Nous avons eu notre Bataclan. Un jour, nous aurons notre Charlie Hebdo …

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Le 13 novembre 2014, un groupe d’hommes armés lançait un assaut contre le célèbre Bataclan à Paris. Sans sommation ni distinction, il a passé à la mitrailleuse tout ce qui pouvait bouger dans la salle. Une centaine de personnes y laisseront leur vie. Le 31 août 2016, à près de 6.000 km de là, un autre groupe d’hommes armés a fait irruption dans le quartier général de campagne d’un leader politique candidat à une présidentielle.

A la kalachnikov et à la grenade, ils ont arrosé et bombardé sans sommation ni distinction le millier de personnes qui s’y trouvait. Le bilan ? Ceux qui étaient sur les lieux parlent de dizaines de morts. Les absents qui doivent rendre des comptes avancent quant à eux le ridicule chiffre de trois. Dans un cas comme dans l’autre, le traumatisme causé n’avait pour objectif que de terroriser, de faire le maximum de victimes pour asseoir une psychose dans les rangs d’une population qui n’a participé ni à une guéguerre d’égos, ni même à une rivalité d’intérêts qu’elle subit de loin. Au Bataclan on a parlé de terrorisme et pointé la responsabilité de Daesh.

Au Gabon, cela s’appelle cyniquement rétablissement de l’ordre et de la sécurité. La différence avec ce que les Gabonais ont vécu aux Charbonnages et ténue quand dans l’un comme dans l’autre des cas on a opéré avec les mêmes outils de carnage et utilisé le même mode opératoire qui consiste à tirer dans le tas d’une population de civils sans défense et peu dangereuse ? Où est la différence entre la cagoule de Daesh et celle de ceux qui ont mitraillé au QG de Jean Ping ? Elle réside dans les auteurs. Daesh, ce sont des civils retournés contre l’Etat. Aux Charbonnages, c’est l’Etat qu’on a retourné contre les civils.

Nous avons eu notre Charlie Hebdo

Ce même parallèle, nous l’avons encore vécu le week-end dernier. Souvenez-vous, le 7 janvier 2015. Des hommes armées s’introduisent dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie Hebdo et ouvrent le feu sur les journalistes réunis en conférence de rédaction. L’hécatombe a heurté le monde entier. Certains hypocrites ont même versé des larmes mille fois plus chaudes que les vrais affligés. L’unanimité s’est spontanément faite autour de la révolte et de la condamnation de la barbarie.

Vendredi dernier et aux mêmes 6.000 km de Charlie Hebdo, des hommes armés dont on saura plus tard qu’ils sont de la Direction Générale gabonaise de la Documentation forcent l’entrée d’une autre rédaction de journal, celle du trihebdomadaire Echos du Nord. S’ils ne tirent sur personne, ils enlèvent sous la menace d’armes de poing tous ceux qui sont présents dans les locaux. Même un vendeur de sandwiches présent sur les lieux est embarqué. Au-delà des raisons évoquées comme justificatifs des actes, il y a là aussi un point commun : créer la peur pour obtenir le silence et taire la vérité.

A Libreville comme à Paris, les moyens d’agir prennent le raccourci de ne pas s’encombrer des procédures pénales communes. Elles frisent ou sont des exécutions extra judiciaires opérées par des hommes qui ont pour seul courage et seule légitimité le fait de se trouver du bon côté du fusil. Dans le cas de l’agression perpétrée contre les agents d’Echos du Nord, nous avons enregistré la réaction d’un porte-parole du gouvernement qui affirme qu’aucune loi n’a été violée. Il voulait nous apprendre qu’il existe un autre code de procédure pénale dont nous ne serions pas informés qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Comme quoi il serait désormais permis au Gabon que des personnes se passent de l’indispensable ʺmandatʺ du procureur, débarquent chez vous en bande armée et vous sortent de votre domicile ou de votre lieu de travail en toute légalité pour vous conduire dans une destination de leur choix, à l’insu de tout le monde. Comme quoi il faut et il suffit d’être en fonction dans un corps de sécurité, de défense ou même d’une milice, posséder une arme et une bande de copains pour devenir ou donner des ordres à des redresseur de torts, de ses propres torts sans rendre des comptes. Si aucune loi n’a été violée, c’est que le Gabon est devenu une jungle judiciaire.

Le gouvernement a peur de ses propres sicaires

A la réalité, le gouvernement nous donne l’image d’un groupe de personnes qui doit son pouvoir aux hommes habillés et qui ne peut plus oser condamner leurs dérives. Il se sent en conséquence beaucoup plus obligé de leur trouver des explications tordues et des excuses farfelues. Promener des femmes, des mères de famille nues dans la benne arrière d’un pick-up et en pleine ville devient normal. Déformer la vérité des circonstances dans lesquelles un jeune homme trouve la mort brûlé vif dans un commissariat de police devient normal. Balancer des grenades lacrymogènes sur des leaders d’opposition sans sommation devient normal. Gazer des adolescents et de plus jeunes encore qui manifestent pacifiquement voire innocemment dans la rue pour obtenir leurs bourses et de meilleures conditions d’études devient normal. Enlever une dizaine de personnes dans les locaux d’un journal va même un jour devenir héroïque. Parce que plus que de la reconnaissance, ce gouvernement a peur. Peur de ses hommes en armes qui démontrent de plus en plus leur liberté par rapport aux normes établies. On ne sait pas ce qu’ils sont capables de faire s’ils se fâchent. Ce qu’ils font dans la population est déjà assez éloquent pour le deviner.

Le plus révoltant dans le cas du calvaire vécu par les journalistes d’Echos du Nord, c’est le silence coupable de la corporation. Personne pour s’élever et dénoncer, ni dans la presse publique, ni dans la privée. La solidarité de la corporation qui peut inciter à penser que laisser prospérer cette manière de faire expose tout le monde à des abus futurs, la charte de la profession qui crée une solidarité instantanée et obligatoire devant l’injustice et l’oppression ont subitement déserté la mémoire de tous les confrères. Même et surtout l’Association de la Presse Libre du Gabon est restée sur une plus que timide réaction de condamnation, alors qu’on en attendait bien plus. La trouille !!!

Par Hyacinthe M’ba Allogho

Journaliste

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