Cercle des notables de la République: l’intégralité de la déclaration du 16 mars 2018

Des membres du Cercle des notables de la République © GMT

Le vendredi 16 mars dernier, six notables parmi lesquels, Jules-Aristide Bourdes Ogouliguende, Paul Malekou, Louis-Gaston Mayila, Paul Mba Abessole, David Mbadinga, Richard Moulomba Mombo ont réuni la presse nationale et internationale à l’occasion d’une déclaration de presse au cours de laquelle, ils ont entre autres appelé au report des législatives et à la réconciliation nationale. Nous publions, ci-dessous l’intégralité de de son contenu. 

Chers compatriotes,

Chers morts et vivants de toutes les communautés culturelles du Gabon,

Notre pays traverse une crise sans précédent, depuis plus d’un an. Tout le monde en convient. En effet, la plupart de nos domaines d’activité sont bloqués; beaucoup d’opérateurs émigrent de chez nous pour aller chercher fortune sous d’autres cieux.

Ce constat ne laisse personne indifférent. C’est la raison pour laquelle nous :

               BOURDES OGOULIGUENDE Jules-Aristide,

               MALEKOU Paul,

               MAYILA Louis-Gaston,

               MBA ABESSOLE Paul,

               MBADINGA David,

               MOULOMBA MOMBO Richard,

nous sommes retrouvés en tant que notables et avons procédé à une analyse, pensons-nous, objective de cette situation. C’est à partir de cette autopsie que nous avons pris la décision de faire cette déclaration. Nous voulons sensibiliser l’opinion nationale et internationale.

C’est en union avec tous ceux qui sont morts dans toutes nos provinces à la suite de différents affrontements politiques que nous le faisons.

Rappelons que le Gabon, notre Gabon est un espace de terre arrosé par les eaux de l’Océan Atlantique,

aéré par les vents de tous les larges,

habité par les esprits de nos ancêtres,

réchauffé par le soleil, flambeau du Dieu caché.

Dans cet espace, nous dévorons à pleines dents les quatre éléments du monde: la terre, l’eau, l’air et le feu.

Ce Gabon est un héritage que nous ont légué nos ancêtres. En leur temps,  avec les moyens dont ils disposaient, ils l’ont, à leur manière, mis en valeur, bien qu’un peu dans la dispersion.

Issus de plusieurs communautés, nous habitons cet espace. Ce n’est pas nous qui l’avons décidé, mais la nature. Nous sommes venus du Congo, de l’Angola, du Cameroun, de Guinée Equatoriale, fuyant peut-être, pour certains, un esclavage, une colonisation sanglante ou une autorité de chef de tribu sanguinaire. D’autres  sont venus à la recherche d’un feu sacré. Etait-ce un hasard ? Non, il n’y a point de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Nous sommes donc en rendez-vous, quelle que soit la raison de notre présence sur cette terre. Chacune de nos communautés y a apporté son expérience, ses savoirs, ses craintes, ses passions pour les partager avec les autres. C’est cette histoire qui constitue notre première richesse.

Ensemble, nous devons réaliser une œuvre durable, profitable à nous-mêmes ainsi qu’aux générations à venir. C’est cela le sens profond de notre être politique. Il faut préciser, du reste, que ce terme « politique » ne doit pas nous éblouir; il vient d’un autre peuple, d’une autre langue qui lui donnent un sens, suivant leur contexte de vie. Pour nous, il veut simplement dire « la méthode de gestion d’un peuple, d’une communauté de citoyens ». Et chaque peuple a sa méthode spécifique, avec des ouvertures qui lui permettent de dialoguer avec les autres différents, dans le respect mutuel.

Nous sommes, sur cette terre gabonaise, un nombre important de communautés dont nous devons, avec le maximum de sérieux, bâtir une Alliance irréversible. Cela suppose que nous prenions en compte leur identité, que nous intégrions leurs apports particuliers à notre système de démocratie.

La démocratie nous paraît un système difficile parce que nous voulons le concevoir en imitant de manière servile ce qui se passe chez les autres, en oubliant que ceux-ci sont eux-mêmes, en permanence, à la recherche de la modernité. Un peu de recherche nous révèlerait que, dans un pays comme la France, la démocratie a sensiblement changé de perception de 1958 à nos jours. Il est bien évident qu’un ministre sous le Président Macron n’a pas la même compréhension de la chose publique qu’un ministre sous le Président Georges Pompidou.

Nous avons donc des efforts à faire pour bâtir notre propre système démocratique, même si l’arrogance de certains d’entre nous met des obstacles sur notre route. C’est à cause de cette arrogance que nous avons raté tous les tournants historiques où nous aurions pu mettre en place des institutions nous permettant de faire émerger chez nous un vrai système démocratique à la fois humaniste et participatif. A chaque fois que nous avons eu l’occasion de prendre une voie royale, nous nous sommes fourvoyés dans des archaïsmes dont nous sommes toujours prisonniers.

On peut, à cet égard, citer deux exemples. Le premier est relatif à notre accession à l’Indépendance. Ceux qui ont lu tant soit peu notre histoire politique savent qu’en 1960, nous étions divisés en deux camps: l’un composé des partisans de l’indépendance immédiate, l’autre de ceux pour l’indépendance après une expérience sous le régime de Département d’Outre-mer. Chacun avait ses raisons compréhensibles.

C’est ainsi qu’en janvier 1960, un partisan pour l’indépendance immédiate affirma avec force la volonté de son camp d’accéder à l’indépendance toute de suite. Et, au mois de février de la même année, un partisan de l’indépendance après une expérience sous le régime de Département d’Outre-mer fit une déclaration contraire. Nous rappelons que nous étions à six mois de la proclamation de l’Indépendance, le 17 août !

L’on peut voir à quel point nous avons été irresponsables devant une décision aussi importante. Au lieu de nous concerter à la manière de nos ancêtres afin d’arriver à un consensus, nous sommes restés au niveau de la bataille des « Ego » et non à celui de la grandeur de notre pays. Ironie de l’histoire, ce sont finalement les opposés à l’indépendance immédiate qui sont devenus les gérants de notre Indépendance jusqu’aujourd’hui. Car, lorsque le Président Léon Mba, accompagné de M. Sanmarco, dernier administrateur colonial, voulut proposer, pour le Gabon, un statut de département d’outre-mer, on lui  répondit : »Non, non, l’indépendance pour tout le monde! » Nous étions à nous quereller, comme des enfants, alors qu’ailleurs on décidait de notre sort. Devons-nous encore adopter, présentement, notre comportement en 1960 ?

Le deuxième exemple est celui de la Conférence Nationale du 23 mars au 19 avril 1990. En effet,  23 ans durant, un seul parti avait, sur nous, régné en maître absolu; il était la mesure de toute pensée politique. Il fallait donc entamer, avons-nous pensé, à juste titre, une autre étape. Tout le monde en était d’accord, malgré quelques nostalgiques. Mais encore fallait-il prendre toutes les dispositions pour marquer une vraie évolution, un vrai changement. Beaucoup de souhaits furent exprimés dans un climat parfois électrique. Malheureusement, ici, comme en 1960, on na pas réussi à parvenir à des consensus forts pour marquer l’avenir de notre pays. Quelques mesures, en réalité marginales, furent prises pour un futur incertain. En fin de compte, ce tournant fut raté lui aussi. Car, le 19 avril 1990, date à laquelle le Président de la République devait prononcer le discours de clôture de ces assises, nous nous sommes trouvés divisés en deux camps dans deux salles différentes. D’un côté, les partis et les associations politiques prétendus de la majorité, et de l’autre, ceux considérés comme de l’opposition. C’est ainsi que chacun regagna ses pénates. Mais le Gabon n’avait pas réellement avancé. La suite nous l’a bien montré. Aucune élection ne fut organisée avec toutes les garanties de transparence. Rien d’étonnant avec toutes les contestations que nous avons connues jusqu’aujourd’hui.

Si bien que nous nous trouvons dans une sorte de cycle infernal d’éternel recommencement. Dès lors, personne ne peut s’étonner de la situation de crise que nous connaissons depuis belle lurette, particulièrement après la dernière élection présidentielle. Cette crise multisectorielle, tout le monde en convient, est à la fois sociale, économique et politique. On constate, en effet:

Sur le plan social:

– La défaillance des systèmes éducatif et sanitaire;

– Le déni des droits de la personne humaine et surtout du travailleur;

– Les violences policières et militaires;

– la dépravation des mœurs et les crimes rituels organisés;

– La précarité dégradante des populations sans défense; des familles entières dorment à la belle étoile: elles ne peuvent plus payer leur loyer; d’autres sont dans l’incapacité d’envoyer leurs enfants à l’école;

– La perte d’emploi des milliers de travailleurs;

– L’insatisfaction des revendications syndicales, dans tous les secteurs, à travers notamment le refus par le Gouvernement de négocier avec les syndicats, ce qui a pour conséquence la permanence des mouvements sociaux;

– L’insécurité galopante qui semble être entretenue.

Sur le plan économique:

– Les détournements massifs des deniers publics, malgré l’opération dite « Mamba » qui s’exerce en « trompe l’œil »;

– La promotion de l’impunité;

– La fermeture de plusieurs entreprises, notamment des majors, dont Libreville et Port-Gentil sont les plus grands cimetières;

– Les licenciements économiques des employés et l’accroissement du taux de chômage;

– L’étranglement des entreprises locales, par le non paiement de la dette intérieure et par une fiscalité décourageante;

– Le blanchiment des capitaux et la corruption massive;

– Les conflits d’intérêts, la collusion et concussion.

Sur le plan politique:

– La duperie dans le jeu politique, le désenchantement des populations par rapport à la politique, ainsi que le fort taux d’abstention aux consultations électorales;

– L’interdiction absolue des rassemblements, des marches pacifiques et de toute contestation légale;

– Le règne de la terreur, par le biais des interpellations et des arrestations arbitraires  de certains citoyens prétendus insoumis;

– La chasse aux sorcières, avec privations diverses, contre tous ceux qui sont soupçonnés de ne pas soutenir le régime en place;

– La modification unilatérale de la Constitution, alors même qu’il n’y a aucune urgence particulière; nous savons que les urgences sont économiques et sociales;

– La mauvaise préparation et organisation des élections;

– L’application par morceaux choisis du protocole d’accord du dialogue d’Agondjé où nous relevons:

  1. a) La violation par le Gouvernement du protocole d’accord sur l’obligation qui lui est faite de soumettre au préalable au « Comité de Suivi » issu du consensus politique, tout texte de loi initié pour mettre en application de cet accord;
  2. b) La promulgation de l’Ordonnance 0004/PR/2018, du 26/1/2018, portant création du Centre Gabonais des Elections (CGE), dont certaines dispositions sont contraires au protocole d’accord. Tel est le cas de l’article 49 dudit protocole, qui prévoit la présence des ministères techniques au sein de l’assemblée plénière, instance décisionnelle du CGE.

Au niveau de la préparation des élections législatives à venir, nous en entendons parler pour le mois d’avril prochain. Or, à ce jour, on observe les manquements techniques suivants :

– Le Retard dans la mise en place du bureau du Centre Gabonais des Elections (CGE):       

a – Désignation des membres;

b – Prestation de serment

c – Elaboration du Calendrier électoral;

d – Mise en place des commissions électorales locales (Désignation, formation, prestation de serment, etc., (Délai: 60 jours);

– Révision ordinaire de la liste électorale, au titre de l’opération effectuée en année électorale (Délai : 45 jours);

– Révision extraordinaire de la liste électorale, au titre de l’opération effectuée en année électorale (Délai: 15 à 45 jours);

– Traitement informatique des enrôlements (Délai: 1 mois);

– L’affichage primaires des listes, pour d’éventuelles réclamations;

– Le traitement informatique des réclamations ( Délai : 2 semaines au moins);

– L’affichage de la liste électorale définitive (Délai: 1 mois avant le scrutin);

– La commande du matériel électoral (Enveloppes accolées, encre indélébile, encreurs, dateurs, etc. (Délai : 4 mois).

Eu égard à ce qui précède, nous considérons que le délai d’avril 2018, pour organiser les élections législatives, n’est pas réaliste. Dans ce délai, il nous paraît, en effet, impossible d’organiser des élections dignes et transparentes. Nous souhaitons que ces élections n’entraînent pas de nouvelles contestations comme toutes celles que nous avons connues depuis 1990. Nous ne pouvons plus nous permettre de rater ce tournant, ce qui risquerait de nous entraîner dans une guerre civile. Nous suggérons donc, pour la stabilité et pour l’intérêt supérieur de notre Nation, de reporter ces élections à une date ultérieure que nous devrions choisir d’un commun accord.

Mais, au-delà de l’organisation des élections, il y a le problème des relations entre nous. Nous sommes divisés : à l’intérieur de nos communautés, de nos partis politiques, de nos familles et même à l’intérieur de nous-mêmes. Nous sommes maintenant un peuple sans repères. Cet état de chose doit être prioritairement changé. Car pour qu’un peuple progresse, il a besoin de retrouver son identité. Si on a perdu son identité, on a tout perdu, autant dire, qu’on est mort. Nous ne pouvons pas accepter que notre peuple aille à la mort.

C’est pourquoi nous préconisons, avant d’entreprendre quoi que ce soit, une Réconciliation Nationale. Nous avons besoin de nous parler, de nous apprécier à nos justes valeurs  pour pouvoir décider sereinement ensemble.

Nous composons, aujourd’hui, deux groupes antagonistes, campés chacun sur sa position. Nous y voyons un très grand danger pour notre pays. Nous ne pouvons pas accepter cela. Le Gabon est au-dessus de nous tous. Personne, parmi nous, ne peut prétendre en être le propriétaire, pas plus d’ailleurs que nous ne pouvons en exclure qui que ce soit à cause de ses opinions politiques.

Nous avons besoin de nous réconcilier. Qu’est-ce à dire ? Nous regrettons, avant tout, de constater  que beaucoup de grands amis, hier, sont devenus de grands ennemis aujourd’hui. Que s’est-il passé dans leur vie pour en arriver là ? Nous en ignorons les raisons, mais, de notre point de vue, il ne peut pas s’agir des raisons politiques seulement.

Nous invitons donc tout le monde à la Réconciliation. Il faut que chacun de nous rétablisse les relations rompues entre lui et les autres en acceptant de parler ensemble. Il nous faut abolir le souvenir des injures, des meurtres même. Si nous restons enfermés dans toutes nos brouilles, c’est nous-mêmes qui allons en mourir.

Nous reconnaissons que l’idée des dialogues allait dans le bon sens. Ce que l’on peut regretter, c’est que chacun de ces instances n’ait tenu aucun compte de l’autre. Nous, nous avons lu les conclusions ou les recommandations de l’un et de l’autre, – notre principe social étant non pas « c’est toi ou c’est moi », mais plutôt « toi et moi ». Des choses fort intéressantes, utiles pour notre pays y ont  été dites, pourquoi n’en ferions-nous pas une synthèse afin que nous en profitions tous ? Prenons la résolution de mettre ensemble nos compétences et nos nombreux savoirs. Dépassons notre orgueil pour rejoindre la première qualité que nos ancêtres recommandaient à leurs enfants, l’humilité, vertu qui mène à la gloire. Le Gabon, notre Gabon, est une immensité en longueur, en largeur et en profondeur. Il n’y a pas de place pour les orgueilleux sur notre terre. Un sage tsogo de Bilengui, avec un sourire au coin des lèvres, nous rappelle à chacun ce proverbe: « Ce n’est pas parce que tu as les yeux que tu vois ! »

                                                             Fait à Libreville, le 16 Mars 2018.

                                          Les Signataires:

Jules- Aristide BOURDES OGOULIGUENDE :

Paul MALEKOU :

Louis-Gaston MAYILA :

Paul MBA ABESSOLE :

David MBADINGA :

Richard MOULOMBA MOMBO :

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