PosteBank, entre controverses et manipulations politiques

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«Il y a plusieurs façons de brûler un livre», alertait l’auteur de Fahrenheit 451. «Et le monde est plein de personnes se précipitant pour le faire, une allumette à la main». Depuis le mois d’octobre, je constate que le Gabon regorge de ces mains pyromanes. J’observe qu’elles ne reculent devant rien pour que jamais mon livre ne soit ouvert- menaces de mort comprises. Dans notre culture, une menace de mort ne doit jamais être tue. C’est une parole assez grave pour être mise en place publique. De surcroît quand elle émane des services officiels de renseignements gabonais.

Mourir pour un livre ?

Le 24 octobre, je contacte le service commercial de l’Union pour avoir le prix d’un encart publicitaire. Je veux annoncer la sortie des deux livres que je viens d’achever dans le journal. Pendant que j’attends le devis, à Libreville, les ouvrages à paraître font déjà l’objet de spéculations. Il s’agit désormais d’un “scoop” que des «agents sans secrets» vendent comme une information confidentielle, capitale et hautement sensible à qui veut être renseigné, à qui peut payer. Je ne le découvre que le 27 octobre sur les réseaux sociaux. Sous le titre “Exclusivité : Mabika rompt le silence”, je lis que «l’ancien patron de Postebank évoque les détournements des fonds au sein de cet établissement financier par Ali Bongo et ses collaborateurs».

Dans la soirée, j’apprends que les services de renseignements interrogent ma famille et mes proches. Que veulent-t-ils ? Les livres ! Les agents disent avoir des extraits. Ils soutiennent que je dis «du mal du Président» : «Ces livres ne doivent pas sortir», «on va les interdire», «on va tuer les livres avant qu’ils ne sortent». Mes enfants s’inquiètent surtout de la menace qu’on leur a demandé de me transmettre : «On va le tuer, on a les moyens de l’atteindre». Eh bien, je suis prêt à mourir pour mon Livre. Retenons- le, vous mes parents, mes amis, Vous les BAPUNU, Vous le peuple gabonais.

Du viol du personnel de la Poste au lynchage médiatique

Le mauvais polar politico-financier aurait pu s’arrêter là, mais, le lundi 31, j’apprends que des équipes de la chaîne de télévision Gabon 24 ont débarqué à la Poste. Elles questionnent le personnel pour «une grande enquête d’investigation». Je comprends que l’assassinat sera d’abord médiatique. Le dimanche 6 novembre, la chaîne de télévision diffuse.  «Au cœur du scandale de la Poste SA». Un réquisitoire à charge dont l’unique objet sera de me lyncher médiatiquement. On y a violé la conscience du personnel prêt à défendre son bout de pain. Même de simples utilisateurs de logiciel informatique, ont été transformés en informaticiens. On a menti publiquement. On y a nié ce qui existe : organigrammes des services, procédures, habilitations, programmes de formation. Tout cela pour tromper le peuple.

Lundi 7, je reçois sur mon téléphone portable une caricature de Pahé, qui circule de SMS en SMS. On y voit Jean Ping, en train de lire un ouvrage de Mabika ayant pour titre «J’étais patron de la Poste avant». Le dessin dit, «dans l’avion qui l’amenait à Paris, Jean Ping a lu le bouquin de Mabika-Mouyama ancien patron de la Postbank ruinée». Devant le livre qui est donc le mien, le personnage représenté fait le commentaire suivant : «J’espère qu’il y explique bien comment il n’y a rien mangé pendant son règne».

Une affaire d’Etat

La satire résume bien le message que je commence moi aussi à déceler derrière cette folle semaine : mon livre est une machination de l’opposition à l’élection d’Ali Bongo. Ainsi, les Gabonais ne doivent ni me lire ni prendre au sérieux ce que j’écris. De plus, et comme le démontre la campagne médiatique lancée sur Gabon 24, je n’ai aucune légitimité à parler de la Poste. «Là où l’on brûle des livres, l’on finit par brûler des hommes», disait Heinrich Heine. On intimide mes proches, on me menace de mort et on organise mon assassinat médiatique pour des livres ! Des livres que visiblement personne n’a lus. Personne, même pas ceux qui se targuent d’en détenir des extraits.

Le jeudi 10 novembre, après son discours de politique générale, le premier ministre, Emmanuel Issoze Ngondet indique aux députés qui l’interrogent sur l’émission du week-end que l’Etat va engager des poursuites à l’encontre des responsables de la Poste SA. Et, la plus grande fermeté sera de mise. «L’affaire des livres de Mabika Mouyama» est donc bien une affaire d’Etat. Désormais toute la machine étatique se mobilise pour brûler l’auteur. Ils avaient promis, ils le font.

Accusé Mabika, levez-vous

Les pyromanes qui hier mettaient la Poste en difficulté sont aujourd’hui ceux qui jouent les pompiers. Ce sont aussi eux qui crient à la sanction. J’assumais la direction de la Poste et j’ai été congédié avec fracas. Puisque nous sommes le seul pays au monde où des choix de gestion relèvent du crime, alors il faut poursuivre jusqu’au bout de la chaîne de responsabilités. Pourchasser ceux qui ont géré, traquer ceux qui n’ont pas voulu décider, ceux qui ont bloqué et saboté. Inculpons tous ceux qui de manière active ou passive auront placé la Poste en situation de crise. Et tant que nous y sommes, emprisonnons tous les dirigeants dont les entreprises publiques et privées ont connu ou connaissent des crises. Que fera-t-on de ceux qui bloquaient les sommes dues à la Poste ? L’Etat devait au 31 octobre 2015 la somme de 83 milliards de francs CFA. Emprisonnons les débiteurs !

Face à ce déluge d’accusations, devant la violence des menaces sur moi, la moindre des choses serait de savoir qui m’accuse et ce dont je suis véritablement accusé ! Qui sont donc mes accusateurs ? Que me reprochent-t- ils ?

Coup d’Etat livresque

D’ourdir un coup d’état ? Je tiens à écarter ici l’idée d’une conspiration de l’opposition, en particulier de Jean Ping visant à éclabousser Ali Bongo. Les évènements qui ont suivi l’élection présidentielle d’août dernier ont été douloureux pour tous les Gabonais. «La guerre politique» n’a pas à devenir «la guerre tout court», encore moins «une sale guerre». Instrumentaliser la sortie de mon livre pour attiser le feu politique, c’est souffler sur les braises qui fracturent notre pays. Aujourd’hui, nous avons besoin d’autre chose ! Que ceux qui fantasment sur des couvertures de livres comme ceux qui ne lisent pas les textes qu’ils ont entre les mains entendent. Est-ce que je mentionne Ali Bongo dans mon livre sur la Poste ? Oui, je le fais. Pourquoi je parle de lui ? Parce qu’à la Poste, nous ne pouvions nous priver de l’arbitrage de la présidence dans les conflits permanents que nous avions avec les ministères de tutelle et les autres administrations. A aucun moment je n’impute des malversations financières à Ali Bongo.

En revanche, j’évoque l’implication de nombreux responsables de l’Etat associés aux décisions concernant la Poste. Je fais des révélations appuyées sur leurs malversations financières. Et ça sortira même après ma mort. Est-ce véritablement Ali Bongo que le système que je décris dérange? Je ne pense pas. Il en va tout autrement de ces aspirants courtisans qui rêvent d’un calife pour mieux devenir vizir. Le crime de lèse-majesté qu’ils appellent de leurs vœux n’honore pas la classe politique du Gabon. Ils comptent jusqu’à 7.

Ma part de vérité

Que me reproche-t-on ? De parler de la Poste ? D’apporter des éléments à ma défense alors que depuis octobre 2015 je ne cesse d’être jugé en public ? Je ne dois donc pas à mon tour m’expliquer devant cette même opinion qu’on convoque de réquisitoires en réquisitoires ? Me reproche-t-on sérieusement de donner ma part de vérité ? Lequel de mes accusateurs accepterait pour lui un procès dans lequel le droit le plus élémentaire de la défense, le droit de se défendre, serait bafoué ? A-t-on à ce point licence de manquer aux éléments les plus fondamentaux de la liberté d’expression et de la dignité d’un homme ?

Pendant un an, j’ai subi la campagne médiatique dénigrant à tort ma gestion de la Poste SA. Parce qu’ils ne comprennent pas. Je n’ai répondu ni sur le fond ni sur les diffamations dont j’ai été l’objet. Au lieu d’hurler avec les loups, j’ai choisi de prendre le temps de termi-

ner ce que j’avais commencé des années plus tôt. A savoir, raconter ce que j’ai fait à la Poste, les difficultés que nous avons rencontrées et les défis qui attendaient cette entreprise. Multiplier les interventions pour répondre une fois à une critique sur un de mes choix stratégiques, une autre sur une calomnie, encore sur des imprécisions, des confusions ou une insulte n’aurait ni rendu justice à cette expérience, ni été à sa hauteur. J’ai préféré prendre le temps d’écrire sans passion, d’exposer des faits et des chiffres, de la pensée pour que chacun puisse juger en connaissance de cause de mon projet et de mes réalisations. J’ai préféré rester digne quand j’étais jeté dans la boue, quand je servais d’alibi aux manquements comme aux insuffisances des autres, quand ces mêmes qui vomissaient leurs poisons se trouvaient confrontés aux mêmes difficultés que moi.

Rares sont dans une carrière les occasions d’avoir à relancer une entreprise comme la Poste et d’y créer une banque postale. Durant ces années, tous autant que nous y étions, nous avons œuvré à sa restructuration. Celui qui ne fait rien ne s’expose à rien ! Si aujourd’hui mes accusateurs peuvent m’attaquer c’est bien parce qu’ils reconnaissent qu’une action a été menée. Est-ce que les choix et les décisions qui ont été faits sont discutables ? Absolument puisqu’il n’existe pas de méthode universelle pour diriger une entre-

prise. Décider c’est choisir de faire d’une certaine manière et pas d’une autre. Discutons donc de mes choix stratégiques et de mes choix de gestion à la Poste : mon livre les présente. Si j’ai écrit c’est d’abord pour que cette discussion puisse avoir lieu.

La Poste, toujours oubliée, toujours sacrifiée

Si j’ai écrit c’est encore pour libérer la Poste de l’étau des appétits et des manipulations qui l’enserre. Trop souvent elle a été la grande oubliée. Aujourd’hui encore, c’est elle qu’on sacrifie. Le 25 octobre, la Poste a connu la grève la plus vive de son histoire. Pourtant, 5 jours plus tard, on la projette de nouveau au centre de l’actualité. Que reste-t-il de l’image de la Poste après l’émission de Gabon 24 ? Que retient-on de cette mise en scène audiovisuelle ?

Les commentaires de la voix off qui moque «les cou- loirs et les bureaux vides». Les visages floutés. Les fins de non-recevoir de salariés harcelés par les journalistes. Le climat délétère qui préside au sein de l’entreprise. Le soupçon de nullité qui pèse sur un «personnel incompétent et non-formé» puisque recruté par l’ancienne direction. Et lorsqu’une employée en vient à violer le secret bancaire en divulguant les noms et les positions de compte des clients de Postebank, on en vient à exiger la sanction. Quelle faute professionnelle ! Quelle confiance, quelle crédibilité accorder à une banque qui déroge à son obligation de ne pas livrer à des tiers des informations sur ses clients ? Combien d’années faudra- t-il à la Poste pour retrouver la confiance de ses clients, de ses partenaires et des postiers ?

Le goût de l’autodafé

Je me réjouis de la sortie simplement du titre de ce livre que personne n’a vu et que personne n’a lu. Qu’est- ce qu’il en sera lorsque le contenu sera révélé ? Je suis sûr que La Poste au lieu d’être parmi les 100 priorités de la Nation sera la priorité du pays tout entier. On multipliera des conseils d’administration «extraordinaires» orientés, des chasses à l’homme sur instructions du gouvernement. La nouvelle direction intensifiera des émissions télévisées visant à incriminer l’ancienne direction, à me livrer aux proies des médias, sa seule action positive en un an. La nouvelle direction trouvera le salut à voiler son échec malgré le soutien de l’Etat et elle recommencera une nouvelle croisade des conférences médiatiques. On continuera à m’imputer la dégradation des comptes d’aujourd’hui alors que je ne suis plus aux commandes. La faute c’est les autres, les grèves c’est Mabika…

Empêcher Mabika de publier un livre vaut-il d’achever la Poste ? Pour mettre en branle le Gabon, il aura fallu deux couvertures de livres ! Et pour redresser La Poste il aura fallu encore l’auteur avec ses deux livres. Des livres dont on ignore tout à l’exception du nom de l’auteur. Pourquoi donc les livres nous font-ils toujours si peur ?

Alfred Mabika-Mouyama, ancien PDG de La Poste SA

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