lundi,21 septembre 2020
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Charles M’ba: «le cafouillage des annonces gouvernementales a de quoi inquiéter»

Dans une interview accordée à l’hebdomadaire « L’Aube » ce lundi 20 avril 2020 dont Gabon Media Time se fait l’écho, l’ex-ministre délégué aux Finances d’Omar Bongo Ondimba et ancien sénateur d’Oyem Charles Mba fait un tour d’horizon de l’actualité du Gabon notamment celle liée à la propagation et surtout la gestion de la pandémie de la Covid-19. Occasion pour ce membre de l’Union nationale non seulement d’exprimer ses inquiétudes quant à l’application des mesures arrêtées par le gouvernement mais surtout d’esquisser les perspectives et les moyens de lutte contre cette pandémie.  In extenso l’intégralité de ladite interview. 

Le ministre ? On ne vous a pas entendu depuis le début de cette crise sanitaire mondiale. Pourquoi ? 

Charles M’ba : En effet, je ne me suis pas personnellement et publiquement exprimé depuis que le monde est confronté à une pandémie désormais installée chez nous. La nécessité de prendre la mesure de la menace pour mon pays et d’observer les initiatives de l’Etat face au fléau. Le club de réflexion « Pour le Gabon » que je préside a publié un communiqué très clair. Notre réaction a été reprise par de très nombreux médias gabonais, et Jeune Afrique y fait référence dans un article publié le 8 avril dernier. Nous avons d’abord voulu marquer notre solidarité et notre proximité quotidiennes, notre compassion avec l’ensemble des populations gabonaises. Nous en avons également profité pour rappeler au gouvernement ce qui est attendu de lui : que la sauvegarde des populations devienne concrètement la priorité des priorités. 

Qu’il communique honnêtement et surtout qu’il fasse montre de transparence dans les actions menées, dans l’aide et les dons reçus de toute part. La transparence est toujours un gage d’efficacité. Enfin, nous avons indiqué quelques pistes concernant le financement de l’effort gigantesque qui allait devoir être fait. Compte tenu des faiblesses notoires de notre système de santé, de celles de notre système social et aussi des fragilités de notre appareil économique. Vous le voyez, avec mes amis, nous avons collectivement contribué à la réflexion collective. Si j’en crois les explications données sur le Fonds Gabonais des Investissements Stratégiques ainsi que sur l’éducation et qui ont suivi notre communiqué, ceux qui sont aux commandes ont dû se sentir interpellés. 

Dans un élan de solidarité, le président de la République vient de créer un fonds personnel pour venir en aide aux couches les plus vulnérables de la population. Il dit y mettre une enveloppe de 2,1 milliards de francs.

Le président de fait ouvre donc a priori son portefeuille, pour venir en aide aux économiquement faibles. Il avait pourtant, sur la constitution, fait le serment de construire leur bonheur avec les moyens de l’Etat. En fait, cette nouvelle marque de générosité, après sa renonciation publique à sa part d’héritage au profit de la jeunesse, est d’abord un aveu d’échec cinglant de sa politique d’émergence. En effet, « l’avenir en confiance » aurait dû donner aux Gabonais les équipements hospitaliers, les laboratoires, les personnels soignants nécessaires pour faire sereinement face à la crise actuelle. La CNAMGS devait être dotée d’un budget de 250 milliards et nous n’aurions normalement pas de souci de médicaments, de masques, de tests et de réactifs ! Cet échec, c’est sa responsabilité personnelle. Au lieu d’un profil bas, nous avons droit à la confusion des genres avec les fondations du couple présidentiel : une véritable campagne électorale ! Qu’à cela ne tienne, si des Gabonais doivent bénéficier de soins, qu’ils y aillent et en grand nombre car cet argent est celui du Gabon, leur argent !

Vendredi 10 avril dernier, le gouvernement a organisé une conférence de presse pour décliner à la population les mesures d’accompagnement prises pour renforcer la lutte contre le Covid 19 au Gabon. Ces mesures interviennent elles-mêmes après l’état d’urgence décrété un peu moins d’une semaine avant par le président de la République. Que vous inspire cette démarche ? 

En elle-même, la démarche est normale. Nous avons désormais la déclinaison des orientations générales du « chef suprême de l’exécutif ». Comme il s’agit de l’avenir immédiat de notre pays, de sa vie voire de sa survie, il faut l’analyser sereinement et en tirer les conclusions. Avec les « gouvernants de la photocopie » et du « copier-coller », il peut paraître rassurant que le plan retenu par le gouvernement ressemble à ceux qui sont déployés à travers le monde.  Encore faut-il en accepter toutes les contraintes des opérations, être capable d’adapter ce qui doit l’être, être suffisamment crédible pour obtenir la discipline indispensable en aval.

Cela veut-il dire que vous ne vous inscrivez pas dans le mouvement général d’union sacrée que l’on voit être suggéré partout en Afrique ?

Je pense, très franchement qu’il est incongru d’invoquer l’union sacrée quand l’état de droit est plus que menacé, quand les adversaires politiques, les opposants politiques sont emprisonnés, quand la presse et les médias sont ou muselés ou interdits aux voix dissonantes, quand les droits des travailleurs, des syndicats et de la société civile sont bafoués et leurs leaders menacés ou victimes de restrictions des libertés individuelles. La gravité de la situation mondiale n’a par exemple pas empêché les organisations internationales dont le FMI d’attirer l’attention sur la mauvaise gouvernance qui aggraverait les conséquences de la crise ! Ces débats reviendront très sûrement sur l’espace national. Pour l’heure, qu’il soit d’abord fait ce qui doit l’être ! 

A mon sens, la question qui vaut aujourd’hui et dans l’urgence est celle de la cohésion nationale ! Ce gouvernement gouverne même s’il suscite d’énormes doutes. C’est à lui de prendre l’initiative. C’est lui qui est l’interlocuteur de la communauté internationale.  Au minimum, il faut toujours l’appeler à faire ce qui est normalement attendu d’un gouvernement. Nous sommes en guerre. C’est même la terminologie retenue par tous les gouvernants du monde. Il ne peut pas être question pour nous, de ne pas faire ce qu’il faut. Nous aimons tous notre pays et ses populations, nous devons les protéger, et prioritairement ceux des nôtres qui doivent prendre en charge les cas de contamination. Je pense en les remerciant et en les encourageant aux soignants : les médecins, les infirmiers, les aides-soignants, les ambulanciers et tous les autres personnels des services de santé !  

J’associe par conséquent ma voix à tous ceux qui approuvent et qui adhèrent à toutes les mesures de sauvegarde. Je suis favorable à la généralisation du port du masque qui est une nécessité, tout comme j’approuve le confinement de ce qu’ils appellent « le Grand Libreville » qui n’a d’ailleurs aucune existence juridique mais où 60% de la population de notre pays y est regroupé aujourd’hui. Ce qui en fait la plus grande zone à risque. La rupture de cette chaîne meurtrière de transmission par le confinement, renforcée par les gestes barrières classique, sont des impératifs déjà éprouvés et il n’y a pas lieu d’hésiter. Sinon, nous paierions un lourd tribut. 

Mais bien entendu et comme le recommande cette sagesse bien de chez nous, nous n’oublierons jamais de quoi nous rêvons parce que la nuit (la parenthèse du Coronavirus) a été longue.

Vous êtes particulièrement exigeant ….

Oui, je le suis et je dois l’être. Ce qui m’importe c’est la vie et la sauvegarde des Gabonais et encore une fois, en priorité, de celles et ceux qui sont au front. Les premières statistiques semblent montrer que la moitié des personnes contaminées est constituée des personnels soignants qui ne seraient donc pas convenablement protégés. Totalement inadmissible ! C’est autour de ces « soldats » et des populations que l’union sacrée est nécessaire ! De même, il est incompréhensible que les médecins virologues gabonais, car il y en a, ne soient pas associés au comité scientifique placé au centre de cette bataille médicale ! Partout ailleurs, ils sont parmi les premiers concernés ! 

Mon exigence est d’autant plus forte que le cafouillage dans les instructions gouvernementales est particulièrement effrayant. Je note par exemple que le ministre des Transports a annoncé la mise à disposition d’un service de transport gratuit, suggérant ou incitant à des déplacements en masse d’autant que son collègue du commerce confirme l’ouverture des marchés. 

Mais qu’en même temps, le premier ministre menace de dix ans de prison les contrevenants au confinement ! Une telle cacophonie au sein d’un même gouvernement ne peut qu’inquiéter les populations, alors même que le pays n’est pas si prêt que cela ! A-t-on donc bien réfléchi et adapté l’accompagnement annoncé aux comportements culturels et au quotidien des Gabonais ? On a besoin de mesures cohérentes, simples, claires, compréhensibles et sans équivoques pour qu’elles soient efficaces !

Parlons justement de ces mesures d’accompagnement. Comment appréciez-vous le détail des mesures de santé ? 

Dix jours après l’annonce de ces mesures, c’est toujours le flou ! La réorganisation promise de notre système de santé n’est pas très visible sur le terrain. Il ne semble pas que les 60 centres du dépistage systématique promis aient été mis en place et a fortiori commencé les opérations de prévention. Il devient alors urgent que soient effectifs l’affectation des personnels soignants, l’approvisionnement des structures sanitaires en médicaments, la distribution du million de masques et des équipements de protection individuelle aux personnels de santé. Il est impensable que ces derniers se sentent sacrifiés dans un combat où il est d’abord fait appel à leur dévouement. 

A propos, il s’agissait bien de distribution gratuite des matériels de protection. Combien de foyers gabonais (6 à 7 personnes) pourraient se procurer environ 50 000 FCFA de masques par jour à raison de 3800 FCFA le masque, et de deux masques par jour et par personne ? Il serait par ailleurs plus qu’insupportable que cette crise soit l’occasion pour certains incorrigibles de se faire de l’argent sur le dos des pauvres. Mieux encore, nous assistons à des distributions personnalisées de matériels et de vivres. A juste titre, l’Honorable député Minault-Maxime Zima Ebeyard les dénonce fermement. Comment est-il possible qu’un grave danger national puisse quand même donner lieu à des tentatives de récupération politiciennes ? Nous aurions tant besoin de décence, du sens du service de l’Etat et de l’impartialité de l’Etat ? 

Sur le plan économique, il est annoncé une enveloppe de 225 milliards de francs pour soutenir les entreprises. Quelle est votre appréciation ?

Le Premier ministre a bien précisé qu’il ne s’agit pas de financements budgétaires mais de prêts bancaires obtenus par les entreprises à des conditions favorables. Si je comprends bien, ces 225 milliards sont fournis par les Banques de qui le gouvernement a obtenu qu’elles les mettent à la disposition des entreprises à des taux privilégiés. Soit ! Cette mesure suscite cependant des questions et demande des clarifications sur au moins deux points. 

Premièrement, qui garantit cette opération et quelle en est la contrepartie ? L’Etat supportera-t-il et paiera-t-il un différentiel de taux ? Est-ce la contribution de ces banques à l’effort national de « guerre » ? Les banques volontaires, des commerçantes soucieuses de leurs bénéfices, seraient-elles donc classées parmi les entreprises citoyennes et bénéficieraient en retour d’un certain nombre de facilités ou même d’avantages ? En tout état de cause, quelles marges réelles seront dégagées pour aider pratiquement ces entreprises à maintenir leurs activités, à créer et à maintenir les emplois ? 

Deuxièmement, cette prétendue facilité de 225 milliards ne sera accordée aux entreprises que pour « s‘acquitter de leurs obligations fiscales et sociales ».  Autrement dit, pour renflouer ses caisses vides, l’Etat oblige les entreprises à s’endetter pour continuer à payer les taxes et impôts, au lieu de les aider à maintenir et à développer leurs activités, à créer des emplois, à régler les éventuels arriérés de salaires ou à se préparer à supporter la charge d’un chômage technique involontaire non prévu dans le Code du travail. Les bras m’en tombent ! Cela semble bien n’être au minimum, qu’un tour de passe-passe pour un pays dont la signature est à nouveau dégradée par les agences de notation et qui éprouve d’énormes difficultés à lever des fonds. 

Quel gâchis !  Et les incongruités ne s’arrêtent pas. Comment comprendre qu’il soit affecté 6 milliards de FCFA au transport public en pleine période de confinement ? Qui en bénéficiera ? La moribonde SOGATRA ?  Trans-Urb, une entreprise parapublique créée opportunément ? Ou encore Trans-Akanda, une société privée qui pourrait alimenter des conflits d’intérêts ? Non, tout cela n’est pas très bien et loin d’un esprit de polémique en pleine crise, ces agissements doivent être relevés et désapprouvés car ils compromettent gravement l’avenir déjà malmené de notre pays !

Cette crise doit et peut être bien gérée. Cela demande des moyens en ressources humaines, des moyens matériels de protection, en kits de dépistage, en réactifs, en capacités d’accueil hospitalier et en médicaments. Deuxièmement, il faut que les conséquences soient maîtrisées. Une évaluation crédible des risques et des moyens massifs pour y faire face est un préalable incontournable. Les rations alimentaires distribuées permettent-elles raisonnablement de tenir un confinement de quinze jours renouvelables ? Que peut-on acheter dans un CK2 avec un bon d’achat de 25.000 frs pour qu’une famille moyenne de 6 ou 7 membres tienne pendant deux semaines ?  

Troisièmement, il faut s’organiser rationnellement pour préparer convenablement le « jour d’après » qui s’annonce particulièrement rude.  Notre Club de réflexion « Pour le Gabon » avait, quant à lui, suggéré de mettre à contribution le FGIS, l’ancien fonds pour les générations futures ! La santé des Gabonais constitue très certainement le premier et le plus grand des investissements stratégiques de notre pays ! 

Il y a pourtant des entreprises qui ont souscrit de manière volontaire, surtout pour accompagner les mesures sociales prioritairement destinées aux Gabonais Economiquement Faibles.

Il faut saluer et je salue toutes les marques de solidarité et de soutien aux populations gabonaises. Qu’elles soient réellement philanthropiques ou intéressées. Encore faut-il nous dire à quoi elles souscrivent ! Dans tous les pays du monde, certains savent que ça peut rapporter gros de contribuer aux œuvres de la première dame. Personne n’est dupe… Mais là aussi, c’est un peu la cacophonie au sein du gouvernement. Le cabinet McKinsey, appelé à deux reprises à la rescousse, a rapporté que dans notre pays, 95000 foyers (7 à 8 personnes minimum) devraient être considérés comme « économiquement faibles ». 

Cela représenterait environ 750 000 habitants pour l’essentiel regroupés dans la capitale. Quels moyens et quelle organisation crédible sont mis en place pour leur assurer la sécurité sanitaire, la sécurité alimentaire et la sécurité économique que la crise du Covid19 a chamboulées ? Comment sont levées les difficultés pratiques dans les secteurs du logement, et de l’énergie ? La location de logements reste très largement informelle dans notre pays, pour un secteur que l’Etat a même beaucoup de mal à fiscaliser en se heurtant à de puissants décideurs. Comment mettre en œuvre concrètement la suspension des loyers et l’appui aux propriétaires ? Pour ce qui concerne l’eau et l’électricité, comment surmonter la pratique, mauvaise sans doute mais conforme aux réalités de la vie des Gabonais, de regroupement des foyers autour d’un compteur ! La consommation collective dépasserait alors les seuils et de nombreuses familles se trouveront donc exclues d’un appui non négligeable même s’il est en deçà de ce qui est réellement nécessaire. 

Dans un pays où la connexion Internet est un luxe, peut-on raisonnablement proposer l’enseignement à distance ou le règlement en ligne de factures ? Nous avons le devoir de mettre en œuvre chez nous ce qui marche chez les autres. Encore faut-il en étudier la faisabilité, veiller à l’adapter à notre contexte et parfois, laisser la place au simple bon sens ! Cela aurait pu être possible aujourd’hui si nous n’avions pas préféré jouer les cigales. Et cela nous coûtera encore plus cher ! 

Comment voyez-vous la sortie de cette crise ?

Il faut certes déjà penser à demain et cependant, sans céder ni au catastrophisme, ni au défaitisme, il faut objectivement considérer que nos capacités supposées d’absorption du choc sont faibles. Si le choc est de la force observée dans les pays développés, nous pourrions craindre le pire. En effet nous ne sommes pas spécialement bien « armés ». Et pourtant, il nous faut imaginer la sortie de cette crise qui est d’abord sanitaire et alimentaire et qui exige de vraies réponses en ressources humaines, en équipements, en matériels et en approvisionnement alimentaire continu.  

Même si l’Afrique semble résister à cette pandémie mieux qu’on le lui prédisait. Il faut tout faire pour sauvegarder, d’abord les Gabonais d’une crise qui vient de mettre l’économie mondiale quasiment à l’arrêt. Sans doute faudra-t-il sortir de la tourmente dans laquelle notre pays est plongé depuis une décennie et préparer méthodiquement l’avenir. En tout cas les perspectives sont clairement sombres et les prévisions de récession se multiplient à travers le monde. Y compris pour les pays pétroliers tant il apparaît que le cours du baril pourrait demeurer bas voire très bas pour les dix-huit prochains mois.

Demain, le monde va changer. Et les grands pays annoncent déjà les efforts massifs qu’ils vont fournir pour reconstruire leurs appareils économiques et aussi les changements de méthodes de gouvernance auxquels ils vont s’astreindre. Si nous ne changions pas, comment survivrons-nous avec des logiques et des méthodes qui nous ont aujourd’hui mis, à maints égards, dans le fossé ? Il y a urgence de faire absolument différemment. Il faudra mieux nous approprier cette conviction. 

Nous allons devoir changer pour enfin construire un système de santé et social solide, digne, avec une recherche scientifique diversifiée et autonome, pour assurer notre autosuffisance alimentaire, pour construire une économie nationale prospère. C’est possible !

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