CAN 2017: Pourquoi les Panthères étaient-elles condamnées à l’échec ?

L’échec du Gabon dans cette CAN était-il frappé du sceau de l’évidence ?  

Les premiers éléments de réponse ont été donnés dimanche au sortir du match nul entre le Gabon et le  Cameroun, synonyme d’élimination pour l’équipe hôte. Entre joie et déception, le Gabon s’est découvert une nouvelle facette de lui dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence : libération et soulagement dans l’échec de sa sélection.

Il y a quelques jours de cela, au bout d’une soirée bilieuse et sombre pour les uns, jouissive et jubilatoire pour les autres, la sélection gabonaise de football, les panthères du Gabon, a donc précocement quitté la Can qu’elle organise sur son sol. Placée sous le cachet de l’accalmie par les  autorités gabonaises, investie du dessein de restaurer une cohésion nationale fortement ébranlée et pantelante, cette compétition, n’a eu pour épilogue que de produire l’effet inverse. Sans surprise, la Coupe d’Afrique des Nations Total Gabon n’a fait que révéler une fracture sociale indicible, une division à la gravité négligée et un mal être national aux profondeurs inimaginables.

C’est au sein de cette dichotomie, rarement connue dans notre pays, qu’il faut rechercher une portion de l’échec cuisant de notre équipe nationale. Une équipe piégée et instrumentalisée  par un pouvoir occulte et scélérat. Un régime dont le seul but était de vendre l’illusion d’une rémission, dans une nation toujours meurtrie par une crise politique violente de laquelle, elle ne s’est finalement jamais remise.

Les blessures non cicatrisées de la crise post-électorale

Fin août, le Gabon est invité à élire son nouveau Président. Mobilisés autour du candidat de l’opposition Jean Ping, les Gabonais se rendent massivement aux urnes et votent en faveur du candidat de l’opposition. Assurés de leur victoire, les Gabonais jubilent, mais les institutions  corrompues mettent des jours entiers pour rendre publics des résultats scandaleusement modifiés, dont les chiffres grossièrement changés, font finalement perdre le candidat Jean Ping et maintiennent au pouvoir le Président sortant Ali Bongo. Apodictique, le soulèvement  populaire est alors inévitable.

En réponse, une répression d’une brutalité inouïe et d’un effroi inédit accompagne ce soulèvement populaire. Une violence symbolisée par cette attaque tristement célèbre au Quartier Général du principal candidat de l’opposition. Retranchés pour y célébrer leur victoire, des citoyens gabonais, mains nues et sans armes, seront littéralement massacrés à l’arme lourde. Des femmes, des hommes et des enfants seront froidement abattus de jour comme de nuit par des hommes encagoulés. Parmi les victimes, des personnes seront enlevées, d’autres abattues verront leurs corps être ramassés pour des destinations inconnues. A l’heure actuelle, certaines familles sont encore à la recherche des leurs.

L’ascenseur émotionnel né de cette période sombre, va foncièrement diviser les Gabonais. D’un côté, il y a des partisans du candidat de l’opposition, encore meurtris dans leur chair par les morts, les disparitions,  le déni de droit et de justice, et de l’autre côté les pro-Ali dits émergents, accusés de cautionner les exactions, de ne point s’émouvoir face aux  morts et face à la violation impudique de notre Constitution. A cela vient se greffer des plaintes en défaut de patriotisme et des procès en sorcellerie intentés de part et d’autre. Reprochant aux uns leur stoïcisme devant la mort de leurs semblables et aux autres, leur réticence à reconnaître les pseudos résultats des urnes, moquant au passage, les actions en contestation menées par les partisans du changement.

Sans s’en rendre compte, le pays sombrait inconsciemment dans une spirale de la division où la rhétorique de la haine et de la violence infestait l’esprit des enfants d’une même nation, d’ordinaire très unis.

Désormais, majoritairement contestataires, les Gabonais vont rejeter toute initiative mise en place par Ali Bongo. Tout projet, y compris la Coupe d’Afrique des Nations qu’ils verront comme le moyen de révéler à la face du monde, l’impopularité de celui qui gouverne le pays hôte de la compétition.

Des priorités sacrifiées au profit d’une CAN aux visées obscures.  

Officiellement, 463 milliards ont été investis pour l’organisation de cette Can Total Gabon 2017. Alors que le pays est toujours englué dans une crise socio-politique sans précédents, élèves  déscolarisés, salaires impayés, grèves multiformes et multisectorielles, les Gabonais choqués, ont trouvé indécent qu’une telle somme soit décaissée pour divertir le peuple, quand ce même peuple se trouve actuellement dans une situation chaotique à tous les niveaux.

Pour la majorité des Gabonais, il est irresponsable de festoyer alors même que les problèmes nés des besoins primaires (santé, éducation, logement, etc.) n’ont toujours pas été résolus. Ce déni de la réalité pour les autorités gabonaises , va  conduire à un boycott que les partisans du changement, lanceront sur les réseaux sociaux. Un boycott qui va très rapidement prendre. C’est ainsi qu’on verra sur les réseaux sociaux et à Libreville des slogans du type « Can du sang », « pas de Can sur le sang des Gabonais » « Can de la honte et du sang » ou encore le hashtag #BoycottCan.

Pour pousser leurs actions à leur paroxysme, les partisans du changement, vont lister les réalisations utiles et possibles qui auraient pu voir le jour avec les fonds destinés à la CAN. Sur la toile ces illustrations vont fleurir  « 463 milliards de francs cfa équivalent à plus de 20 universités, 800 collèges, lycées, et écoles modernes. A plus de 8 grands hôpitaux équipés ». Aux raisons économiques viennent se greffer des raisons politico-sportives. Une politisation à outrance de la sélection nationale où toutes les décisions sont prises au bord de mer alors les Panthères devraient faire l’objet d’une gestion assurée par le ministère des Sports.

Autour d’un message simple et aux raisons révélatrices, le boycott de la CAN au Gabon sera suivi et respecté « Boycottons la Can qui n’est qu’une diversion de la part de la junte au pouvoir pour distraire le peuple, afin de l’empêcher de réfléchir à sa dure réalité et surtout de lui faire oublier ce hold-up électoral perpétré dans le sang ».

Très vite ce rejet va se matérialiser. Au niveau du Gabon et des villes censées abriter les matchs de la compétition, l’engouement est invisible. Les Gabonais ne se sentent pas concernés par cet événement qu’ils dénomment « La Can d’Ali » et non des Gabonais. Symbole de ce désaveu, des billets d’accès aux stades, distribués gratuitement, un peu partout seront déchirés, brûlés puis photographiés aux fins de marquer le rejet du peuple pour la compétition. Les bus mis à disposition pour transporter gratuitement des supporters affichent vides. «  On ne peut pas organiser une telle compétition dans un pays endeuillé, divisé qui pleure encore ses enfants  et qui n’a pas encore fait le deuil de certains d’entre eux » déclarait une riveraine.

Conséquence, la cérémonie d’ouverture, est un fiasco qui ne disait pas son nom. Sur la scène, un parterre d’artistes de renommées nationale et internationale vont se succéder dans un stade vide et froid. Médusés par un tel scénario, des médias internationaux vont se fendre en commentaires.  C’est le cas du média sportif international  « 100% Foot Mondial » qui, photo à l’appui va poster sur sa page «  C’est catastrophique cette image en provenance du stade de Libreville où la tribune est quasiment vide à 30 minutes du premier match ».

En résumé, les Gabonais vont briller par leur absence et leur excrétion pour cette CAN qui allait débuter. Le boycott physique et spirituel était lancé, au grand dam de la sélection gabonaise.

Les panthères entre Impopularité et amateurisme

Pour trouver les raisons de cette impopularité , il faut repartir dans la période de meurtrissure de fin août 2017.

Alors que des gabonais tombent sous les balles de son armée pour réclamer le respect de leur vote, la sélection livre un match amical contre le Soudan. Naturellement , le public gabonais qui a toujours soutenu son équipe s’attend à ce qu’elle lui rende ce soutien maintenant qu’elle est dans le besoin,  en dénonçant notamment des tueries faites aux civils dans le pays. Contre toute attente, les joueurs de la sélection vont se murer dans un silence assourdissant. Leur seule action sera de porter des tee-shirt sur lesquels on pouvait observer le message «On veut la paix. Stop aux violences… ». Interrogés sur la situation  le capitaine et certains cadres de la sélection se  contenteront de répondre via leurs comptes Facebook qu’ils sont d’abord et avant tout des joueurs de foot. C’est leur métier mais qu’en dépit de cela, ils souhaitent que la stabilité revienne au pays.

Dans le fond, ce message n’était pourtant pas frappé du sceau du désintéressement. En faisant cette sortie,  les joueurs ont surtout voulu garder une certaine neutralité. Sauf que pour la majorité du peuple gabonais, en pareil contexte, la neutralité n’avait pas de place. Il fallait prendre position, dénoncer et condamner les exécutions des civils. Certains pour réduire à néant cet argument de neutralité citeront Desmond Tutu « Si vous être neutre en situation d’injustice, C’est que vous avez choisi le camp de l’oppresseur »

Cette sortie va consacrer le divorce entre une sélection et son peuple. Perçu par celui -ci comme une trahison, ce dernier va épouser les principes de l’adage populaire « l’ami de mon ennemi est mon ennemi ». Ce mutisme des Panthères va conforter le peuple dans l’idée qu’ils sont instrumentalisés par le pouvoir en place qui tue impunément ses enfants. Aucune déclaration, aucune minute de silence observée lors des matchs amicaux et éliminatoires de coupe du monde 2018 sont les gouttes qui font déborder un vase déjà plein.

Dès lors,  les panthères deviendront des ennemis du peuple. Essuyant malédiction, damnation et médisance de tous genres, le peuple ne souhaitait alors qu’une chose : que son échec à la CAN soit cuisant et aiguë.  

En sus des médisances de son peuple, les panthères vont perdre le soutien des légendes du sport gabonais et des dieux qui les accompagnent. Guy Roger Nzamba, légende et ancienne gloire du football gabonais va symboliser ce désaveu par de mots révélateurs. En effet sur sa page Facebook  l’ancienne gloire  d’Azingo National ira de son avis sur la CAN en rappelant tout d’abord son amour  pour le sport roi « J’aime le football parce que c’est un facteur puissant de cohésion sociale. Il rassemble fraternise et solidarise les enfants d’une même nation », avant de rejeter son utilisation à des fins propagandistes. « Parce que je l’aime tant, je refuse donc que ses nobles vertus soient vampirisées à des fins obscures. L’objectif des gens du pouvoir est de se servir du pouvoir du football pour solliciter à travers la CAN la paix et la cohésion sociale … Ils se trompent, hélas! comme d’habitude. Parce que le seul moyen de réunifier les gabonais et donc de favoriser la paix … c’est de mettre au pouvoir celui qui a gagné l’élection présidentielle ».

A l’ancien buteur de  terminer, « Malheureusement, pour une fois, le football faillira à sa tâche, puisque il n’y aura pas d’unité, il n’y aura pas de solidarité, il n’y aura pas de cohésion … puisque football et projets obscurs ne font pas bon ménage ». Ces mots qui prédisent l’échec lâchés avec une assurance sur l’issue  de cette CAN pour le Gabon, sont la résultante de la débâcle qu’a connu l’équipe nationale.  

Lâchés par son peuple et par les dieux du foot, le coup de grâce des Panthères du Gabon viendra de ses instances dirigeantes gangrenées par un amateurisme grossier et maladif. En effet à quatre semaines du début de la compétition, les panthères verront débarquer un nouveau sélectionneur, n’ayant jamais officié en Afrique et donc n’ayant aucune idée des réalités africaines. En trois semaines on a demandé à ce coach de mettre en place une équipe compétitive. Une tâche qui a pris aux moins deux ans pour les  autres nations ayant abritées une CAN. Une tâche impossible qui jumelée à tous les faits mentionnés précédemment ont fait évoluer les panthères dans une atmosphère d’échec quasi assurée.

En pareille opacité, le destin de nos Panthères était scellé bien avant qu’elles ne foulent la pelouse rouge du sang de nos martyrs dont la tentative vaine de blanchiment s’est soldée par cette élimination au premier tour. Une elimination dont la dernière action, du match contre le Cameroun, résume le rejet spirituel de cette compétition. Menés, dans les arrêts de jeu, le Gabon va trouver le poteau sur une frappe de Bouanga, la frappe de Ndong sera détournée dans la foulée par le portier camerounais auteur d’une parade irréelle. En 2012 avec le soutien de tout un peuple, c’est pourtant dans les arrêts de jeu que Bruno Mbanangoye Zita délivrait les panthères d’un sublime coup-franc. comme quoi, Quand rien ne va , rien ne passe.

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