mardi,7 juillet 2020
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Flavien Enongoue: «L’autre Issoze Ngondet: une vie à l’ombre de la pensée»

Le jeudi 14 mai 2020, à 12h22, je reçois sur l’un de mes téléphones, copies de la page 157 et de la couverture des Mémoires d’Abdou Diouf, ancien président de la République du Sénégal, parus en France en novembre 2014 aux Editions du Seuil. A peine eu-je le temps de lire en diagonale les passages soulignés avec soin au crayon noir, qu’atterrit, à 12h40, ce message : « Bonjour Excellence. Je relis actuellement les Mémoires du Président Diouf. Si l’on considère le témoignage qu’il fait sur la question palestinienne, on peut aisément conclure que l’Afrique a fait un grand bond en arrière dans la gestion de ce dossier par la Communauté internationale. C’est vrai que chaque sommet de l’UA accueille toujours le chef du Gouvernement palestinien et qu’à chaque AG de l’ONU les discours des délégués africains y font régulièrement mention, mais, de mémoire, je n’ai pas souvenance d’avoir enregistré une initiative similaire à celle-ci, s’agissant du niveau des responsabilités, de la profondeur de la démarche et du niveau d’accueil des Israéliens. »

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J’y répondis d’emblée. Etant sur le terrain, je m’engageai à y faire suite dès mon retour à la Résidence. En effet, l’examen de la question du rôle de l’Afrique dans les tentatives de résolution du conflit israélo-palestinien par la Communauté internationale appelle une attention soutenue et la mobilisation des arguments pertinents, à partir d’une connaissance fine de ses développements dans le temps long. Et le témoignage du Président Abdou Diouf sur l’échec relatif de la mission que l’OUA confia à cet effet, en 1970, à quatre Chefs d’Etat (Senghor, Mobutu, Gowon et Ahidjo), offrait la perspective de riches échanges de vues entre un diplomate chevronné et un spécialiste de philosophie politique orienté, notamment, vers l’étude des relations internationales.

Malheureusement, cet échange sur un sujet passionnant, sollicité et promis, n’aura jamais eu lieu. C’est que, investi corps et âme, nuit et jour, dans l’épineux dossier de rapatriement des compatriotes bloqués en France depuis la mi-mars du fait de la fermeture des frontières, nous convînmes d’y revenir lorsque nos agendas respectifs le permettraient.

Ce rendez-vous manqué renseigne éloquemment sur une dimension peu connue de l’homme que les forces du destin ont prématurément arraché à la vie, dans la nuit du 10 au 11 juin, à l’âge de 59 ans, mais qui transparaissait clairement dans son expression fluide et soutenue, en public comme en privée ; signe d’une vie menée essentiellement à l’ombre de la pensée.

J’en fis la première fois l’expérience fin 1996, au cours d’un séjour de deux semaines à Bonn, en Allemagne, alors qu’il était Premier Conseiller d’Ambassade, et moi, étudiant en philosophie à l’Université de Poitiers, en France. Plutôt que d’aller à la découverte de cette charmante ville, comme je l’avais pourtant prévu, je passai l’essentiel de mon temps à faire la pêche à la ligne dans sa bibliothèque et me pris au jeu de répondre, à l’heure du dîner, à un interrogatoire bienveillant sur mes lectures du jour. Ainsi naquit entre nous, une relation spéciale qui relégua au rang d’accessoire naturel la parenté et aura irrémédiablement la précellence sur les contingences de la vie publique. Cinq épisodes, parmi tant d’autres, m’auront particulièrement marqué depuis lors.

En 2000, paraissait à Libreville, aux Editions Raponda-Walker, sous la plume de Guy Rossatanga-Rignault, un ouvrage qui allait rapidement s’imposer, au cours de la décennie de sa publication, comme un classique de l’étude de « l’Etat au Gabon ».  Par les heureux hasards que seule peut réserver une vie à l’ombre de la pensée, je reçus en cadeau l’ouvrage à Paris, des mains soignées d’un diplomate de passage du nom d’Emmanuel Issoze Ngondet – accompagné d’une longue note de lecture globalement positive. Alors étudiant, je pris soin de lire l’ouvrage et il en résultat, quelques mois plus tard, une recension critique dans une revue locale. Cette étude était essentiellement consacrée à ce qui pouvait à cette époque capter davantage mon attention de lecteur plutôt familier des œuvres de philosophie politique : la section consacrée à « la nation gabonaise ».

D’une manière provocatrice – le courage juvénile aidant –, j’y posais alors la question fondamentale de savoir si l’identité gabonaise, déclinée sous le vocable de « gabonité », n’était finalement pas « un nœud vide ». Une provocation qui, à ma grande et agréable surprise, fut accueillie par l’auteur – que je n’avais jamais rencontré auparavant – de manière bienveillante, alors que « la parole universitaire » locale n’était guère réputée pour sa tolérance. Toujours est-il que, sans ce présent initial, la relation intellectuelle, puis professionnelle nouée avec ce dernier à partir de 2005, devenue par la suite filiale, n’aurait peut-être jamais vu le jour. 

Sept ans plus tard, alors Ambassadeur à Addis-Abeba, Emmanuel Issoze Ngondet publia à Paris un roman chez L’Harmattan, Un Ascète dans la Cour, dont il me fit l’honneur d’une dédicace. Enseignant-chercheur de philosophie devenu à l’Université Omar Bongo et Chargé de mission à la Présidence de la République sous Omar Bongo Ondimba, je proposai au quotidien L’Union (6 septembre 2007) une recension que le romancier apprécia. Je voyais derrière la reconstitution qu’il fit de l’itinéraire du héros, un jeune instituteur de campagne, projeté du jour au lendemain dans les hautes sphères de l’Etat postcolonial, l’occasion de poser, par le biais de la fiction romanesque, le problème de la difficile construction de l’espace public dans un contexte des Indépendances africaines où « la pratique du pouvoir [était] prisonnière de l’esprit de cour ». Le parcours de Ngôh pouvait, à mon avis, être lu comme une réponse à la question que posa, en son temps, le philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima sur le rapport entre le corps, la cour et l’espace public : « L’esprit de cour s’accommode-t-il ou non d’une visée éthique susceptible de jeter les fondations d’une autre morale publique ? » (Politique africaine, n°77, Karthala, 1999). 

Depuis 2015, Emmanuel Issoze Ngondet était devenu une figure familière du Symposium Juridique international de Libreville (SJL), organisé tous les deux ans, fin novembre, par La Fondation Raponda-Walker, et depuis l’édition 2017, le parrain ; sacrifiant au rituel du discours d’ouverture mais aussi à la participation à certaines séquences des échanges, au grand plaisir de l’organisateur, son ami le Pr Guy Rossatanga-Rignault, et de nombreux universitaires présents, notamment étrangers, étonnés de découvrir cette facette particulière du personnage. 

Fin 2019, au moment où s’achevait la dernière session de l’année à l’Assemblée nationale, où il avait pris ses quartiers début mars, après son départ de la Primature en janvier, il me fit la confidence de travailler déjà – la longue expérience gouvernementale aidant, et donc celle du vécu des rapports entre l’Exécutif et le Législatif –, à l’écriture d’un ouvrage sur Le métier de député au Gabon. Il sollicita et obtint de moi une littérature conséquente d’une quinzaine d’ouvrages sur la réalité française qui, historiquement, a souvent servi de repère à notre pays.

Enfin, à la faveur du cinquantième anniversaire de la création, le 20 mars 1970 à Niamey, au Niger, de l’Agence de la Coopération Culturelle et Technique (ACCT), devenue, en 1998, l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF), puis, en 2005, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), et répondant à une sollicitation du quotidien L’Union (20 mars 2020), je publiai une brève tribune sur « Le Gabon, un acteur principal de la francophonie institutionnelle ». Intéressé, l’ancien Ministre des Affaires étrangères Noël Nelson Messone, dont le long vécu à l’OIF se ressent dans la finesse de ses analyses sur la Francophonie, me proposa de réfléchir à la publication d’un ouvrage collectif y relatif. Ayant déjà coordonné en 2019, avec le Pr Patrick Mouguiama-Daouda, un ouvrage collectif sur La francophonie en procès. Quelques pièces gabonaises du dossier, je suggérai plutôt d’élargir le regard sur l’ensemble de l’action diplomatique passée du Gabon. Sur insistance d’Emmanuel Issoze Ngondet, un projet de titre vit aussitôt le jour : La diplomatie gabonaise : Contexte, acteurs et pratiques (1960 – 2020). L’ébauche de l’appel à communication me fut confiée, ainsi que la mission de mobiliser des universitaires qualifiés, tandis que les deux s’engageaient à enrôler dans cette aventure éditoriale ceux de leur race : les diplomates, essentiellement à la retraite. 

Œuvrer à la réalisation de ce projet serait, peut-être, le meilleur hommage à rendre à l’autre Emmanuel Issoze Ngondet, l’amoureux des livres, qui aura vécu à l’ombre de la pensée – ainsi qu’en témoigne sa culture, dont la densité était à la dimension de sa riche bibliothèque. Requiescet in pace !

Flavien ENONGOUE

Ambassadeur Haut Représentant du Gabon en France. 

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