Lettre ouverte aux dirigeants de la Caf et de la Fifa

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Mesdames et Messieurs,

Le sport en général et le football en particulier, représente aujourd’hui bien plus qu’un jeu, mais une activité culturelle planétaire à part entière. C’est pour cela que l’éthique sportive héritée des antiques valeurs universelles olympiques recommande plus que jamais l’organisation des compétitions saines sur le plan moral, athlétique, financier et politique ; dans un monde où les tyrannies politico-financières tentent trop souvent de s’emparer de la formidable vitrine universalo-humaniste qu’offrent les grands événements sportifs pour redorer leur image et asseoir leur hégémonie. C’est donc au nom des principes sains du sport que la lutte contre le dopage et la corruption dans les milieux sportifs est devenue la norme dans l’exercice des activités sportives et l’organisation des compétitions. Car, l’argent et la gloire menacent l’intégrité et l’avenir du sport en le transformant en une vile activité économique d’exploitation et de manipulation populaire.

Mesdames, Messieurs, un regard rétrospectif sur l’Histoire contemporaine nous amène à constater que les pires régimes politiques dictatoriaux que le monde ait connus se sont toujours servis du sport pour distraire le peuple et dissimuler l’oppression tyrannique qu’ils exercent sur ce peuple. C’est pour cela qu’aujourd’hui, et plus que jamais, une vigilance humaniste s’impose dans la gestion des activités et des compétitions sportives qui doivent dorénavant valoriser l’épanouissement harmonieux des peuples.

Mesdames, Messieurs, notre pays le Gabon se distingue de tous les autres pays d’Afrique par le fait qu’il est dirigé depuis cinquante ans par la famille Bongo. Les méfaits de cette dictature dynastique s lisent à travers le désastre économique occasionné par le pillage systématique des ressources économiques et financières de l’Etat par un pouvoir despotique dont la longévité repose sur la paupérisation des populations et le déni de démocratie. Et dans ce sombre tableau, les Gabonais se souviennent encore qu’à son accession au pouvoir en 1967, Albert Bernard Bongo (le père de l’actuel président) avait assuré sa popularité en faisant venir au Gabon le mythique club de football brésilien de Santos FC du roi Pélé pour un match amical contre notre équipe nationale.

De cet événement footballistique, la conscience populaire ne retiendra que l’affluence massive des populations au stade et l’engouement médiatique suscité sur le plan continental ; car le président Bongo cherchait avant tout à se faire connaître et à médiatiser son jeune pouvoir. C’est la principale leçon qu’on peut tirer de ce match organisé à grands frais avec l’argent du contribuable d’un pays figurant déjà parmi les premiers producteurs de pétrole et comptant en ce temps-là moins d’un million d’habitants. Cela est autant vérifiable que pendant près de trois décennies de monopartisme Bongo, l’équipe nationale du Gabon ne réussira jamais à se qualifier en coupe d’Afrique. Il a fallu attendre les années 90 avec le retour au multipartisme pour voir l’équipe nationale du Gabon participer à sa première coupe d’Afrique des Nations organisée en 1994 en Tunisie.

La mort du président Bongo en 2009, après plus de 42 ans de règne, a suscité chez le peuple l’espérance tant attendue d’une alternance politique au sommet de l’Etat. Mais cette ambition légitime du peuple gabonais fut tragiquement contrariée par l’ingérence antidémocratique des réseaux françafricains qui favorisèrent puis légitimèrent le coup d’Etat militaro-électoral qui porta au pouvoir le fils du président défunt, Ali Bongo, plongeant le Gabon dans une situation peu enviable de dictature dynastique.

D’ailleurs, on note déjà avec stupéfaction qu’après cette succession controversée et, pendant que le pays était secoué par de sanglantes contestations post-électorales, Ali Bongo fera sa première apparition publique en tant que président de la République en se rendant au stade Omnisports pour assister au match qui opposa les Panthères du Gabon aux Lions indomptables du Cameroun le 05 septembre 2009, dans le cadre des éliminatoires de la coupe du monde 2010.

C’est sans doute dans cet usage politique du football qu’Ali Bongo va se lancer dans la co-organisation de la coupe d’Afrique des Nations 2012 avec la Guinée Equatoriale pour, tout comme son père Omar Bongo (qui avait fait traîner ce dossier), médiatiser son pouvoir autocratique. C’est dans ce même sillage que s’inscrit l’organisation du match du trophée des champions entre le PSG et les Girondins de Bordeaux, le 03 août 2013 à Libreville. Ou encore la compétition cycliste au nom révélateur de Tropicale Amissa Bongo. C’est donc dire qu’au Gabon, le sport est pratiqué à des fins propagandistes pour la gloire des Bongo.

De plus, l’absence d’un audit de l’organisation de cet évènement en dit long sur l’opacité et la gabegie financières qui ont émaillé la co-organisation de la Can 2012. Par ailleurs, une simple inspection de l’état de décrépitude et d’abandon du peu d’infrastructures réalisées pour cet évènement aurait largement suffi à dissuader la compétition objective, qui ne permettait un tel choix face à des pays ayant un potentiel infrastructurel nettement supérieur.

En outre, les conditions d’attribution de cette Can mériteraient d’être élucidées, dans la mesure où d’autres pays candidats à l’organisation de la Can 2017 ont clairement dénoncé le manque total de transparence observé lors de la désignation du pays hôte de la prochaine Can.

Mesdames, Messieurs, doit-on vous rappeler qu’au moment où le pays subit de plein fouet les effets néfastes conjugués de la crise pétrolière et de la mauvaise gouvernance économique d’Ali Bongo, près de la moitié du budget national (soit, plus de 600 milliards) a été consacrée à l’organisation de la Can 2017 et ce, alors que le pays fait face à un déficit alarmant dans les secteurs prioritaires que sont : l’éducation, la santé et les routes… Est-il besoin de vous rappeler que la violente répression meurtrière que le régime d’Ali Bongo exerce aujourd’hui sur la population gabonaise touche en grande majorité les jeunes et la jeunesse au nom desquels l’organisation de la Can est dédiée ? Et pour ne rien arranger, le Gabon aujourd’hui fait face à un grave risque d’instabilité consécutive à la meurtrière crise post-électorale de l’élection présidentielle du 27 août 2016. C’est donc pour préserver l’intégrité morale de la Can et de la Caf et pour restaurer la transparence démocratique et économique dans notre pays que la société civile libre gabonaise vous adresse cette lettre pour une annulation pure et simple de l’organisation de la Can 2017 au Gabon.

Pour finir, le climat de violences meurtrières instauré dans le pays depuis la proclamation des résultats officiels le 31 août dernier et leur validation controversée et toujours contestée, devrait persuader tous les pays qualifiés à cette compétition et tous les sportifs encore éprouvés par les événements tragiques survenus au Cabinda pendant la Can 2010 en Angola, à se joindre à notre initiative pour éviter que l’image de notre continent soit à nouveau ternie par les conséquences désastreuses des violations des droits humains et du déni de démocratie.

Le peuple gabonais, dans son hospitalité légendaire refuse cette fois d’être la marionnette d’une famille et d’un système corrompu. Prenez vos responsabilités et le peuple gabonais prendra les siennes.

Fait à Libreville, le 21 octobre 2016

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Marc Ona Essangui

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