vendredi,18 septembre 2020
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60 ans après, autopsie d’une République estropiée et d’un peuple soumis à sa propre turpitude

La commémoration des 60 ans de l’accession du Gabon à la souveraineté internationale est l’occasion de faire une rétrospective de la situation sociale, économique et politique du pays. C’est la mission que s’est assigné Gregue Nguele Juriste et analyste, qui dans une tribune parvenue à Gabon Media Time, dresse un bilan sans complaisance de la société gabonaise, indiquant que la célébration de l’indépendance devrait être l’occasion pour le peuple gabonais de réfléchir à la reconstruction de la Nation, d’un Etat de droit et d’une citoyenneté véritable. Ci-dessous l’intégralité de ladite tribune. 

« Il y a 60 ans, le 17 août 1960, le Gabon accédait à l’indépendance. Depuis lors, le temps où les Gabonais pouvaient espérer en l’avenir et crier leur bonheur se résume à quelques-unes des années fastes de la période qui a suivi cette date ; quand l’Etat vivait sur ses réserves, quand le Président Omar Bongo Ondimba distribuait des liasses de billets à tout-va, quand les Gabonais donnaient libre cours à leur insouciance. Mais, le temps des cigales ne dure que le temps d’une saison sèche.

Désormais, un climat socio-politique et économique, des plus rudes, est tombé sur le Gabon. De temps en temps, il y a une légère élévation de la température qui réveille l’espoir, mais le pays en est toujours à attendre le décollage. 60 ans plus tard, quel bilan peut-on tirer de cette période ? Quel bilan économique, social et historique ?

60 ans après, les Gabonais n’ont pas le cœur à la fête. La misère et le dénuement sont devenus le quotidien de bons nombres d’entre eux. La pauvreté est ambiante et la misère est devenue la chose la mieux partagée au Gabon. En effet, l’accès à l’eau, au logement, aux transports, à l’éducation, à la santé et à l’emploi demeurent l’urgence quotidienne.

Comment comprendre que 60 ans après son accession à la souveraineté nationale, au-lieu de prospérer, le peuple gabonais voit plutôt ses conditions de vie se dégrader ? Comment expliquer que toute une classe dirigeante ne soit pas capable d’organiser une économie soutenue et déloger ces quelques individus qui s’arrogent des monopoles organisés ?

Il y a l’économie, mise en coupes réglées, qui est majoritairement entre les mains d’expatriés, avec la complicité de certains Gabonais. Il y’a également des foyers de corruption durablement établis dans l’administration et des situations de rentes profondément ancrées dans les mentalités.

Nous nous devons de le reconnaître. 60 ans après, le constat est sans équivoque : nous avons honteusement échoué. Nous n’avons pas été capables de faire du Gabon un plus beau pays que celui que nous ont légué ses pères fondateurs. En tant que peuple, nous n’avons jamais pu hisser notre front, nous l’avons au contraire courbé. En tout, nous avons collectivement failli.

Toutefois, cette date historique nous invite à la réflexion et à la responsabilité. Car chacun de nous, en tant que Gabonais, aura à rendre compte, devant Dieu et devant l’Histoire, de ce qu’il aura fait de son talent, de ce beau pays et de son immense potentiel.

Qu’avons-nous fait de notre beau pays ? C’est la question qui nous sera posée lorsque nous nous présenterons devant le Tribunal de l’Histoire. 

Le Gabon de 2020 ? La République des épicuriens, des courtisans et de l’impunité

Ainsi, l’exercice de l’autorité au Gabon a été entendu, par sa classe dirigeante depuis 1960, comme une occasion de jouissance. Ils accèdent au pouvoir pour jouir, et non pas pour servir ceux qui sont sous leur responsabilité. En 2020, le Gabonais ne comprend pas le sens des mots travail et solidarité. Nous avons mis de côté le service à rendre aux autres et nous avons mis l’accent sur les notions de jouissance et d’individualisme.

A défaut d’avoir pu établir un système méritocratique, basé sur le talent, les compétences et la détermination de chacun à progresser, afin de bâtir une nation forte et puissante, le système actuel semble faire la promotion d’individus aux parcours sinueux et aux compétences moyennes, parfois douteuses. 

La courtisanerie et le larbinisme sont une norme impérieuse qu’il s’agit désormais d’incarner. Ils fondent un ordre social dans lequel la compétence et le talent ne sont plus des critères déterminants permettant la promotion des élites. Si nous sommes honnêtes, nous avons manqué d’inculquer aux Gabonais une culture de la performance, de l’intégrité et de l’amour du travail. L’espace politique est en majorité pris en otage par des personnes opportunistes, sans valeurs, sans scrupule et peu compétentes. La corruption, le népotisme et le pillage systématique des ressources publiques par un groupe réduit de personnes sont devenus la norme.

A ces maux, s’ajoute une persistante culture de l’impunité pour certains. La loi, au Gabon, ne s’applique malheureusement, « dans toute sa rigueur », que lorsqu’il s’agit de menu fretin ou de réprimer l’expression des libertés individuelles et collectives. 

60 ans d’impossible alternance politique et de servitude volontaire

Un regard rapide sur les 60 dernières années montre que le grand rêve des Gabonais a été progressivement brisé, sur l’autel du principe de la réalité politique, par une série de faits et événements. Nous n’avons connu qu’un seul régime autocratique, à l’intérieur duquel la logique du dauphinat constitutionnel semble être le principe établi.

La force, les répressions, la ruse politique ou la fraude électorale sont des moyens permettant d’installer et maintenir un système à bout de souffle, égoïste et prédateur de nos ressources communes. Promouvoir le bien-être commun du peuple gabonais n’est pas une priorité pour nos gouvernants, qui ne se sentent pas du tout redevable à l’égard de ce peuple ; ils ne se sont jamais préoccupés de traduire en actes concrets les promesses d’égalité et de justice sociale de nos pères fondateurs. 

En tant que nation, nous n’avons malheureusement pas grand-chose à célébrer, car il n’y a en réalité que la seule symbolique qui semble résister. D’une génération à une autre, le rêve et l’espoir suscité par cette indépendance se sont progressivement évaporés. La crise multidimensionnelle (sociale, économique, politique, morale…), la désintégration du tissu familiale, la misère, la perte de valeurs, telles que le civisme ou encore le patriotisme, sont là quelques-unes des causes de cette situation. Les Gabonais n’ont ni repères ni espérance, ils ne rêvent plus. C’est un peuple soumis à sa propre turpitude. 

Résignés, les Gabonais acceptent, comme dirigeants, non pas ceux qu’ils ont élus, mais ceux qui s’imposent par la force, la ruse ou la fraude. En fait, ils espèrent à chaque fois que du mal originel puisse sortir un bien. Malheureusement, le constat est là. La majorité des Gabonais se comportent en leur pays comme des locataires d’une maison : sans s’y investir durablement, car personne n’a aussi peu confiance dans le Gabon et son avenir que ses propres  enfants.

60 ans, c’est aussi l’âge de la retraite pour cette classe politique

Qu’ont-ils fait de toutes ces richesses, de toutes ces potentialités que la nature nous a gracieusement offertes ? Si le Gabon en est là, aujourd’hui, c’est parce que son peuple est en quête de dirigeants qui soient, d’une part, respectueux des règles de l’Etat de droit et, d’autre part, dévoués au bien-être des Gabonais.

L’action gouvernementale, qui conditionne le développement de notre pays, est illisible et incohérente. Nous constatons, pour le déplorer, qu’il n’y a aucune politique claire de promotion des jeunes dans les secteurs public et privé. La jeunesse gabonaise est globalement déçue et même désespérée d’une classe politique devenue une pâle caricature d’elle-même. Le service légitime à rendre à la population est sacrifié. Le peuple est abandonné et en est réduit à « bénéficier de dons » de la part de ses gouvernants. 

Par ailleurs, il n’y a de consultations électorales que de nom. Entre le peuple et cette classe politique, c’est le cordial désamour, le cœur n’est plus à l’ouvrage ; en témoignent les forts taux d’abstention et les colossaux moyens financiers engagés pour déplacer les populations lors des élections. Aussi longtemps que cette classe politique sera là, il n’y aura rien à en espérer pour nos populations.

Indispensable devoir d’introspection collective 

60 ans après l’indépendance, l’honnêteté intellectuelle nous commande de reconnaitre qu’il nous faut nous plonger dans le passé pour comprendre le présent et nous armer pour bâtir le Gabon de demain. La pensée est le commencent de tout, d’où l’intérêt de nous cultiver et de nous former. La jeunesse gabonaise doit relever le défi de participer à la reconstruction du Gabon. Dit-on que chaque génération a son problème à résoudre. Sommes-nous seulement conscients des enjeux et de la mission qui est la nôtre ?

60 ans plus tard, le Gabon n’a jamais été aussi éloigné des rêves et des idéaux de ses pères fondateurs. Conflits sociaux, crises économiques et politiques, népotisme, pauvreté et chômage, insuffisance d’infrastructures de base, l’ex-émirat pétrolier d’Afrique centrale semble être dépassé par l’ampleur de ces multiples défis. 

Cette situation, loin d’être une fatalité, est plutôt le résultat d’une succession de choix politiques et économiques hasardeux et malheureux, davantage dictés par des intérêts égoïstes et individuels que par l’intérêt général.

Nous avons le devoir de nous affranchir des liens de servitude économiques qui nous maintiennent dans cette situation. Notre faute historique et stratégique, c’est la signature d’accords qui maintiennent le Gabon affaibli et dépendant économiquement. Notre pays a un impérieux besoin d’adapter ses choix aux aspirations et aux besoins de ses citoyens.

Quel Gabon voulons-nous pour la jeunesse gabonaise, grande perdante des 60 dernières années ?

Ce 17 août 2020 est l’occasion de porter un regard critique sur l’espérance portée par les pères de notre indépendance. Pour construire « L’édifice nouveau auquel tous nous rêvons », promis par l’hymne national, nous devons nous souvenir que la prospérité du Gabon se construit par tous.

Les velléités actuelles, qui tendent à remettre en cause l’espérance du peuple gabonais, doivent être collectivement combattues afin d’aboutir au rêve de Léon Mba et ses paires. Aujourd’hui, nous devons affermir notre ancrage citoyen et patriotique, et ainsi amener le peuple à se lever chaque fois que les principes qui fondent notre contrat social sont violés. Le salut du peuple gabonais passe par un pouvoir judiciaire réellement indépendant et au service du pays, et non des individus, et aussi par une CENAP au-dessus de tout soupçon. 

La leçon que nous devons retenir est qu’il est encore temps de bâtir, d’agir et de servir dignement le Gabon. Il revient à chacun d’entre nous de faire sa part et d’honorer les paroles de La Concorde, notre hymne national. Agissons par amour pour le Gabon. L’amour de la patrie doit se manifester par les actes de ses dignes fils qui doivent avoir le courage de donner le meilleur d’eux-mêmes pour notre pays et les générations futures.

Pour la génération actuelle, le premier défi consiste à s’engager civilement et à développer un attachement sincère à la patrie. Une génération engagée, au service de l’intérêt général et déterminée, veillera toujours à exiger des gouvernants d’agir dans l’intérêt de la population, en résolvant les problèmes sociaux de base. 

L’engagement que nous avons pour le Gabon ne doit pas être une lutte occasionnelle ou contre un individu. C’est un combat total contre le système de prédation de nos richesses, d’avilissement de notre nation, et contre les valeurs négatives qui gangrènent notre pays. Nous devons reconstruire la Nation gabonaise, rebâtir un Etat de droit et notre citoyenneté, valoriser nos cultures, nos racines, notre histoire dont fait partie cette fête nationale. Notre lutte doit viser l’édification d’un Gabon nouveau, grand, digne et juste.

Gregue NGUELE

Juriste et analyste, auteur de « Le Pouvoir politique en Afrique, entre légitimité et légalité : Analyse des causes des conflits politiques », Editions universitaires européennes, juin 2013, 128 pages. »

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