jeudi,29 juillet 2021
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Francis Edgar Sima Mba: «La scène politique gabonaise est marquée par une lutte d’intérêt à géométrie variable»

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L’hyper-domination du PDG confirme le statut quo de ce dernier sur la scène politique nationale depuis l’avènement de la démocratie en 1990.  Depuis 2018, nous assistons à une forme de  restructuration de la carte politique gabonaise suite à la naissance des nouvelles familles politiques, et  l’émergence d’une nouvelle élite, issue de la société civile et du monde de l’entreprise. La diaspora quant à elle, limite pour le moment son activisme et son engagement politique aux réseaux sociaux ( monde virtuel);et, l’opposition  se trouve désormais entre les mains des  anciens barons du pouvoir, ces derniers usent de leur capital expérience, et de leur aura politique pour se refaire une place sous le soleil ». 

A trois ans des élections présidentielles au Gabon, de mon point de vue, il est important de faire à la fois une analyse rétrospective et prospective de la scène politique gabonaise à partir de l’année 2018, date consécutive à la tenue des élections jumelées : Locales et Législatives. Sans être exhaustif, je me propose dans cette tribune de poser les bases d’une analyse stratégique en proposant des clés de lecture aux profanes, pour permettre à ces derniers de se faire leur propre opinion du fonctionnement de la scène politique nationale. 

Sous le prisme du concept du « Pouvoir », nous allons tout d’abord dresser un tableau idyllique des acteurs, avant de tenter de comprendre le jeu et les joueurs. A travers les lignes qui vont suivre, je me propose de répondre à trois (3 ) questions :  Qui (Acteurs)? pourquoi (Enjeu)? et comment (Stratégies)? Tout ceci, afin  de réaliser  une photographie de la scène politique gabonaise. 

Pour permettre aux lecteurs de comprendre le côté caché de mon propos du jour, je vous invite à un retour dans le passé, plus précisément dans la période  de 1996 à 2001. Pour vous rafraîchir la mémoire, je  parlerai  des rapports conflictuels entre  le Maire central de l’hôtel de ville de Libreville et un Maire d’Arrondissement. Sans prétendre être dans le secret des rois, nous pouvons présumer que c’est grâce aux arrangements politico-stratégiques, entre le défunt président Omar Bongo Ondimba   et son adversaire politique  de la décennie 90, Paul Mba Abessolo, que ce dernier sera propulsé  à la tête de la Mairie centrale de Libreville. Revenant de l’opposition radicale, ensuite modérée, selon son approche politique structurée autour du concept de « la Convivialité « , le Maire central de l’époque éprouvait toutes les difficultés à imposer son autorité  auprès de certains collaborateurs, notamment le Maire du 3e Arrondissement de l’époque. 

Aussi, dans la même lancée, je me souviens comme si c’était hier, de la déclaration d’un ancien Premier Ministre; pour ne pas le citer directement, il s’agit du dernier  Premier Ministre d’Omar  Bongo Ondimba. Il dira en ces termes :  » Il y’a des DG plus puissants que les Ministres, il y’a des Directeurs généraux qui refusent catégoriquement d’obéir aux instructions de leurs ministres de tutelle, parce qu’ils estiment avoir des relations privilégiées avec le  Président de la République ». Il y’a plusieurs exemples, mais j’ai pris volontairement ces deux exemples pour poser les jalons de mon argumentaire. Comprenez que les deux illustrations renvoient à la même réalité; le « Pouvoir », selon les contextes et les terrains d’action,  nous pouvons parler du  « Contrôle du pouvoir « , la « Maîtrise des instruments », des « leviers du pouvoir » ou encore de « la captation du pouvoir « . En des termes  simples,  détenir le pouvoir pour un acteur se  résume au fait d’être doté d’une capacité  d’imposer les règles du jeu à son adversaire,  d’influencer son comportement et réduire son champ d’action et d’influence. Pour rappel, sur le plan international, les internationalistes  parlent  des relations de « puissance entre États », ma modeste posture de  Géopolitologue  et Géostratège, m’emmène  à  faire une transposition de l’international au national, en appliquant le même raisonnement. Ainsi, sur le plan national, nous parlerons des relations de pouvoir entre individus; pour rester dans le contexte de notre analyse, nous parlerons plus précisément des relations de pouvoir entre acteurs. 

L’enjeu ici c’est le « pouvoir ». Chacun peut se faire sa propre idée de ce concept; le pouvoir est l’enjeu principal des rapports entre acteurs politiques, idem pour les partis politiques. Si  nous prenons le cas du  parti au pouvoir,  l’enjeu est la conservation du pouvoir, quant aux partis de l’opposition, l’enjeu politique est la conquête du pouvoir.

Pour répondre au questionnement « Qui »? pour faire allusion aux « Acteurs », nous allons modestement dresser la typologie des acteurs de la scène politique gabonaise.

D’abord, le premier acteur est « les partis politiques », avec plus de soixante (60) partis politiques, répartis principalement entre deux (2) camps Majorité-Opposition. A mon avis, les autres partis, rentrent dans ce que je nomme : un jeu de mot, puisque bien que certaines formations politiques  se réclament du centre, d’autres de l’opposition modérée, constructive ou radicale, au final, ils appartiennent soit à la majorité ou à l’opposition. Si nous prenons l’Assemblée Nationale  comme baromètre, pour  l’évaluation du poids stratégique de chaque parti, le Parti Démocratique Gabonais (PDG) est la première force politique, et se trouve en position de Leader. Ce parti continue à exercer sa position hégémonique sur la scène politique nationale,  suivi de très loin par Les Démocrates (LD), parti se réclamant de l’opposition et composé en grande majorité par les anciens barons du pouvoir, devenus opposants de circonstance en 2016. Le LD, dont nous venons ainsi de parler, grâce au score réalisé aux législatives de 2018, apparaît  comme deuxième force  politique sur le plan national. De même, la troisième place revient à un jeune parti politique de la Majorité Républicaine et Sociale pour l’Émergence, le Rassemblement pour la Restauration des Valeurs (RV); et en quatrième position, les Sociaux Démocrates Gabonais (SDG) membre de la galaxie présidentielle. Pour ne pas m’étendre davantage, retenez que le reste des partis politiques viennent après ces quatre (4) partis cités précédemment. 

Ensuite, le deuxième acteur, de mon point de vue, est la Société civile. Bien que timide sur le plan politique, la société civile joue un rôle d’interposition et  d’équilibre; grâce à son Leadership et son activisme, elle contribue circonstanciellement à amortir les velléités du pouvoir entre les différents acteurs.

Ajouté à cela, il ya la diaspora gabonaise, comme autre acteur. Cette diaspora, composée de certains étudiants, cadres, chômeurs, et une partie de l’élite politique, est très active sur le plan politique, mais  malheureusement, encore absente sur le plan économique. Cependant, elle occupe désormais l’espace médiatique, grâce à la magie des réseaux sociaux. 

Quant aux Leaders religieux, ils occupent la dernière place à mon avis, en tant qu’acteur. Ils ne sont certes pas très influents sur le plan politique, mais on note tout de même la présence de certains d’entre eux sur le débat politique; les événements du 25 octobre 2020 sont  une parfaite illustration de leur présence sur la scène politique. À côté de cela, mentionnons aussi leur présence en politique avec la prise de position de l’Église catholique dans le bras de fer, avec le gouvernement. 

Il existe d’autres acteurs, dont : les entreprises, et  multinationales; ils constituent du point de vue stratégique, des lobbies, et exercent  des pressions  dans l’ombre. 

Aussi, comme nous l’avons dit plus haut,  après chaque nouvelle élection présidentielle,  Locale ou Législative, nous assistons automatiquement à une recomposition de la scène politique, et son corollaire n’est autre que l’apparition des nouveaux acteurs. Ainsi, parlant de la recomposition  ou de la nouvelle carte politique gabonaise depuis 2018, nous pouvons avancer ce qui suit :

– Confirmation de la position hégémonique du PDG; 

– Apparition des nouvelles forces politiques à la Majorité, comme le RV, le SDG; et dans l’opposition, le LD, RPM, DN et le FER;

– Perte d’influence des formations politiques  traditionnelles comme le RPG, CLR, PSD; ADERE;

– Renouvellement de l’élite politique; la présence des nouveaux acteurs apportant du sang neuf, et une nouvelle énergie au débat politique nationale ;

– Aujourd’hui il y’a des acteurs politiques qui appartiennent à l’histoire ancienne, et qui refusent de comprendre que leur temps est passé;

– Une opposition désorganisée et sans vision stratégique et beaucoup plus bureaucratique;

– Absence  d’une vision commune; chaque Leader de l’opposition a son Agenda politique personnel et refuse de le faire savoir aux autres;

– L’Opposition est aujourd’hui animée par les anciens membres influents du PDG, donc des anciens du pouvoir, au détriment des Opposants qui n’ont pas pu résister aux changements politiques depuis 2009, et à la marche du monde.

 Pour moi l’analyste, j’ajouterai un dernier point dans les  enseignements à tirer des dernières élections Locales et Législatives de 2018. Les populations  votent l’individu et non le parti politique, et les candidats qui ont remporté les scrutins avaient un avantage sur leurs adversaires. Cet avantage n’était pas financier ou politique, mais portait sur la personnalité et le capital sympathie.

Nous avons longuement abordé le deuxième questionnement qui portait sur le « Pourquoi « ; une question qui renvoie à l’Enjeu, et nous avons dit plus haut que, l’Enjeu poursuivi par tous les acteurs est le « Pouvoir ». Il ne faut pas le comprendre au premier degré, sinon on passe à côté; nous devons comprendre que le fait pour chaque acteur de vouloir le pouvoir obéit à une logique de positionnement politique. En fait, quant vous détenez le pouvoir, cela s’accompagne de certains privilèges, à la fois stratégique (nomination des proches) et économiques (le fait de bénéficier des avantages liés au poste ou à la position). A côté de tous ces avantages, il y’a aussi le prestige et les honneurs recherchés par chaque acteur. 

Enfin, pour ce qui est du dernier questionnement « Comment ? », nous devons savoir qu’il y’a des stratégies visibles et invisibles; ainsi, chaque acteur adopte le mode opératoire qui lui paraît pertinent pour atteindre ses objectifs. On assiste donc à plusieurs scénarios, il y en a qui occupent le terrain en posant les actions; d’autres qui choisissent soit de faire la grève de la faim; ou encore, au gré des circonstances, ces derniers passent de l’opposition à la majorité; d’autres encore partent du pouvoir à l’opposition et en plus de cela, il y en a aussi qui, du jour au lendemain, deviennent des sauveurs tardifs de la nations, prônant la rupture. Mais, quant ils font leur entrée au gouvernement, certains d’entre eux ont le courage politique de dire aux gabonais, soit, qu’ils ont répondu à l’appel de la nation, ou encore, qu’ils veulent mettre leur intelligence au service du pays.

De plus, pour la stratégie des acteurs de la Société civile, il faut dire que, sous couvert de la défense des intérêts des populations, ces acteurs de la société civile prêchent d’abord pour leur propre chapelle. Les acteurs de la Diaspora quant à eux, avec pour mode opératoire la dénonciation et la diabolisation du régime en place, leur objectif inavoué est de revenir au pouvoir, par la grande porte, pour les anciens barons du système, et pour la catégorie qui n’a jamais « géré », leur objectif serait d’intégrer la galaxie présidentielle, en occupant des postes de responsabilité au sommet de l’État.

Enfin, le plus caricatural dans tout cela, reste le discours de certains barons du pouvoir, devenus opposants. qui se resumeraient en ces mots:  » Ces-gens ne vous aiment pas, ils n’aiment pas le pays. Moi j’ai décidé de partir afin de venir vous aider ». 

Au regard de cette situation, je me pose la question de savoir que, s’ils non pas pu être utiles à leurs populations quant ils étaient dans le camp du pouvoir, est ce que c’est dans  leur nouvelle posture politique d’opposant qu’ils seront prêts à servir les intérêts des populations ? Là est toute la question. Mais, disons-nous la vérité, nous assistons à une  lutte d’intérêt à géométrie variable.

En sus, pour bien comprendre le jeu des acteurs (joueurs), il faut observer leurs postures et  leurs discours politiques. À cet instant, les paroles d’un acteur politique gabonais me reviennent; et ce dernier disait, je cite : « Nos adversaires d’aujourd’hui peuvent être nos alliés de demain, et nos alliés d’aujourd’hui seront nos pires ennemis de demain ».  Ainsi, chacun peut comprendre le sens caché des démissions de certains acteurs politiques de la majorité pour rejoindre l’opposition. Une fois travaillé  leur repositionnement politique regagne le camp du pouvoir sans faire de bruit.

Il faut avoir le courage de le dire, tous les acteurs entretiennent des rapports de pouvoir et d’intérêts. Lorsque les circonstances les obligent à être ensemble ,ils se retrouvent et nous  assistons aux rapprochements tactiques voire stratégiques; les uns entretiennent des relations d’intérêts, empreints d’hypocrisie et de sournoiserie envers les autres.

Au total, je vais refermer mon analyse en soutenant la thèse suivante : au-delà de leurs postures politiques diamétralement opposées, lorsque leurs  intérêts sont en jeu ou menacés, ils sont prêts chacun à son niveau, à faire des concessions sans trop heurter les intérêts des autres acteurs : c’est ce que je nomme  « la culture du consensus politique gabonais ».

Francis Edgard Sima Mba 

Géopolitologue et Géostratège 

Analyste politique.

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