Entretien exclusif avec Jean Gaspard NTOUTOUME AYI

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Jean-Gaspard Ntoutoume-Ayi est sans aucun doute la révélation de la dernière campagne présidentielle. Membre de l’Union nationale, ingénieur de formation et banquier de profession, il a su se distinguer à la tête de la commission communication du candidat Jean Ping. Nous nous sommes entretenus avec lui, dans le cadre d’un tour d’horizon de l’actualité politique du moment. 

  • Jean Gaspard Ntoutoume-Ayi, commençons notre interview par une question qui revient régulièrement dans l’opinion. Confirmez-vous l’existence d’une grave crise au Gabon à même de provoquer l’implosion de cette nation ?

Ce qui constitue une Nation, ce n’est pas parler une même langue ou appartenir à un même groupe ethnographique. C’est le fait d’avoir accompli ensemble de grandes choses dans le passé et de surtout vouloir en accomplir de plus grandes dans l’avenir.

Depuis l’indépendance du Gabon, la direction du pays se trouve entre les mains de la même formation politique. En 1968, cette formation politique s’est transformée en Parti Démocratique Gabonais (PDG), non sans transformer le régime pluraliste gabonais en monopartisme, et le PDG en Parti-État. Cette aventure de triste mémoire a duré 22 ans. Malgré le retour au multipartisme en 1990, le PDG s’est maintenu au pouvoir jusqu’à ce jour en truquant systématiquement toutes les élections politiques au Gabon.

En 2009, à la faveur du décès du Président Omar Bongo Ondimba, le peuple gabonais avait clairement manifesté son désir d’alternance. Il est désormais acquis que c’est André Mba Obame qui a remporté l’élection présidentielle anticipée du 30 août 2009 et que le candidat du PDG n’est arrivé qu’en 3ème position. Malgré cela, ce dernier s’est imposé au pouvoir par la force des armes et avec la complicité de toutes les institutions en charge de la gestion du processus électoral, notamment le Ministère de l’intérieur, le Ministère de la défense, la Cénap et la Cour constitutionnelle.

Arrivé au pouvoir par un coup d’État électoral, incapable de mettre en œuvre un projet de développement politique, économique et social pour le pays, cet homme a imposé au Gabon un pouvoir autocrate d’une cupidité, d’un amateurisme, d’une brutalité et d’une violence jamais connus par la génération contemporaine. Le mandat présidentiel finissant s’est ainsi déroulé dans un climat de crise permanente, au cours duquel on aura assisté à la dissolution d’un parti politique, à l’emprisonnement de leaders syndicaux et de responsables politiques, etc.

Lors de l’élection présidentielle du 26 août 2016, le peuple gabonais s’est clairement et massivement prononcé en faveur de Jean Ping qui avait été désigné comme le candidat unique de l’opposition. Malgré qu’il ait obtenu dans les urnes moins de 30% des suffrages, les institutions en charge de la gestion de cette élection ne se sont pas gênées pour imposer de nouveau, au prix du sang des Gabonais, le candidat du PDG à la tête de l’État. Plusieurs dizaines de personnes ont été assassinées par des balles réelles, plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées et on dénombre toujours de nombreux disparus.

Plus que par le passé, ce dernier passage en force s’est déroulé au vu et au su du monde entier qui a ainsi assisté, comme impuissant, à un coup d’État militaro-électoral au Gabon. Mais à la différence de 2009, le peuple gabonais semble déterminé à ne pas laisser prospérer cette énième forfaiture. La journée du 06 octobre 2016 illustre l’état d’esprit de la population et préfigure ce à quoi nous devrions assister dans notre pays.

  • Vous êtes un militant de l’Union Nationale (UN) et depuis la dynamique de la candidature unique, vous  êtes porte parole de Jean Ping, candidat à la présidentielle du 27 août dernier comment se passe votre cohabitation dans le camp Ping?

Tout se passe très bien, dès lors que nous sommes tombés d’accord sur le candidat unique il n’y avait plus qu’un camp, celui pour l’alternance. La Commission Communication de la Coordination Nationale de Campagne que j’ai la responsabilité de présider est composée de femmes et d’hommes de toutes les générations. Il y a “mon oncle” Philippe Djeno, qui est notre sage, et “ma fille” Elza-Ritchuelle Boukandou, notre benjamine. Nous plaisantons énormément. C’est d’ailleurs ce qui nous caractérise le plus. Notre principale “tête de turque”, c’est la sottise. Nous avons ainsi vécu une campagne joyeuse au sein de l’équipe Communication.

Il m’a été proposé de présider la Commission Communication de la Coordination Nationale de Campagne qui a été mise en place pour porter la candidature unique, alors que je ne m’étais jamais occupé de communication avant. Dans l’équipe de campagne de Casimir Oye Mba, avec les autres compagnons de l’UN, je m’occupais du scrutin, de la rédaction de son projet de société et des discours. Dès que j’ai accepté la responsabilité de présider la Commission Communication du candidat unique, je me suis mis au travail avec le même enthousiasme et la même détermination que lorsque qu’il s’agissait de la campagne du candidat de mon parti. Je l’ai fait d’abord pour moi-même, c’est-à- dire pour mon pays et pour notre ambition politique commune. L’état d’esprit qui était le mien habitait également l’ensemble des membres de la Commission.

Nous continuons à travailler en étant très soudés. Dans notre équipe, nous appartenons à des formations politiques différentes notamment l’UPG, Héritage et Modernité et Union Nationale, et tout va bien. Nous sommes désormais une petite famille.

  • Actualité politique oblige,  René Ndemezo’o vient de donner son accord pour le dialogue politique proposé par Ali Bongo Ondimba, comment la nouvelle est-elle reçue dans le camp de Jean Ping ?

René Ndemezo’Obiang était le Président de la Coordination Nationale de Campagne de Jean Ping, donc son Directeur de campagne. Cela exprime à suffisance la confiance en la personne et le lien politique entre les deux hommes.

Alors que Jean Ping a clairement exprimé sa position sur le sujet, lors de son message aux Gabonais le 29 septembre 2016, René Ndemezo’Obiang a fait le choix d’accepter d’aller dialoguer avec les auteurs du coup d’État militaro-électoral. C’est sa liberté. Le peuple Gabonais appréciera.

Pour ce qui me concerne, je sais pouvoir dire que le dialogue est l’instrument que le PDG utilise toujours pour se sortir de sa situation d’illégitimité politique endémique, et continuer de s’imposer au pouvoir envers et contre tous. Dans la période récente, le premier dialogue politique au Gabon date de 1990, avec la Conférence nationale. C’est elle qui a permis à Omar Bongo et au PDG de rester au pouvoir après 1990. Après le vol de l’élection présidentielle de décembre 1993, c’est un autre dialogue, les Accords de Paris, qui ont permis à Omar Bongo et au PDG de conserver le pouvoir. Ce fut encore le cas avec les Accords d’Arambo de 2006 qui ne furent rien d’autre que le dialogue qui vint légitimer le Hold-up électoral de 2005, où Pierre Mamboundou s’était vu voler sa victoire par Omar Bongo Ondimba.

Toutes ces rencontres, placées sous le sceau du dialogue, n’ont eu comme résultats que de permettre aux opposants du moment d’être associés à la gestion du pays. Le Gabon et les Gabonais n’en n’ont tiré aucun profit. Pire, le mal profond du Gabon est cette forme de connivence qui avait fini par s’installer au sein de la classe politique au détriment des intérêts du pays et de ses populations.

C’est pour cette raison qu’André Mba Obame n’a jamais souhaité légitimer le coup d’État électoral de 2009. Et Jean Ping a fait le même choix le 29 septembre dernier. En démocratie, c’est celui qui remporte l’élection qui a la responsabilité de diriger le pays et qui doit rendre des comptes.

À titre personnel, je considère qu’accepter de dialoguer avec des putschistes et des criminels, c’est trahir la mémoire des jeunes Gabonais qui ont été assassinés. Accepter le dialogue, c’est faire le jeu du pouvoir établi et légitimer ce coup d’État militaro-électoral. Je me refuse à compromettre durablement l’avenir du Gabon en continuant à accepter que ce soit la loi du plus fort et du meilleur menteur qui guide notre pays. Je me refuse à sacrifier l’avenir de mon pays, donc de mes enfants, pour un poste au gouvernement ou une position personnelle de confort. Notre pays mérite mieux que cela. Nous devons être exigeants avec nous-mêmes et avec les principes de la démocratie et de l’État de droit, si nous voulons voir notre pays se hisser au rang des Nations modernes et développées.

Ce sont ces manières de faire, ces combines d’arrière-boutique entre acteurs politiques, qui justifient le regard condescendant que le monde porte sur nos pays et qui humilient chaque jeune gabonais, si fier de son pays.

  • Pensez-vous que d’autres personnalités proches de Jean Ping vont emboîter le pas du président de Démocratie Nouvelle ?

Ce sont des choix personnels qu’il est souvent difficile de prévoir. Mais je serais personnellement surpris que Guy Nzouba Ndama, Casimir Oye Mba, Léon Paul Ngoulakia, Zacharie Myboto, Dijob Divungui Di Ding et Paulette Missambo, pour ne citer que ceux-là, prennent cette voie.

Dans tous les cas, j’ai le sentiment que ce choix, qui est majoritairement rejeté par l’opinion, ne portera que sur un nombre réduit de personnes.

  • Depuis la validation de la réélection d’Ali Bongo, le camp Ping a multiplié les déclarations et sort d’une première journée d’action, quel est le bilan de la “journée de recueillement “ ?

Dans son adresse du 29 septembre 2016, Jean Ping avait invité  “le peuple Gabonais à observer, le jeudi 6 octobre 2016, une journée nationale de recueillement pour nos morts et de compassion pour toutes les familles endeuillées, et toutes les victimes de la barbarie qui s’est abattue sur notre pays”. En toute objectivité, je crois que cette journée a été un franc succès dans tout le pays, et principalement à Libreville et Port-Gentil, malgré les menaces et autres intimidations qu’ont subies de nombreux gabonais de la part du pouvoir établi.

Le succès de cette journée du 06 octobre 2016 permet également de confirmer la mobilisation du peuple gabonais et son refus de voir l’imposture s’installer dans notre pays.

  • Aujourd’hui la mobilisation semble faiblir au niveau national, tandis que la diaspora enchaîne les sit-in et les marches un peu partout. Quel message lancez-vous à l’endroit de ces gabonais ?

Dans son adresse du 29 septembre dernier, le propos de Jean Ping a été très clair :

« J’appelle chaque Gabonaise et chaque Gabonais à une résistance active jusqu’à la fin de la forfaiture. Le peuple gabonais doit rejeter et faire obstacle, avec la plus grande détermination, à cette nouvelle imposture qui veut s’imposer à notre pays. Nous devons Tous refuser ce coup d’état militaro-électoral qui n’offre aucune perspective au Gabon. Pour ma part, je m’y engage.

Des compatriotes sont morts, parmi lesquels de nombreux jeunes, tués par ce pouvoir. Ils ne doivent pas être morts pour rien. Ils ne sont pas morts pour rien. Ils sont morts pour que la démocratie, l’alternance et le changement voient enfin le jour dans notre pays. Nous devons à ces héros de réaliser ce pour quoi ils ont consenti au sacrifice suprême. »

Mon message à nos compatriotes est très clair. Il ne s’agit pas de mobilisation, mais de résistance active. Il ne s’agit pas du seul Jean Ping, mais de chaque Gabonaise et chaque Gabonais. Jean Ping est celui que les Gabonais ont élu le 27 août 2016. Notre pays ne peut et ne doit se permettre de laisser prospérer cette nouvelle imposture. Nous devons imposer aux putschistes et au monde le choix libre et démocratique du peuple gabonais. Nous devons imposer notre souveraineté.

  • La communauté internationale avait demandé à Jean Ping de déposer un recours à la Cour constitutionnelle tout en sachant qu’elle est la Tour de Pise des Bongo. Le résultat était connu d’avance de tous. Ali Bongo a pris ses fonctions, un gouvernement est nommé. Dans l’opinion d’aucuns se disent que la vie a repris son cours. Les Gabonais sont-ils abandonnés à leur triste sort ?

Il était important que Jean Ping dépose ce recours devant la Cour constitutionnelle, même si nous ne nous faisions aucune illusion sur ses conclusions.

Nous savons tous quelle est la nature du pouvoir qui dirige notre pays. Mais il nous fallait en faire la démonstration à la face du monde. Il nous fallait faire la démonstration que ce pouvoir n’a aucune légitimité politique, en tant qu’il est ultra minoritaire dans le pays. Et il nous fallait faire la démonstration que les Institutions qui dans notre pays sont en charge de la gestion du processus électoral sont partisanes et que les femmes et les hommes qui en ont la direction ont la charge de maintenir ce régime auquel ils sont asservis.

La communauté internationale a soutenu Jean Ping et le peuple gabonais comme jamais auparavant dans l’histoire politique de notre pays. Les communiqués de l’Union européenne, des États-Unis et de la France n’ont pas disparu. Ils resteront inscrits comme le témoignage de leur soutien lors du coup d’État militaro-électoral. L’absence des Chefs d’État de la CEMAC et de la CEEAC à l’investiture précipitée est une première dans l’histoire de la diplomatie gabonaise. Cette position des pays de notre sous-région ne doit pas être oubliée. Nous devons leur en savoir gré à tous ses pays et à ces organisations pour leur soutien.

Mais nous devons surtout retenir de la situation actuelle que le Gabon ne sera libéré que par les Gabonais eux-mêmes. Notre destin est entre nos mains.

  • Nous avons suivi l’intervention de Maître Altit, avocat de Jean Ping sur TV Afrique à propos de la saisine de la CPI, que pouvez vous dire à nos lecteurs à ce sujet ?

Je crois qu’après avoir entendu Maître Altit, certains doivent avoir perdu le sommeil. Ceux qui sont responsables des massacres perpétrés à Libreville à partir du 31 août et leurs complices doivent savoir qu’il ne leur sera plus possible d’éviter le Glaive de la justice.

Les Gabonais peuvent être désormais assurés de ce qu’une justice indépendante se prononcera sur les assassinats et les violations de leurs droits humains qui se sont produits au cours de cette période.

Pour l’avenir, c’est aussi un avertissement à celles et ceux qui voudraient s’y essayer à nouveau. Désormais, le Gabon est sous la surveillance effective de la CPI. A bon entendeur…

  • Jean Gaspard Ntoutoume-Ayi, vous êtes ingénieur de formation mais votre ascension en politique est très impactante, qu’en pensez-vous? Et quel message à l’endroit du peuple gabonais ?

Je ne sais pas si j’ai de l’impact, et cela est d’ailleurs secondaire, mais l’engagement politique est ma part de devoir pour mon pays. Mon père était instituteur, il est décédé en 1974, j’avais 6 ans. Ma mère, femme au foyer, a dû faire face à ce drame pour subvenir aux besoins de ses enfants. Elle a entrepris de tenir un étal de vente de légumes au Marché de Mont-Bouet pour nous nourrir, mes frères et sœur et moi.

Aujourd’hui notre pays peut-il encore offrir le parcours scolaire qui a été le mien à l’enfant d’une commerçante ? J’en doute. C’est pour cette raison que je fais de la politique. Je veux que chaque jeune Gabonais ait, en droit comme dans les faits, accès aux mêmes opportunités qui m’ont été offertes par mon pays. J’ai fréquenté de très bonnes écoles, les prétentieux diront les meilleures. C’est grâce au Gabon, mon pays. Ma mère n’aurait jamais pu payer. Je ne mourrais pas de faim, loin de là, ma mère se battait. L’école primaire était gratuite et se trouvait à moins de 200 m de notre domicile. Le lycée était lui aussi gratuit et était le meilleur du pays. Je payais une carte de transport à 400 francs CFA. Je n’ai jamais été dans une classe surchargée, jamais dans une classe de plus de 40 élèves. Les enseignants étaient dignement traités.  

C’est pour offrir cela à chaque jeune Gabonais que je me suis engagé en politique. Ce pays régresse d’année en année, et particulièrement depuis 2009. Les plus jeunes méritent mieux que cela, ils ont  eux aussi droit à ces opportunités que beaucoup d’entre nous ont eu avant eux.

Je me sens libre parce que j’ai reçu une instruction et une formation. Je le dois aux impôts des Gabonais, donc à mon pays. L’intérêt général est une priorité pour moi. Seul le peuple m’oblige.

7 Commentaires

  1. Grand merci Mr Ntoutoume’ que le Bon Dieu vous bénisse et vous guide. Nous sommes fièrs de vous .
    Vous avez si bien résumé la situation du pays que forcément il faut être mauvaise foi pour refuser de comprendre:nous avons voté l alternance et le choix du peuple est sacré. Vous autres assoiffés de pouvoir , rendez la victoire du peuple car la punition divine existe.
    Chers frères et soeurs point de découragement la luttà continua !

  2. Merci à Monsieur Ntoutoume Ayi car chacune de ses déclarations me redonnent espoir en mon pays. J’arrive à penser qu’ils ne sont pas tous les mêmes (les politiciens). Le peuple gabonais reste mobilisé ! Garder toujours votre intégrité.

  3. Merci Mr NToutoume Ayi vous êtes un homme de valeur , c’est très réconfortant d’entendre un discours d’espoir après toute la confusion dans lequel le pays a plongé durant la crise post électoral.Nous ne cesserons de prier Dieu jusqu’à ce faussaire biafrais d’Ali Bongo quitte le pouvoir.Surtout ne lâchez rien car vous êtes du bon coté de l’histoire le peuple gabonais vous sera redevable au moment venu.

  4. Bravo monsieur Ntoutoume Ayi
    Je voie un futur président de la république
    Soit malin comme singe, rusée comme un serpent, et puissant comme un Lion
    Bonne chance

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