal ne leur interdit ? À partir du moment où l’homosexualité est dépénalisée, et que les personnes homosexuelles sont donc libres de vivre leur sexualité y compris en couples, qu’est-ce qui empêcherait deux femmes lesbiennes, et j’utilise ces termes sans aucun sous-entendu péjoratif, de recourir à la procréation médicalement assistée, si elles veulent avoir un ou plusieurs enfants ? Je ne peux pas croire que les hommes et femmes politiques qui ont voté la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon n’aient pas intégré ces problématiques, qui vont fatalement se poser un jour au Gabon. Franchement, je refuse de croire que les hommes et femmes politiques qui ont voté cette dépénalisation se sont persuadés de fixer le curseur des droits des concitoyens homosexuels au seul acte sexuel entre deux ou plusieurs individus.

Or, c’est justement cette perspective que les opposants à la dépénalisation de l’homosexualité, du reste une barrière théorique et symbolique inventée par le Gouvernement et les Parlementaires en 2019, anticipent pour montrer que les cultures gabonaises dans leurs particularités et spécificités, n’ont pas encore atteint un niveau d’hybridation suffisamment avancé pour intégrer ces évolutions d’ampleur. Aujourd’hui, un citoyen gabonais prototypique est foncièrement enraciné à une identité symbolique forte. Un Téké n’est pas un Fang ; un Musangu n’est pas un Kota ; un Myéné n’est pas un Nzèbi, un Wumvu n’est pas un Aduma ; un Tsogo n’est pas Mbaouin, un Punu n’est pas un Osamayi, et ainsi de suite, chacun avec sa culture et son identité. Tous ces peuples que je cite ici et tous les autres que je n’ai pas cités constituent des diversités culturelles au sens de l’UNESCO, la culture étant considérée comme l’ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. Par rapport à cette définition, il n’y a pas le moindre doute que l’homosexualité ne fait pas partie de la culture des peuples du Gabon. Aucune des cultures des peuples qui constituent la population gabonaise endogène d’aujourd’hui, y compris d’ailleurs les populations immigrées, n’a intégré de 1960 à aujourd’hui, la pratique de l’homosexualité. Autrement, les partisans de la dépénalisation de l’homosexualité au Gabon devraient apporter la preuve irréfutable de cette intégration (en linguistique, en anthropologie ou en droit coutumier, par exemple). Que l’homosexualité se pratique comme un fait marginal dans le pays, comme cela se faisait jusqu’ici, c’est un fait, mais ce que sa dépénalisation induit, c’est sa « normalité » : plus rien ne pourra empêcher les homosexuels de vivre librement, pleinement et publiquement leur homosexualité, dès lors qu’elle est dépénalisée. Cette dépénalisation force donc l’intégration de l’homosexualité dans la culture gabonaise, contre la volonté du plus grand nombre.

VII. POUR NE PAS CONCLURE

Depuis l’annonce du vote des députés, puis des sénateurs quelques jours après, vote aussi surprenant qu’imprévisible au regard du contexte, nous réalisons, chaque jour, une analyse statistique fine, grâce à un logiciel dédié, de plusieurs milliers de réactions en ligne de Gabonais opposés à la dépénalisation de l’homosexualité. Les résultats que nous obtenons à partir de l’étude de ce corpus abondant nous permettent d’affirmer que le vote de quelques dizaines de parlementaires, à l’évidence aux antipodes des valeurs sociales, culturelles et religieuses de leurs électeurs dans leurs circonscriptions respectives, n’est pas représentatif pour porter, au nom du peuple gabonais souverain, une telle (r)évolution. Dès lors, seul un vrai débat national suivi d’un référendum auraient été une voix et une voie plus intéressantes et interagissantes. J’ai l’intime conviction que si le Gabon, notre cher pays, est effectivement une démocratie, comme c’est effectivement le cas n’en déplaise aux oiseaux de mauvaise augure, le vote précipité des parlementaires, même si on présage de la pertinence des raisons politiques de cette précipitation, a enlevé au peuple souverain une belle opportunité de débats, de confrontations et de pédagogie sur la question essentielle de l’existence des homosexuels et de leurs droits de citoyens à part entière au Gabon.

Daniel Franck IDIATA,
Professeur Titulaire,
Université Omar Bongo ».

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Mouss Gmt
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