Violences post-électorales : « Dehors, les tirs et les corps pleuvaient. C’était des exécutions sommaires », dixit Tare Ovono

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Nous vous publions ici, le témoignage d’un jeune gabonais rescapé de l’assaut de Jean Ping mené par des agents de forces de sécurité et de défense dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2016.

L’auteur, Tare Ovono, membre de SACRI International, nous expose son cauchemar à travers un extrait de mail envoyé à une personne chère vendredi dernier.

« Bonjour Wami,

Je vais bien pour le moment. Je suis passé à deux doigts de me faire buter. A deux reprises des forces de l’ordre m’ont pointé l’arme dessus. Nous manifestions contre la fraude flagrante des dernières élections présidentielles. La nuit du mercredi 31, nous nous sommes repliés dans le QG du candidat de l’opposition à qui on venait de voler l’élection. Nous étions assis confortablement sous les tentes en train de papoter quand vers 1h50 du matin, un hélicoptère de la garde républicaine s’est mis à survoler au dessus de nos têtes. Jusqu’alors tout était normal. Nous nous disions qu’ils n’oseraient pas attaquer vu que le QG était mitoyen à l’ambassade de Guinée équatoriale. Nous n’étions pas armés. Il n’y avait donc pas de raison qu’on nous tire dessus. C’était mal les connaître. L’hélicoptère s’est mis à charger sur nous avant que les équipes au sol postées de l’autre côté du portail ne répliquent. C’était au rythme de bombes assourdissantes, de bombes lacrymogènes à l’haleine suffocante et des tirs de mitraillettes. Je ne te dis pas la cohue dans les escaliers. C’était sauf qui peut. On devait profiter du moindre abri possible. Des vitres des balcons de l’immeuble de cinq étages volaient aux éclats. Il fallait ramper pour éviter de recevoir une balle et de profiter du peu d’air pur que la poudre suffocante n’avait pas encore pollué.

Dehors, les tirs et les corps pleuvaient. C’était des exécutions sommaires. J’entends encore les cris des personnes atteintes avant d’être réduites au silence. En zone de guerre, le silence est plus inquiétant que les salves de fusil. Par moment, quand tout se calmait autour de moi, je me demandais si je n’étais pas mort par hasard. Toute la nuit, des agents de la garde républicaine ont procédé au saccage des véhicules garés à proximité, à la recherche de je ne sais quoi. D’après certaines sources, ils rechercheraient des armes. Selon d’autres sources, ils voulaient se saisir des PV des bureaux de vote afin de les détruire. Ce fut la nuit la plus longue de mon existence.

Quand les armes se sont tues, soit au petit matin, je suis sorti de mon refuge pour m’enquérir de la situation. Arrivé au rez de chaussée, j’ai été accueilli par une arme pointée sur moi, tenue par un gendarme en treillis, cagoulé, gilet pare balles au torse. Par réflexe, j’ai voulu rebrousser chemin et remonter les marches d’escalier. Le soldat m’a intimé l’ordre de ne pas courir si je ne voulais pas me retrouver criblé de balles. On nous a mis à genoux, les mains croisées sur la tête avec téléphones arrêtés. Vers 5h36, mon téléphone bien qu’éteint a sonné comme chaque matin normal de travail. Il fallait leur approbation pour que je l’arrête. On a reçu des intimidations verbales. Chance que je me promène toujours avec un roman en main. Le volume m’a servi de support à mes genoux qui se faisaient mordre par le béton de la cour où on nous avait placés. Une heure plus tard, mon petit frère et sa femme qui avaient manifesté avec moi étaient aussi retirés de l’immeuble manu-militari. Tout un soulagement de les voir en vie. Pendant les émeutes, j’ai vécu des moments mystiques. Une voix me disait de ramener mon petit frère et sa femme en vie. Je sais que mon petit frère peut être assez impulsif. Je devais lui éviter de prendre des risques inconsidérés. On nous a chargés dans des fourgonnettes tel du bétail pour nous ficher. A cette heure, je suis peut-être fiché comme apprenti terroriste par le pouvoir. On a utilisé la même rhétorique pour nous traiter de casseurs oubliant le motif premier de la marche. Une de mes tantes, capitaine de gendarmerie, est venue m’extirper des rangs avant qu’on ne me lise les chefs d’accusation. Ce jour-là nous sommes rentrés, mon frère, sa femme et moi à pied car toutes les rues de la capitale étaient en feu. Les magasins avaient été pillés.

Le lendemain, l’ambassade du Canada à Yaoundé était à mes trousses. Ma tante qui vit à Bordeaux a signalé ma disparition à l’ambassade qui a pu me joindre afin de connaître les conditions de détention et les chefs d’accusation retenus contre nous. Je leur suis infiniment reconnaissant. Nous avons été chanceux de sortir de là vivant, dans cet endroit aux relents de sang et de poudre chimique. Un de mes cousins n’aura pas la même chance que nous car on le retrouvera à la morgue, le corps boursouflé et couvert d’ecchymoses. Jusqu’à nouvel ordre, toute autopsie en république gabonaise est formellement interdite. Résultat des courses, le corps de mon cousin se trouve encore à la morgue dans des conditions de conservation minimalistes. Les pompes funèbres de la capitale sont débordées. On entasse désormais neuf corps par tiroir. La famille tient à autopsier le corps. Mais il est dans l’intérêt des pouvoirs de cacher la vérité, de faire passer ces morts pour des morts naturelles.

La vie reprend son cours timidement. On essaie de ne plus traîner dans les rues tard le soir. Le soleil se lève chaque matin, indifférent à la douleur des vivants. Le pays est divisé. Les gabonais ont besoin de réconciliation. Tout tourne au ralenti. On va au travail juste pour assurer la continuité de service. Les réseaux sociaux ont été bloqués depuis le jour de la proclamation des résultats. Internet passe de 6AM-6PM c’est tout. La messagerie instantanée est Je suis de plus en plus sceptique envers l’état nation où tous les pouvoirs sont concentrés aux mains de l’exécutif.

Je suis retourné sur les lieux du QG mercredi dernier, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer devant l’étendue des dégâts, murs et vitres criblés de balles. Instinctivement, je me suis mis à caresser du doigt tous les impacts de balles. Je les comptais dans ma tête. A un moment j’en ai perdu le décompte tant il y en avait. Les voix des mourants, de ceux qui ont perdu leur vie ce jour triste m’habitent encore. J’entends leurs cris de douleurs et de supplication avant que la mitraillette ne retire la vie de leurs jeunes corps.

Je pense que ces événements m’ont plus ébranlé que je le pense. J’ai toujours l’impression de ne pas être en sécurité dans les rues ou à la maison. Une impression d’être suivi. J’ai eu une montée d’urticaire dernièrement. Tout mon corps est couvert. Je suis obligé de m’occuper soit par la lecture ou la musique. Sans quoi, je risque d’y penser sans arrêt. En y pensant des idées sombres m’assaillissent. Je n’arrive pas à coucher ces événements sur du papier. Nous avons introduit un recours auprès de la cour constitutionnelle pour épuiser toutes les voies de recours possibles, même si on ne s’attend pas à grand chose venant de cette institution à la solde du pouvoir. J’essaierai tout en mon pouvoir pour en sortir indemne. J’ai décidé de m’engager désormais en politique, de ne plus être un citoyen qui subit.

Maintenant nous sommes soumis à la décision de la cour qui peut soit valider l’élection c’est-à-dire déclarer le président sortant vainqueur ou renverser la décision de la CENAP et déclarer Jean Ping vainqueur. La dernière option relèverait d’un miracle car cette cour a été surnommée la tour de Pise vu qu’elle penche toujours du côté du pouvoir. Les résultats du Haut-Ogooué sont l’objet du contentieux électoral. En fait ces résultats sont arrivés longtemps après ceux des autres provinces. Les résultats de cette région émis par la commission électorale ne cadrent pas avec ceux des procès verbaux émanant des bureaux et remis aux représentants des candidats. Le taux de participation du Haut-Ogooué frôle les 100% pendant que la moyenne nationale est de 55%. Du jamais vu dans une démocratie. Le représentant de l’opposition dans cette province a reconnu devant huissiers avoir perçu 15 millions pour qu’il entérine de faux PV.

Le schisme semble vraiment s’installer au pays. Tout le monde accuse cette province d’avoir fait du repli identitaire. Les rues sont quadrillées de soldats armés jusqu’aux dents. Ce matin en allant au bureau, les rues étaient désertes. Tout le monde se calfeutre entre quatre murs. La nouvelle technique consiste à venir cueillir des gens chez eux pour les amener vers des destinations inconnues où ils subissent les tortures les plus avilissantes s’ils ne sont pas tout simplement refroidis. On parle de plusieurs centaines de morts depuis le début des émeutes. Ces corps gênants seraient simplement enterrés dans des fosses communes. Les familles sont désespérées de ne recevoir aucune nouvelle de leurs proches depuis près d’un mois. Il est vendredi, je quitte le bureau ne sachant pas trop quand est-ce que j’y reviendrai. La poudrière pourrait éclater à tout moment.

Bisous.»

Récit de Tare Ovono, membre de SACRI International.

1 COMMENTAIRE

  1. Un grosse partie du recit a ete grossierement tronquee.

    On a pas les circonstances de sa presence au QG.
    Il ne parle pas des evenements connu de tous ayant eu lieu avant l’attaque.
    Il ne decrit pas l’attaque, les personnes tuees,la periode de detention au QG…
    Toute la partie relative au carnage et a la sequestration a ete tronquee.
    Bref, Les infos importantes ont ete retires,comme par peur de represailles.
    A moins que ce soit le fait du redacteur de l’article.

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