Quand prendrons-nous l’oisiveté des jeunes comme un problème sociétal ?

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On en parle peu, trop peu même. Si ce n’est au cours de quelques taillages de bavettes dans un cercle cordial et au tour d’un verre au bar. Nos autorités n’en parlent pas. Pourtant, c’est un constat unanime et sans appel : il n’y a pas de loisirs pour les jeunes à Libreville, et dans une large mesure, au Gabon, puisque la situation est identique dans le reste des villes du pays. Les jeunes s’ennuient au Gabon, messieurs et dames !

Quand on parle de loisirs ici, il faut préciser les loisirs ludiques et permanents qui ne font appel ni à la beuverie, ni au spectacle. Il n’y a pas d’endroit où l’on puisse emmener son jeune enfant, ni sa famille, passer un bon moment convivial.

Le choix reste très restreint entre les piscines des établissements hôteliers, l’Institut Français et les plages dont la fréquentation va crescendo, avec les risques que ces dernières comportent.  D’un autre côté, il y a les bars, bistrots, snacks et autres débits de boissons qui ne désemplissent pas et se voient fréquentés par de plus en plus de mineurs.

A une certaine époque encore, les jeunes avaient le choix entre le Cabaret des artistes et ses soirées à thèmes, les cinémas le Komo et le Majestic, les Jardins de la Peyrie (premier parc zoologique du Gabon), la Foire de Libreville avec ses divers jeux et manèges, le Roller Fever à Akébé, le Bowlingstore à Mbolo, le Moto Cross, le Rally Nautique… Bref, les jeunes avaient une large palette de divertissements qui s’offraient à eux.

Feu le Président Omar Bongo aurait déclaré : « le Gabon est un pays de l’éternel recommencement ». Ces propos, s’ils sont avérés, traduisent parfaitement une situation déplorable. Rien de bien ne dure dans notre pays. Surtout quand cette chose est aux mains de l’Etat et d’institutions publiques. Combien de nos structures, qui faisaient vivre nos villes à une époque, sont tombées dans l’oubli par manque d’entretien, à cause d’une mauvaise gestion ou un détournement massif de fonds ? L’exemple encore visible à nos jours est le Musée National des Arts et Traditions de Libreville. Déjà, il faut rappeler que cette structure censée être le temple de la Culture gabonaise, a été créée par une organisation française en 1967, l’Office de Recherche Scientifique et Technique d’Outre-Mer (ORSTOM) devenue Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

En outre, elle ne bénéficie pas de locaux dignes de ce nom, qui puissent lui permettre de bien mettre en valeur notre diversité culturelle ; elle squatte une minuscule partie de l’immeuble du groupe pétrolier Total, au Bord de mer.  C’est tellement petit qu’en deux minutes on a visité tout le musée et l’ensemble des quelques 70 œuvres qui la composent. Pour finir, elle gît dans un état de décrépitude qui fait passer toute envie de visite. Le musée n’aurait même pas de conservateur !

Dans un autre registre, il n’y a aucune bibliothèque publique au Gabon. L’Institut Français est un pis-aller. Il n’est même pas à nous ! Comment ne pas croire que nos dirigeants mènent une campagne d’abrutissement ? A une époque encore, il y avait les CLAC (Centres de Lecture et d’Animations Culturelles). Ces derniers, lancés en 1993 dans notre pays, étaient des initiatives de l’Organisation Internationale de la Francophonie, une organisation tierce, là encore. Implantés dans 7 de nos villes, ils étaient principalement composés d’une bibliothèque, de centres de formations pour analphabètes et illettrés, de divers jeux ludiques et loisirs, organisaient des événements au bénéfice des jeunes, etc. Ingénieuse initiative dont l’acte de décès a été signé quand elle est passée entre les mains des institutions gabonaises…

Soulever une telle question amène forcément celle liées aux responsabilités. A qui revient la charge de créer des structures et lancer des initiatives pour résorber ce problème de l’oisiveté ?

Ministère de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs… à quand la Jeunesse et les Loisirs ??

En effet, dans l’intitulé de ce ministère il y a le mot « Jeunesse » qui apparaît, avant même le mot « Sport ». Cela signifie qu’il est dans ses attributions de s’occuper de la jeunesse gabonaise. Qu’en est-il dans les faits ? La jeunesse est en proie à diverses préoccupations. Notamment les MST, les grossesses précoces, l’oisiveté en question, et bien d’autre. Où est la Direction Générale de la Jeunesse ?

Plus loin, on constate que ce même ministère est en charge des loisirs. Sérieusement, en plus ! Lorsque nous allons sur la page Facebook de la Direction Générale des Loisirs, on remarque des activités. Mais un coup d’œil plus attentif nous fera surtout remarquer que les activités en question sont au bénéfice de quelques enfants, dont la moyenne d’âge est de 12 ans, et dont les critères de sélection pourraient nous amener à nous poser des questions. Au lieu d’organiser des excursions et des voyages linguistiques en Afrique du Sud pour quelques bienheureux, ou encore organiser quelques journées récréatives éphémères ; pourquoi ne pas songer à des solutions structurelles ? Notamment des Parcs d’attraction permanents ? Cette même Direction qui avait récemment dépensé plusieurs millions pour faire venir le groupe togolais TOOFAN à l’occasion d’un concert à Libreville qui avait d’ailleurs fait polémique. Ils ont le sens des priorités…

Nos mairies : entre incompétence et désengagement

Oui, les maries. N’allons pas croire que leur rôle se limite au prélèvement de l’impôt/taxe chez les commerçants, la célébration de noces et veiller à la salubrité des villes. Leur rôle est aussi, et pas des moindres, de veiller à l’attractivité de leur ville. Pour cela, elles doivent créer diverses initiatives et activités tant sportives, éducatives que socio-culturelles. Pour faire simple, le rôle d’une mairie est de faire en sorte qu’il fasse bon de vivre dans sa ville. Cela passe par la création de parcs, d’aires de jeux, l’aménagement de places publiques, etc. Toute chose qui ne semble pas effleurer l’esprit de nos édiles. Pourtant, nos mairies ont chacune un service spécialement dédié aux questions des loisirs. Pour le cas de la mairie de Libreville, elle compte dans ses services une « Direction générale de la Culture, de l’Art, de l’Artisanat, de la Jeunesse, d’est Sports et des Loisirs ». Que font les agents de cette branche à longueur de journée dans leurs bureaux ?

S’il s’avère que malgré ses milliards de budgets, la marie est incapable de créer des attractions pour les jeunes, son rôle est au moins d’attirer les investisseurs privés susceptibles de combler ce manque ! Mais, pour cela, il faudrait déjà nous débarrasser de la corruption qui mine notre administration publique. Notamment cette habitude qui veut que l’on doive d’abord « mouiller la barbe » à untel si on veut investir dans tel domaine. Ça s’est déjà vu et ça décourage les initiatives.

Les plages, qui demeurent l’une des attractions favorites des jeunes, ne bénéficient même pas d’une organisation ou d’une gestion qui garantisse leur salubrité et leur sécurité.

Des conséquences déplorables

Pour pallier à ce manque, les jeunes comblent les trous comme ils peuvent. Et à défaut de mieux, ils choisissent le pire. L’alcool et le sexe sont quasiment devenus les principaux divertissements des jeunes au Gabon. Ne pas boire d’alcool est presque mal vu. Désormais, gabonais rime avec alcool.

En 2014, le Gabon était classé au premier rang des pays africains en terme de consommation d’alcool, par l’Organisation Mondiale de la Santé. Pour ce qui est de la consommation de bière, nous étions classés deuxième… au monde ! C’est dire combien la consommation d’alcool s’est érigée en véritable culture, voire comme on dit, en sport national. Bistrots, bars, snacks, boîtes de nuits, maisons-bars, les formules de distribution ne manquent pour abreuver la population. La dernière en date, les « CNAMGS », rien à voir avec les assurances. C’est le nom donné à ces repères informels spécialement dédiés à la vente d’alcool moins chère. Autant préciser qu’il n’y a aucun suivi administratif quelconque, aucune réglementation et n’allez pas croire qu’on refusera une bouteille d’alcool à un mineur.

D’un autre côté, l’hyper-sexualisation de nos jeunes gagne du terrain et les chiffres que cette tendance engrange font froid dans le dos.  Un rapport du Fond des Nations Unies pour la Population (FNUAP) nous apprend que plus de 40% des Gabonaises ont eu des rapports sexuels à 17 ans, tandis que 52% sont sexuellement actives à 19 ans. Par ailleurs, 46 % des mères gabonaises ont eu un enfant à 17 ans.

Selon l’Enquête Démographique et de la Santé (EDS), 6% des jeunes filles gabonaises commencent leur vie sexuelle à 15 ans. Selon la même enquête, la grande majorité de leurs grossesses étant non désirées, 45% des jeunes filles gabonaises élèves, collégiennes et lycéennes, ont déjà pratiqué un avortement. En outre, les grossesses précoces sont responsables de 30% des abandons scolaires chez les jeunes filles. Cette question reste évidemment liée à celle des MST, quand on sait que le taux de prévalence au VIH/SIDA n’est que de 1,6% en milieux scolaire.

Ce phénomène d’hyper-sexualisation a-t-il un rapport direct avec le manque de divertissements ? On ne peut avoir de réponse définitive à cette question. D’autant qu’on peut aussi citer la précarité, le manque de communication avec les adultes, l’environnement lui-même hyper-sexualisé, etc. Mais l’on sait que la nature a horreur du vide et que les jeunes passent le plus de leur temps à l’extérieur de leurs domiciles. Il est donc du devoir des autorités de faire en sorte que ce temps passé à l’extérieur soit le mieux dépensé. D’où l’importance des aires de jeux, de structures spécialisées et d’autres formes de divertissements que les débits de boissons et les rapports sexuels. Sachant que 60% de nos 1,9 millions d’habitants ont moins de 25 ans.

Le pire dans tout ça, c’est qu’en l’état actuel des choses, l’oisiveté s’est imposée comme la norme. Nos jeunes sont nés dans ça, ont grandi dans ça et n’imaginent pas un autre mode de vie que celui-là. « L’habitude est une seconde nature », comme on dit. Les réseaux sociaux sont même devenus la plateforme d’expression des conséquences de cette oisiveté. C’est ainsi que sont nés ce que d’aucuns appellent désormais « Les buzzmatiques », qui ont même fait l’objet d’un (très sérieux) reportage sur Gabon 24. Ce sont ces jeunes qui, à la recherche du buzz, n’hésitent pas à s’exposer de la pire des façons.

Messieurs et dames nos dirigeants, les jeunes s’ennuient. Et ils s’occupent comme ils peuvent avec ce qu’ils trouvent. Malheureusement, ils ne sont pas toujours bien préparés à affronter les conséquences des choix qu’ils opèrent. Et puis, en leur proposant autre chose, ça vous épargnera peut-être d’organiser d’autres “coups de balais” dans les débits de boissons et descentes dans les boîtes de nuits !

Mais bon, ce n’était que mon avis.

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