Gabon, la République de l’égalité en panne : Contribution au débat sur l’égalité des chances

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Propos introductifs

Absentes du débat public depuis la post démocratisation, les inégalités et les discriminations font aujourd’hui l’objet de toutes les attentions à la veille des élections présidentielles à venir, si elles ont lieu, et qui s’annoncent pour le moins compétitives. De la justice sociale à l’égalité des chances, en passant par l’égalité des places, les discours publics et politiciens se renvoient le thème des inégalités comme en écho. Oui osons le dire le Gabon est une République inégalitaire. Les inégalités très visibles contribuent à la sédimentation des malaises et d’agacements. Mais que sait-on vraiment de ces inégalités ?

Malgré l’intérêt porté actuellement au sujet, la question sur l’égalité reste encore réduite à une forclusion politico-théâtrale. Il faut le sortir des cénacles politiciens pour en faire un vrai débat public. C’est pourquoi je choisis ici, et maintenant, d’apporter ma contribution au débat. En France, le discours sur les inégalités à donné lieu à la création en 2003 d’un observatoire des inégalités dont les manquements constatés dans ce domaine sont régulièrement soulignés dans les colonnes d’Alternatives Economiques depuis bientôt quarante ans, mais qui restent faiblement comblés. Qu’il s’agisse des revenus, des patrimoines, des niveaux de vie, de la santé ou de l’éducation, l’information manque souvent. Elle serait pourtant bien indispensable pour dresser un état des lieux des inégalités dans la société gabonaise et évaluer les effets des politiques publiques. Il faut nourrir un débat démocratique de qualité pour prendre la mesure de l’état immense qui sépare généralement le volontarisme affiché des discours et les effets des politiques suivies. Face aux inégalités en cours de généralisation, il est trop facile de se payer de mots alors que plus grave encore les écarts s’accroissent depuis quelques années, dans les domaines aussi essentiels que l’emploi, les revenus, l’éducation et la santé. Une telle situation est due au fait que l’égalité est l’objet d’instrumentalisation politicienne, c’est-à-dire de beaux discours sous forme de slogan débarrassant les notions de leurs oripeaux, mais elle sert peu aux politiques publiques. Du coup, des écarts considérables persistent dans de nombreux domaines. Et la connaissance des inégalités reste encore très lacunaire alors que notre société est traversée par de profondes inégalités. Les origines sociales continuent de peser lourdement sur les trajectoires des individus, très loin de la promesse républicaine de l’égalité des chances.

L’égalité des chances, jetée à la face d’une société structurellement injuste, prend l’allure d’un rendez-vous toujours différé. Beau discours parmi tant d’autres pendant la période électorale, l’égalité est un concept révolutionnaire qui tire ses origines dans les révolutions américaine et française de 1773 et 1789 et qui plaçaient le principe de représentation au cœur des revendications. Consacrée institutionnellement, puis intégrée à l’ordre constitutionnel, l’égalité a un horizon d’attente que l’on veut vivre aujourd’hui encore comme un reproche, une illusion ou un espoir. Dès le début de la Révolution pourtant, on pensait déjà que l’égalité politique ne pourrait être atteinte que dans la mesure où les inégalités économiques et sociales seraient significativement réduites. L’indépendance politique exigeait aussi une certaine indépendance sur le plan des besoins. Il fallait une union dans les libertés, et pour cela rapprocher les destins sociaux.

Au-delà de la rutilante rhétorique

Dans le cas de la France, c’est dans ce contexte que la nuit du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges en sont venues à occuper une place prépondérante au centre de l’imaginaire républicain. Pas si sûr que le Gabon s’en soit inspiré tant l’égalité des chances n’est pas ici un merveilleux récit qui offre le spectacle d’un Gabon enfin rassemblé dans le droit, tel qu’il se veut dans les cœurs. Car, par le discours fondateur de l’égalité des chances, la République gabonaise se trouve ainsi face à un aveu en règle d’une société d’Ancien système qui déployait les inégalités par le jeu d’un régime complexe de différenciation des droits et privilèges, en fonction de l’appartenance à des catégories sociales. Et pourtant tous les citoyens naissent libres et égaux en droit. LA généralité de la loi devrait fondée l’unité du corps politique et social selon un mouvement qui, l’arbitraire en ligne de mire, doit affirmer que la loi, seule elle, doit désormais être la même pour tous et que nul ne saurait s’y soustraire. Mais le Gabon en est encore loin, l’affirmer m’oblige à poser les questions suivantes : plus de vingt cinq ans depuis le retour à la démocratisation, où en sommes-nous en matière d’égalité ? Le discours continue de séduire, parfois d’émouvoir. Mais que de misères et d’injustices derrière la rutilante rhétorique de l’égalité des chances ! Certes, c’est une lapalissade que de dire que dans notre pays, le privilège de la société d’ordre n’existe plus en droit si l’on en juge par les multiples entorses faites à la loi, mais la réalité sociale ne nous offre-t-elle pas le spectacle d’alarmantes inégalités si profondément enracinées dans la chair même du social ?

La crise économique et financière qui sévit avec la chute du prix du baril du pétrole a brutalement confirmé que les individus n’étaient décidément pas socialement égaux. Les chômeurs, les personnes peu ou pas qualifiées, les salariés du secteur pétrolier vulnérables et marginalisés aujourd’hui, sont les premières victimes d’une situation économique qui les frappe d’autant plus durement que leurs marges de manœuvre sont quasi inexistantes : pas ou peu des réseaux qui peuvent les aider dans l’univers professionnel, pas d’épargne car difficile d’épargner au Gabon si l’on a pas bénéficié de fonctions rentières, pas de biens immobiliers derrière lesquels se retrancher car ce privilège est réservé aux oligarchies rentières. Ils n’étaient pas les premiers bénéficiaires de la plus value pétrolière, mais sont les premiers à en payer le prix de l’incapacité à prévoir les dysfonctionnements dans le secteur pétrolier, pilier de l’économie gabonaise.

Injustices notoires

Dans le même temps le système fiscal gabonais reste d’une injustice notoire, l’égalité face à l’impôt est un leurre auquel les élites sociales ne font même plus semblant de croire. En refusant opportunément de faire payer plus à ceux et celles qui disposent de hauts revenus (souvent méconnus du fait des fonds occultes en provenance de plusieurs niches amicalement partagées), à ceux et celles qui disposent des titres domaniaux impressionnants ou d’un patrimoine immobilier difficilement justifiable, ni de faire augmenter mécaniquement le taux effectif d’imposition au fur et à mesure que leurs revenus et patrimoines augmentent, le gouvernement contribue à faire en sorte que, les fonds communs et de souveraineté, non soumis à l’imposition, – contrairement à notre prime d’incitation à la recherche (PIR) légitime et désormais imposable – parfaitement illégitimes, introduisent de fortes inégalités de traitement entre agents de l’Etat plus qu’ils n’en réduisent. Cela dans un contexte de crise, où les nantis amassent davantage encore plus nettement ce que l’économiste Edward Wolff, étudiant la manière dont se répartissait le surcroît de richesse produit dans les années 1980, appelait le « retour à Marie-Antoinette » par parallélisme de forme au « retour à Omar Bongo ».

Mêmes écarts probables si l’on observe la situation de certaines parties du territoire dites quartiers sous-intégrés. Le constat qui est fait : les problèmes sociaux se concentrent toujours davantage. Les disparités scolaires se creusent. Les enfants de ces quartiers sous-intégrés accusent majoritairement un retard par rapport à ceux des « quartiers intégrés », en raison de leur origine sociale et la catégorie sociale des individus concernés. La précarité y sévit plus qu’ailleurs et frappe tout particulièrement les jeunes de moins de 25 ans. Il faut dire que le chômage n’épargne pas ces derniers. Ces quartiers sous-intégrés affichent au compteur un taux de chômage de grandeur ampleur, largement au dessus de la moyenne. Il devient évident que selon toute probabilité, que la crise aura entrainée depuis une nouvelle dégradation de leur situation. S’interroger sur l’égalité des chances comme myrte ou réalité, poser la question c’est déjà y répondre au regard des éléments sus-évoqués. Pour Pierre Rosanvallon dans « La société des égaux » : l’égalité est au cœur du dispositif méritocratique et suppose trois éléments que sont la reconnaissance de la singularité, réciprocité etcommunalité. L’égalité des chances quant à elle passe par l’école de la République. Chez François Dubet, « L’égalité des places », c’est au mérite et non par cette ethnopolitique des représentations qu’est la géopolitique érigeant l’origine ethno-régionale au dessus de la compétence alors que son utilisation plus rationnelle aurait pu justifier une géocompétence.

Quelque chose d’un Omarisme nostalgique

Ces rapports sociaux inégalitaires entre citoyens gabonais retrouvent quelque chose de la fixité des ordres sous l’Ancien régime d’Omar Bongo. C’est peu dire que d’affirmer qu’Omar Bongo a été l’orfèvre d’une étatisation patrimonialisée et inconsciemment peut-être l’ordonnateur d’une société profondément inégalitaire et dont le centre névralgique était le palais du bord de mer. C’est évident. Comment expliquer autrement que par un privilège de naissance ou de patronyme que certains compatriotes soient interdits de certaines fonctions devenues des concessions viagères ? Dans d’autres cas, il faut se mettre à l’écoute de la réalité plutôt que du déni permanent. Que nous dit-elle ? Que la mobilité sociale ralentit et que le désespoir social augmente en même temps que la baisse des efforts dans l’éducation. Le fait de sortir du système scolaire sans diplôme ou avec un diplôme inférieur au Bac est surdéterminé par l’origine sociale et prédispose au chômage. Dans les quartiers sous-intégrés, le taux de ces jeunes sans emploi a ainsi augmenté. Etant donné l’impact social du diplôme au Gabon, on sait que l’avenir de ces jeunes et de leurs enfants ne sera pas facilité. Ces difficultés scolaires sont redoutées par un taux de discrimination manifeste. Le constat montre bien que le fait d’être né dans une bonne famille et de porter un nom politiquement correct accroît la probabilité d’avoir un emploi sur le marché du travail.

A l’autre bout du spectre scolaire, qu’observe-t-on ? Que lorsqu’on avance dans les études, la proportion d’élèves des couches sociales les moins favorisés diminue, soit à cause de la cherté de la scolarité ou faute de soutien (piston). C’est vrai dans les établissements privés du supérieur, encore plus dans les grandes écoles comme l’ENA ou l’ENM où seuls 10% des élèves reçus sont issus des catégories populaires et pas souvent les moins brillants, alors que ces des catégories « aisées » recommandés représentent plus de 80% des effectifs et brillent rarement par la qualité de leur compétence technocratique. Comment s’étonner de ce que la République contribue à la fabrique des incompétents, ces acteurs administratifs qui tombent souvent malades lorsqu’il s’agit d’être soumis à la réflexion, à des expertises ou dans des travaux en commission (pour aller plus loin lire l’ouvrage L’université et la fabrique des crétins).

Toutes ces informations sont connues. Elles ne résument certes pas à elles seules une situation évidement bien complexe, mais elles indiquent une direction qu’une amélioration de l’analyse froide de la réalité. Même lacunaire, ces informations devraient suffire à nourrir un véritable débat et inciter les gouvernants à engager les réformes structurelles nécessaires.

Les précaires, oubliés de la démocratie

Pourquoi n’est-ce pas le cas ? La réponse à cette question est sans doute d’ordre plus politique que sociale. Les révolutionnaires estimaient que les inégalités économiques conduisaient à l’inégalité politique. L’inverse est aussi juste. La persistance des inégalités économiques et sociales s’explique probablement par les fortes inégalités politiques qui, pesant sur le processus démocratique, réduisent au silence les plus démunis. Les intérêts de ceux qui gagneraient à ce que les inégalités socioéconomiques soient réduites ne sont tout simplement pas suffisamment représentés sur le plan politique. Au Gabon, il n’y a pas de représentants des « Makaya » ni des « Matiti » ou « Mapanes » au niveau politique. Les inégalités dont pâtissent les plus démunis restent donc secondaires dans les préoccupations de l’agenda des décideurs et ne mobilisent pas le niveau d’attention politique qui leur est dû. C’est bien pourtant ce à quoi il faudrait parvenir pour modifier considérablement la donne sociale actuelle.

Analysant le développement de la société démocratique, Alexis de Tocqueville observait au tournant du XIXeque cette évolution entraînait une baisse de la valeur de la naissance. Il voulait souligner ainsi que le fait d’être « bien né » tendait à être socialement moins déterminant. Au XXIe siècle, dans les sociétés démocratiques – et sans même songer ici à l’effroyable abîme qui sépare les riches des pauvres -, on voit bien que cette naissance a encore de beaux jours devant elle, n’étant pas une spécificité gabonaise.

A défaut de conclure

C’est pourquoi, beaucoup reste à faire en matière d’information sur les inégalités, on ne peut pas comprendre l’égalité en refusant de voir en face les inégalités pour mieux les déceler et les combattre. Au-delà des conférences et groupes de travail sur les niveaux de vie et les inégalités, pour corriger les disparités sociales, et essayer de tendre vers l’égalité, il faut envisager la création d’un observatoire des Inégalités, sous forme d’organisme technique consultatif composé des experts et sous la tutelle d’un universitaire expérimenté et gradé.

Patrice Moundouga Mouity 

Universitaire, enseignant-chercheur à l’UOB

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