Élections jumelées: Le rendez-vous raté des Gabonaises

Mélissa Bendome, Présidente du FEPPSAC © D.R

Le déroulement des scrutins des 6 et 27 octobre 2018 a été du point de vue de nombreux observateurs nationaux et internationaux satisfaisant. Cette consultation prenait en compte le nouveau découpage électoral qui comprend désormais 143 sièges de députés contre 120 auparavant.  Pour la première fois aussi, des élections législatives et locales étaient organisées dans le contexte de la Décennie de la femme et de la promulgation de la loi fixant les quotas de la participation des femmes à 30 %. Rappelons à toutes fins utiles que cette nouvelle loi n’a pas encore de décret d’application précisant ses modalités d’application.

Où étaient les femmes ?

Les Gabonaises ont répondu présent puisqu’on pouvait compter pas moins de 428 candidates sur les 1016 retenus, soit  un taux 42% aux élections législatives.

Malheureusement la satisfaction s’arrêtera là car elles ne sont au final que 12 à être élues dès le premier tour, pour atteindre le modeste chiffre de 19 à l’issue du second tour,en attendant la proclamation définitive par la Cour Constitutionnelle. Ce résultat en demi-teinte donne un taux provisoire de 13% de représentation féminine à l’Assemblée Nationale. Rappelons qu’à l’ancienne législature ce même taux était de 17%.

Selon l’union Interparlementaire, il y a de plus en plus de candidates aux élections et les femmes représentent 20,4% des sièges en moyenne en Afrique.

Les résultats des élections couplées d’octobre au Gabon sont alors très insuffisants et très en dessous des quotas fixés de 30%. Ceux-ci démontrent à suffisance que les Gabonaises viennent de rater une précieuse opportunité de renverser la tendance et de monter en puissance. Mais qu’est ce qui n’a pas marché, pouvons-nous légitimement nous demander. Pourtant la tendance dans le monde entier et même en Afrique, est la présence de plus en plus visible des femmes et leur influence est de plus en plus perceptible dans les sphères politiques.

Comment est-ce possible qu’au moment où des instruments en faveur de la participation des femmes en politique sont mis en place, les Gabonaises ne s’en saisissent pas ? A l’heure où la volonté est clairement affichée de voir les femmes prendre une place plus importante et jouer un rôle plus actif dans les instances décisionnelles, notamment au Gouvernement, à  l’Assemblée Nationale, dans les conseils municipaux et départementaux, quel bilan et surtout quelles leçons doit-on tirer de la dernière consultation électorale ?

Une démocratie solide dépend de la participation égale des femmes

L’expérience a démontré qu’il est impossible pour une société de prospérer en laissant derrière elle la moitié de ses concitoyens. Les femmes représentent environ 52 % de la population gabonaise. Pourtant, elles continuent d’être sous-représentées dans les postes décisionnels. A quelques exceptions magistrales de « femmes pots de fleurs » pour reprendre l’expression d’une ancienne candidate à l’élection présidentielle. Jusqu’à un passé relativement  récent, les gabonaises pouvaient se contenter de la poignée de femmes qui sont mises en avant pour masquer une réalité qui est tout autre. Mais les choses évoluent. A l’instar des femmes sous d’autres cieux, les Gabonaises nourrissent aussi des ambitions nobles et le font savoir, notamment à travers l’éclosion d’évènements et d’organisations en faveur du leadership féminin sur le plan national ces dernières années.

Force est de constater que l’accession des femmes aux hautes fonctions publiques et même dans le secteur privé reste fortement déséquilibrée en comparaison avec leurs homologues masculins, bien sûr à parcours scolaires et universitaires égaux.

Il est vrai que des progrès notoires ont été réalisés, mais la marche vers une éventuelle parité reste très lente. A en croire les chiffres qui ont été rendus publics lors du Colloque sur la participation de la femme à la vie publique au organisé par le CENAF GABON en 2015. On note ceci : à l’admission au baccalauréat en 2012, on comptait 51, 65% d’admission masculine contre 48,35 %  féminine. On dénombrait 56 % de diplômées femmes à l’EPCA, à l’ENA, à l’Université des Sciences de la Santé, et à l’ENAM (55%).

Cette situation quasi paritaire lors de la vie scolaire et étudiante tend à disparaitre plus tard dans la vie professionnelle.   Ce même rapport montrait que dans la catégorie haute de l’administration A1, en 2014 on comptait 32,09 % de femmes contre 68,09 % d’hommes. D’une manière générale, 35 % de femmes occupaient des postes de responsabilité contre 65 % d’hommes.

Le rôle de la société civile

Le Gabon est signataire de plusieurs textes juridiques à l’instar de la Résolution 1325  du Conseil de Sécurité des Nations Unies datant du 31 octobre 2000, qui visent à garantir une participation égalitaire des femmes à la vie politique et publique.

Pendant les mois qui ont précédé ce scrutin, on a observé çà et là, la mobilisation de mouvements féministes affichant la volonté non seulement de susciter des vocations chez les futures candidates, mais également en faveur d’une prise en compte des quotas lors des investitures à l’intérieur des partis.

A titre d’illustration, on peut citer la campagne du mouvement féministe l’Appel des Mille  et Une et d’autres initiatives similaires de nature à encourager les femmes à prendre leurs responsabilités et à jouer leurs partitions dans la sphère politique sont à féliciter.

Ce travail de sensibilisation n’a certainement pas été vain. Bien au contraire, l’impact de la société civile en faveur de la participation des femmes au leadership est évident.

D’ailleurs, la prolifération de mouvements de femmes est l’un des facteurs qui conduisent à une augmentation du nombre de femmes impliquées dans la politique. Ces groupes commencent même à prendre de l’importance dans notre pays même si celle-ci est encore très limitée.

Les obstacles sont nombreux

Il est vrai qu’au terme d’un processus électoral comme celui qui vient de s’achever, il est plus simple de retenir le nombre de femmes qui ont participé en tant que candidates et le nombre de femmes ayant été élues.

Cependant, cette analyse est beaucoup plus complexe que cela ne paraît. En effet, le parcours est assez long et le chemin est semé d’embûches avant d’arriver à une éventuelle investiture et surtout à la victoire à une élection. Il serait plus juste de prendre en compte la nature holistique du problème.

Cette démarche revient à analyser ensemble le cadre législatif et réglementaire, les aspects socioculturels, ainsi que les aspects financiers. Ces trois types d’obstacles peuvent aussi exister isolément.

Premièrement,  notre constitution ou nos lois sur l’administration électorale peuvent être un frein à la participation politique et favoriser l’écart entre les sexes en matière de représentation politique dans la mesure où aucun texte ne contraint formellement les partis politiques à investir un nombre précis de femmes.

Des dispositions légales pourraient être prises en amont pour garantir l’inclusion des femmes lors de l’organisation des listes de parti pendant les élections, ou dans la composition même du Parlement.

Ailleurs par exemple, les observateurs électoraux jouent un rôle très important pour aider à appliquer ces cadres.  Ils vérifient si les textes juridiques en rapport avec les élections sont appliqués le jour du scrutin, ou lors de la publication des listes, notamment les conséquences sur la participation des  femmes. Les listes qui ne respectent pas les critères réglementaires sont purement et simplement retirées.

Les partis politiques jouent également un rôle important dans l’émancipation politique des femmes. Ils devraient promouvoir l’égalité des sexes dans leurs listes et dans leurs organes internes. Les procédures de sélection et désignation des candidats devraient intégrer ces critères d’emblée. Si toutefois, il n y aurait toujours pas assez de femmes, les partis devraient prendre des mesures pour susciter les vocations et soutenir sincèrement celles qui sont volontaires.

Ensuite, l’environnement social, y compris les barrières culturelles, les normes de genre et la prévalence de la violence (physique et sexuelle), impacte la participation des femmes dans la vie publique. Les croyances sociales, culturelles et religieuses façonnent les normes de genre en ce qui concerne les rôles et activités que la société considère comme appropriés pour les hommes et les femmes. Dans notre pays, les femmes qui osent se lancer en politique sont encore diversement appréciées par certains esprits.

Le rôle de l’éducation et de l’autonomie financière

Voici pourquoi, l’amélioration de l’accès à l’éducation des filles, des femmes mais aussi des hommes est important pour favoriser la participation des femmes dans la sphère politique.

Des situations sociales stables ont déjà permis à de nombreuses femmes de devenir membres éminentes  de partis politiques ou de former elles-mêmes des partis politiques leur permettant de participer à des activités de la plus haute importance.

Tout ceci est rendu possible par l’acquisition consécutive de connaissances essentielles et de compétences de communication améliorées utiles à leur engagement politique.

Grâce à une bonne autonomie financière,  les femmes peuvent légitimement avoir les ressources et les contacts nécessaires à la vie politique.

Le système de quotas

Partout dans le monde, la mise en place du système de quotas a largement encouragé la représentation des femmes au parlement et au gouvernement. Notons que les deux derniers gouvernements Issoze Ngondet II et Issoze Ngonget III ont respecté cette règle.

Le système de quotas a généré des engagements en faveur d’une représentation accrue des femmes dans la plupart des pays. Il a été un facteur fondamental pour faire avancer la représentation politique des femmes. Les dirigeants établissent des quotas pour la représentation politique des femmes à différents niveaux des structures gouvernementales, c’est une stratégie qui vise à améliorer leur participation politique.

Par exemple, l’Ouganda a créé un précédent important en prévoyant un tiers de la représentation féminine dans les collectivités locales. Aux élections au Mozambique, les femmes ont remporté un quart des sièges à l’Assemblée nationale. En Afrique du Sud, le grand nombre de femmes au Parlement et d’autres organes politiques clés est, en partie, le résultat des efforts du parti Congrès national Africain (ANC), qui a défendu la promotion politique et l’affirmation des femmes.

Le renforcement de capacités des femmes

Le Gouvernement, les organisations de la société civile, et autres parties prenantes devraient s’engager dans de puissants programmes de renforcement et d’amélioration des capacités des futures candidates.

Ces programmes doivent prendre en compte notre contexte socio culturel et devraient aider les femmes à vaincre les obstacles qu’elles rencontrent comme la confiance en soi, les barrières culturelles ou religieuses et autres. Il n’est pas facile pour une femme de défier un homme, d’affronter  les structures décisionnelles ou simplement d’exercer son droit de vote. C’est pourquoi, la sensibilisation joue un rôle fondamental pour l’accélération des changements de mentalités et la cessation de pratiques qui peuvent affecter négativement l’avancement des femmes, comme le harcèlement moral et sexuel. Cela est encore plus vrai s’agissant des femmes qui vivent en milieu rural, elles n’ont pas toujours la  compréhension de base des enjeux liés à la participation dans le domaine politique.

Selon Kellow Chesney, un ancien journaliste britannique,  «l’inexpérience politique est beaucoup plus prononcée chez les femmes et représente un frein pour accéder aux structures de pouvoir existantes et savoir comment les influencer ». Il est donc nécessaire de soutenir les femmes dans l’acquisition de compétences en matière de collecte de fonds, de prise de parole en public et de compétences en matière de campagne, qui sont essentielles pour la gestion d’un projet politique.

Le rôle des médias

Les médias ont une grande influence sur les changements dans la société. Ceux-ci agissent à la fois comme exécutant et comme protagoniste dans la promotion de participation égale des hommes et des femmes aux élections. Les médias se rendent quelques fois complices de la discrimination fondée sur le sexe en décrivant des images sensationnelles stéréotypées de femmes.

Des efforts devraient être faits pour que les médias fournissent une couverture équilibrée qui autonomise les femmes indépendamment du parti politique. Il est par conséquent crucial de veiller à ce que chaque candidat ait accès aux médias, en particulier à la radio et la télévision, car la plupart des électeurs acquièrent leurs connaissances de la politique par le biais des médias. Les médias devraient reconnaître et accorder une valeur et une dignité égales aux hommes et femmes.

Pour conclure, il ne fait aucun doute que la participation des femmes à la vie politique au Gabon a progressé. On peut même parler d’évolution positive même si cela ne se reflète pas encore dans les résultats électoraux et dans les désignations des partis politiques.

Il est donc urgent d’aller encore plus loin dans nos politiques de promotion féminine. La participation des  femmes en politique ou dans la sphère publique en général ne devrait plus être considérée comme une simple revendication féministe mais plutôt comme un véritable enjeu pour le développement et l’intégration sociale. Les Gabonaises ne doivent plus considérer la sphère politique comme un domaine réservé aux hommes et s’en désintéresser. Il revient donc aux femmes de se mobiliser davantage pour occuper plus de postes décisionnels, elles pourront ainsi mieux défendre leurs besoins et leurs intérêts.

Enfin, pour promouvoir la participation des femmes à la vie politique, il existe plusieurs pistes, mais c’est à chaque pays de trouver la formule qui le sied le mieux. Le système des quotas semble avoir fait ses preuves ailleurs. Toutefois, des stratégies supplémentaires sont nécessaires pour résoudre les problèmes structurels. Il est grand temps de révolutionner les systèmes patriarcaux qui caractérisent l’espace politique gabonais encore aujourd’hui.

Mélissa Bendome,
Présidente du Réseau Femmes des presse pour la paix et la sécurité en Afrique centrale (FEPPSAC)

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